Sceau Empire contre Intox L'air d'avoir raison

Dossier XXIX · Méthode et esprit critique

L'Art d'avoir l'air
d'avoir raison

Un mauvais argument n'est pas un argument faible : c'est un argument qui marche. Ce dossier remonte à ceux qui ont appris à le fabriquer, à ceux qui ont appris à le nommer, et à ce qui, en nous, lui ouvre la porte.

« Le discours est un grand souverain qui, avec le plus petit et le plus invisible des corps, accomplit les actes les plus divins. » — Gorgias, Éloge d'Hélène, § 8 (traduction de travail)

Samlepirate Samlepiraterécit, répertoire, ateliers et appareil critique 40 chapitres · 25 ateliers
9 formules · 295 fiches
427av. J.-C., l'ambassade de Gorgias à Athènes
13sophismes chez Aristote, et aucun « argument ad »
38stratagèmes chez Schopenhauer, pour les parer
1974Tversky & Kahneman : l'erreur devient prévisible

Pourquoi ce dossier

Ce dossier ne vous apprendra pas à gagner un débat

Il commence par deux minutes de discours entièrement fallacieux, joué sincèrement. Trente-neuf sophismes, aucune source, et l'impression que c'est raisonnable. C'est là que se pose la seule question de la soirée : pourquoi un mauvais argument marche-t-il ?

Quatre réponses, qui font les sept parties : parce que quelqu'un a appris à le fabriquer (Athènes, Ve siècle) ; parce qu'il a une forme, et qu'une forme se nomme (d'Aristote au répertoire moderne) ; parce que notre cerveau lui ouvre la porte (les biais, mesurés depuis 1974) ; et parce qu'à grande échelle, ce n'est plus un argument mais une machine.

Le texte du live est ici intégral, mot pour mot. Autour : vingt-cinq ateliers où l'on subit le procédé avant de le voir nommé, neuf formules dont chacune se lit à voix haute, vingt-sept encadrés de vigilance, et un appareil critique où 272 affirmations ont été vérifiées une par une. Règle de la maison : on décrit la forme d'un argument, jamais l'âme de celui qui le tient.

Fil conducteur

Objectif 1

Reconnaître

Repérer la forme d'un argument fallacieux à partir du seul texte, sans rien présumer de l'intention de celui qui parle.

Objectif 2

Distinguer

Séparer le sophisme (une forme), le biais (une disposition) et le dispositif (une machine) : le premier se réfute, le deuxième se compense, le troisième se décrit.

Objectif 3

Répondre

Poser la question critique plutôt que coller l'étiquette — et ne pas commettre soi-même le sophisme du sophisme.

Plan du dossier

Sept parties, quarante chapitres

Samlepirate
Réalisé par
Samlepirate
écriture du live, répertoire des 295 procédés, vingt-cinq ateliers interactifs et appareil critique

Mode pressé

Neuf phrases, une par partie. Si vous ne lisez que ça, vous avez le dossier.

  1. OuvertureUn mauvais argument n'est pas un argument faible : c'est un argument qui marche, et qui fait hocher la tête.
  2. Partie I · AthènesLa parole est devenue une technique, puis une marchandise ; le soupçon est né en même temps que l'art.
  3. Partie II · AristoteTrois preuves, une seule se vérifie ; treize pièges dès le IVe siècle, et aucun « argument ad » parmi eux.
  4. Partie III · SchopenhauerLes noms des sophismes sont donnés par ceux qui les rencontrent, presque jamais par des logiciens.
  5. Partie IV · Le répertoireChaque procédé a une question, pas une étiquette — et presque chacun a une version parfaitement légitime.
  6. Partie V · Les biaisLes erreurs sont systématiques, donc prévisibles, donc exploitables : un sophisme est un argument taillé pour un raccourci.
  7. Partie VI · Les dispositifsÀ grande échelle, ça ne se réfute plus argument par argument : ça se décrit.
  8. Partie VII · Que faire ?Un argument mal défendu ne rend pas sa conclusion fausse. C'est la règle d'or, et c'est le premier piège de la liste.
  9. ClôtureLes mêmes mots, deux textes différents. Ce qui a changé, ce n'est pas le discours.

Quatre notions à ne pas confondre

NotionDéfinitionIntentionCe qu'on en fait
SophismeRaisonnement fallacieux délibéré, destiné à tromper.MalhonnêtetéIl se réfute — par une question, pas par une étiquette.
ParalogismeLe même raisonnement, commis de bonne foi, par erreur.AucuneIl se corrige. C'est pourquoi on n'impute jamais l'intention.
Biais cognitifDéviation systématique du fonctionnement de la pensée, qui rend un sophisme efficace.InconscienteIl se compense : un format, un délai, un allié, une vérification.
Procédé rhétoriqueMise en scène du discours (ton, cadrage, saturation) qui produit l'adhésion sans preuve.VariableIl se décrit : on nomme le mécanisme, jamais la personne.

Laboratoires interactifs

Vingt-cinq ateliers, en trois temps

Chaque atelier suit le même ordre, et cet ordre est la méthode du dossier : l'épreuve — vous répondez, sans que le procédé soit nommé ; la révélation — votre résultat, celui de l'expérience d'origine avec sa condition (échantillon, année, pays), puis seulement le nom ; l'antidote — la même épreuve reformulée, pour montrer que l'effet est réductible. Rien ne quitte la page : les « résultats des autres » affichés sont ceux de la littérature, jamais une agrégation en ligne.

Les vingt-cinq ateliers, dans l'ordre du dossier

55 mots

Le lexique du dossier

Les mots dont ce dossier a besoin, rangés en cinq familles. Cliquez un terme pour l'ouvrir, ou filtrez.

Les mots de l'école antique

Rhétorique

— « la faculté de considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader » (Aristote, Rhét. I, 2, trad. Ruelle 1883) — une compétence, pas une science d'un objet.

Dialectique

— la discussion réglée à deux, par questions et réponses, à partir d'opinions admises ; elle cherche à examiner, pas à vaincre.

Éristique

— l'art de vaincre dans la dispute, quels que soient les moyens. Ce n'est pas une mauvaise logique : c'est une autre finalité.

Sophistique

— chez Aristote, l'éristique pratiquée pour l'argent et la réputation — une définition polémique, écrite par l'adversaire.

Sophistès

— « celui qui possède un savoir ». Le mot est honorifique chez Hérodote ; l'insulte est fabriquée ensuite.

Enthymème

— le syllogisme tel qu'on le prononce devant un public : on omet la prémisse que l'auditeur fournira lui-même — et c'est presque toujours la plus contestable.

Eikos

— le vraisemblable. La méthode attribuée à Corax et Tisias : ce qui a l'air probable tient lieu de ce qui est vrai.

Ethos, pathos, logos

— les trois preuves « inhérentes au discours » : le caractère de l'orateur, la disposition de l'auditoire, le discours lui-même. Une seule des trois se vérifie.

Endoxa

— les opinions admises « par tous, ou par la plupart, ou par les sages » : prémisses légitimes de la dialectique. C'est pourquoi l'autorité n'est pas un sophisme pour Aristote.

Isègoria

— l'égalité de parole à l'Assemblée athénienne : tout citoyen peut monter à la tribune.

Logographe

— celui qui écrit le discours d'un autre, que le client apprend par cœur. Le premier attesté est Antiphon de Rhamnonte.

Antilogie

— la thèse et l'antithèse sur une même question, exercées l'une après l'autre. L'outil de Protagoras — et de la délibération démocratique.

Les quatre notions du dossier

Sophisme

— raisonnement fallacieux délibéré. Depuis Hamblin, on le définit moins comme une faute de logique que comme une faute de discussion.

Paralogisme

— le même raisonnement, commis de bonne foi. Même forme, autre intention — et l'intention ne se voit pas.

Biais cognitif

— déviation systématique du jugement, donc prévisible, donc exploitable. Il n'est pas commis par le locuteur : il est exploité par lui, ou subi par l'auditeur.

Procédé rhétorique fallacieux

— mise en scène du discours (ton, cadrage, saturation) qui produit l'adhésion sans preuve.

Dispositif

— une organisation de la parole, pas un argument : il ne se réfute pas point par point, il se décrit.

Question critique

— la question qui teste si un schème d'argument est bien employé (Walton). C'est la réponse du dossier à un sophisme — à la place de l'étiquette.

Schème d'argument

— une forme d'argument en soi raisonnable (expertise, analogie, cause, exemple), accompagnée des questions qui décident de sa validité ici.

Pragma-dialectique

— van Eemeren et Grootendorst : un sophisme est la violation d'une des dix règles d'une discussion critique, quel que soit son nom traditionnel.

Le vocabulaire des procédés

Argument ad

— « vers, à » : on fait appel à autre chose qu'aux faits — la foule (ad populum), le prestige (ad verecundiam), la pitié, la peur. Aucun de ces noms latins n'est antique.

Homme de paille

— réfuter une position que l'adversaire n'a pas soutenue. Décrit à Port-Royal en 1662 ; le nom s'impose dans les manuels au milieu du XXe siècle.

Steelman

— l'inverse : reformuler la position adverse dans sa version la plus forte avant d'y répondre. Le seul antidote structurel à l'homme de paille.

Motte castrale

— défendre une thèse audacieuse, se replier sous le feu sur une thèse triviale, puis ressortir la première (Shackel 2005).

Hareng saur

— la diversion. L'image vient d'un article de William Cobbett du 14 février 1807.

Gish gallop

— le mille-feuille : tant d'affirmations en si peu de temps qu'aucune ne peut être traitée. Nommé par Eugenie Scott en 1994.

Sealioning

— le harcèlement par demandes de sources d'une politesse impeccable. Un dessin de David Malki, 19 septembre 2014.

Sophisme du sophisme

— « ton argument est fallacieux, donc ta conclusion est fausse ». Le premier piège de quiconque apprend une liste comme celle-ci.

Effet cigogne

— confondre corrélation et causalité (zététique, Henri Broch). Le nom se retient mieux que cum hoc ergo propter hoc.

Effet paillasson

— employer un mot pour ce qu'il évoque et non pour ce qu'il désigne : « énergie », « quantique », « vibration ».

Effet cerceau

— le cercle : on admet au départ ce qu'on prétend prouver.

Effet bi-standard

— deux poids, deux mesures dans les critères de preuve, selon que l'étude arrange ou dérange.

Loi de Brandolini

— « l'énergie nécessaire pour réfuter une ânerie est d'un ordre de grandeur supérieure à celle nécessaire pour la produire » (11 janvier 2013). Un aphorisme, pas une mesure — mais l'argument économique du dossier.

Loi de Godwin

— la probabilité d'une comparaison avec les nazis tend vers 1 quand la discussion s'allonge. Ce n'est pas le sophisme : le sophisme est le reductio ad Hitlerum (Strauss, 1953).

Le vocabulaire des biais

Heuristique

— un raccourci de jugement, généralement utile, qui produit des erreurs systématiques dans certaines situations. Ce n'est pas une preuve d'irrationalité.

Ancrage

— un premier nombre, même manifestement aléatoire, déplace l'estimation qui suit. Le biais le mieux répliqué de la liste.

Représentativité

— juger une probabilité par la ressemblance à un stéréotype plutôt que par la fréquence.

Disponibilité

— juger fréquent ce qui vient facilement à l'esprit : le spectaculaire est surestimé, le silencieux sous-estimé.

Règle de conjonction

— « A et B » ne peut jamais être plus probable que « A » seul. C'est ce que la majorité des sujets de 1983 ont pourtant répondu.

Taux de base

— la fréquence de départ, celle qu'on oublie devant un test très fiable — et qui décide pourtant du résultat.

Cadrage

— la même information formulée en gains ou en pertes ne produit pas la même décision. Avec l'ancrage, l'effet le plus solide du domaine.

Biais de confirmation

— chercher, retenir et croire ce qui confirme ce qu'on pense déjà ; ne pas chercher ce qui pourrait le réfuter.

Raisonnement motivé

— dépenser plus d'énergie critique contre ce qui dérange. Bipartisan : même ampleur à gauche et à droite.

Illusion de vérité

— ce qui se répète paraît plus vrai — même quand on connaît la bonne réponse, et dès la première répétition.

Effet Barnum

— reconnaître comme personnel un portrait vrai de tout le monde. Forer, 1949 : 4,26 sur 5. Le nom est de Meehl (1956).

Effet de halo

— une impression globale (chaleur, apparence) contamine des jugements qui n'ont rien à voir — et on nie que ça ait joué.

Angle mort du biais

— se croire moins biaisé que la moyenne. Plus de 85 % des sujets ; l'intelligence ne protège pas.

Effet d'influence continue

— on se souvient de la correction, et on continue d'utiliser le mythe. C'est l'effet réel derrière le mythe du « retour de flamme ».

Ce qu'on peut faire

Inoculation

— exposer à une version affaiblie d'une manipulation, avec sa réfutation, pour produire des anticorps (McGuire, 1961).

Prébunking

— l'inoculation appliquée à la désinformation : un jeu, une vidéo, un quizz — avant l'exposition, pas après.

Debunking

— la correction après coup. Elle marche, à condition de combler le trou : fait, avertissement, technique employée, fait.

Sandwich de vérité

— commencer et finir par le fait vrai, ne citer le mythe qu'au milieu et signalé. Bonne pratique, cohérente avec l'illusion de vérité — pas un résultat mesuré.

FLICC

— les cinq pièces stables du déni : faux experts, logique bancale, impossibles attentes, sélection arrangeante, complot. En français : PLURV.

Charge de la preuve

— elle incombe à qui affirme. Face au renversement, ne pas entrer dans la démonstration du négatif.

Critère de réfutation

— « qu'est-ce qui, selon vous, prouverait que vous avez tort ? » Si la réponse est « rien », ce n'est pas une thèse.


Ouverture

Vous avez hoché la tête

Deux minutes de discours entièrement fallacieux, jouées sans prévenir. Trente-neuf sophismes, aucune source — et l'impression, chez une partie de l'auditoire, que c'était raisonnable.

Ouverture

Deux minutes, chrono

« Surtout, n'apprenez pas »

Écoutez-moi bien. Je vais vous rendre service.

Surtout, n'apprenez pas l'esprit critique.

Personne ne le fait. Vos parents ne l'ont pas fait, vos grands-parents non plus, et ils ont très bien vécu. Douter, ce n'est pas naturel : regardez un enfant. Il croit tout. Il est heureux.

N'apprenez pas.

Parce que si vous vérifiez une information aujourd'hui, demain vous en vérifierez deux, dans un mois vous ne croirez plus personne, et vous finirez seul. Vous perdrez vos amis. Vous deviendrez ce type insupportable qui demande « source ? » en soirée. Et je vous le dis très gentiment : ces gens-là, on finit toujours par ne plus les inviter.

N'apprenez pas.

Vous avez déjà un excellent instinct. Vous, vous sentez les choses. Vous n'êtes pas comme les autres. Et de toute façon, chacun son avis. La vérité est toujours quelque part au milieu, alors pourquoi la chercher ?

N'apprenez pas.

Vous ne pourrez jamais tout vérifier, donc autant ne rien vérifier du tout. Ça prend un temps fou : ils vous noieront sous les arguments avant que vous ayez fini d'examiner le premier. Et vous croyez ça depuis vingt ans — vous n'allez pas tout jeter maintenant. Franchement, il y a plus grave dans le monde.

N'apprenez pas.

Ceux qui vous disent de vérifier, ils vérifient tout, eux ? Et pourquoi ne parle-t-on jamais de leurs erreurs à eux ? Ce sont des donneurs de leçons, des angoissés, des gens qui ont besoin d'avoir raison. D'ailleurs, aucun vrai sceptique n'apprend des listes par cœur.

N'apprenez pas.

Personne n'a jamais prouvé que ça servait à quelque chose — prouvez-moi le contraire. Les gens sérieux savent déjà tout cela, et un très grand physicien l'a parfaitement dit à propos de l'éducation. Comme disait Einstein… Moi, je connais quelqu'un qui vérifiait tout, et il s'est trompé quand même. J'ai ouvert un manuel de logique une fois : j'ai fait une insomnie.

N'apprenez pas.

Parce qu'on ne sait même pas où commence exactement une fausse information, et parce que tout le monde ment, de toute façon. Ne croyez ni les journaux, ni les universités, ni les chiffres. Et posez-vous la seule vraie question : et si l'esprit critique était précisément ce qu'ils veulent vous faire apprendre ?

N'apprenez pas.

Soit vous vivez tranquille, soit vous doutez de tout. Vous voulez donc ne plus jamais rien croire ? La Vérité finit toujours par sortir toute seule. Ceux qui se font avoir l'avaient un peu cherché. Et très sincèrement, ce n'est pas le moment d'en parler.

Voilà. C'est réglé.

(silence — trois secondes)

Trente-neuf arguments pour ne jamais réfléchir. Trente-neuf sophismes. Je les ai comptés.

Aucun n'est valide. Aucun n'est vrai.

Et pourtant, je parierais que trois ou quatre d'entre eux vous ont paru raisonnables. Confortables. Familiers.

C'est normal. Ce sont vos propres phrases. Ce sont celles qu'on se dit à soi-même, le soir, pour ne pas avoir à aller vérifier.

L'esprit critique, ce n'est pas savoir démonter les autres.

C'est savoir reconnaître ces trente-neuf phrases-là quand c'est vous qui vous les dites.

Alors n'apprenez pas les sophismes pour gagner un débat.

Apprenez-les pour cesser d'être manipulé par le seul menteur que vous croirez toujours sur parole.

(temps)

Vous.

Ne me croyez pas. Vérifiez.

La question du dossier

S0 Le compteur · Le Grand Discours défile ; chaque sophisme s'allume avec son numéro, son nom et sa fiche

Bon. Maintenant on peut commencer.

Ce que vous venez d'entendre, c'est deux minutes de discours, trente-neuf sophismes, zéro source, zéro argument valide. Et une partie d'entre vous a hoché la tête. Pas parce que vous êtes naïfs. Parce que ça marche. Ça marche sur moi aussi, et c'est pour ça que je l'ai écrit.

Alors la question de ce soir, c'est celle-là, et une seule : pourquoi un mauvais argument marche-t-il ?

Attention, je n'ai pas dit « un argument faible ». Un argument faible, on le voit, on le laisse passer. Un mauvais argument, c'est un argument qui marche. Qui fait hocher la tête. Qui donne l'air d'avoir raison. Et c'est ça, le titre : l'art d'avoir l'air d'avoir raison. Pas l'art d'avoir raison. Ça, personne ne l'enseigne. L'autre, si. Depuis vingt-cinq siècles.

Je vais vous donner quatre réponses, et elles font le plan de la soirée.

Première réponse : ça marche parce que quelqu'un a appris à le fabriquer. Il y a un endroit et un moment où la persuasion est devenue une technique, qu'on enseigne, qu'on vend, qu'on achète. C'est Athènes, au cinquième siècle avant notre ère. On va y aller.

Deuxième réponse : ça marche parce qu'un mauvais argument a une forme, et qu'une forme, ça se reconnaît. Le premier à en dresser la liste s'appelle Aristote. Le dernier grand à s'y être amusé s'appelle Schopenhauer, avec trente-huit coups pour gagner sans avoir raison. Entre les deux et après, on a nommé, classé, renommé. Aujourd'hui le répertoire de ce dossier compte deux cent quatre-vingt-quinze entrées. On ne les lira pas toutes. On en traversera une quarantaine, les plus fréquentes, avec à chaque fois la question à poser pour désamorcer.

Troisième réponse, et c'est la plus dérangeante : ça marche parce que notre cerveau lui ouvre la porte. Il y a des chercheurs qui ont mesuré ça, à partir de 1974, avec des expériences qu'on va refaire ensemble, vous et moi, en direct. Vous allez subir des biais avant que je vous dise leur nom. C'est la règle du jeu : on ne croit un biais que quand on l'a attrapé.

Quatrième réponse : à grande échelle, ce n'est plus un argument, c'est un dispositif, une machine. Et une machine, ça ne se réfute pas argument par argument. Ça se décrit. Et donc, la vraie dernière question : qu'est-ce qu'on fait ?

Et à la fin, on réécoutera les deux minutes du début. Les mêmes mots. Vous n'entendrez plus le même texte.

Partie I · Athènes

Athènes : l'invention de la persuasion

Une cité où l'on plaide soi-même devant des centaines de jurés tirés au sort. La parole y devient une technique, la technique une marchandise — et le soupçon naît en même temps que l'art.

Partie I · Athènes

Une cité sans avocats

Imaginez une ville où, si quelqu'un vous accuse, vous devez vous défendre vous-même. Pas d'avocat. Pas de juge professionnel. Pas de procureur. Devant vous, des centaines de citoyens tirés au sort, qui vous écoutent le temps d'une horloge à eau, et qui votent tout de suite après, sans délibérer, sans rien justifier. Si vous parlez mal, vous perdez votre maison. Si vous parlez bien, vous la gardez, même si vous avez tort.

Cette ville, c'est Athènes au cinquième siècle avant notre ère.

Chaque année, six mille citoyens de plus de trente ans sont tirés au sort et prêtent serment comme juges. On les appelle les héliastes. Les tribunaux qu'ils forment comptent couramment deux cent un, quatre cent un, cinq cent un jurés, parfois plus. Le nombre est impair pour qu'il n'y ait pas d'égalité. Depuis Périclès, ils sont payés pour siéger ; Cléon porte l'indemnité à trois oboles par jour, la moitié de ce que gagne un ouvrier qualifié sur les chantiers de l'Acropole. Chaque partie plaide elle-même, dans un temps mesuré à la clepsydre. Un ami peut venir parler en soutien, mais pas à votre place. Le verdict, c'est un vote à la majorité, immédiat.

Et ce n'est pas seulement au tribunal. À l'Assemblée, tout citoyen peut prendre la parole. On appelle ça l'isègoria, l'égalité de parole. Sur la guerre, sur la paix, sur les alliances, sur l'argent public, c'est le peuple assemblé qui décide, après débat. Aucune formation n'est requise. Platon fait dire à Socrate, dans le Protagoras, que quand on parle d'architecture à l'Assemblée, on n'écoute que les architectes, mais que sur les affaires de la cité, on écoute « le charpentier, le forgeron, le cordonnier, le marchand ».

Vous voyez la conséquence. Dans une ville comme celle-là, savoir parler n'est pas un talent de salon. C'est le seul capital politique qui se transmette. C'est une question de survie civique, et de survie patrimoniale.

Alors très vite apparaît un métier : le logographe. Celui qui écrit les discours des autres. Vous avez un procès, vous ne savez pas parler, vous allez voir quelqu'un qui écrit votre plaidoirie, et vous l'apprenez par cœur pour la réciter devant les jurés comme si elle était de vous. Le premier dont on ait le nom s'appelle Antiphon de Rhamnonte. Et le métier est mal vu. Platon, dans le Phèdre, note qu'on reprochait à un homme politique « d'être un logographe ». Pourquoi mal vu ? Parce qu'il vend de la parole à quelqu'un qui la fera passer pour la sienne.

Retenez ça, parce que c'est le nœud de toute la soirée : dès le départ, le problème n'est pas que la parole soit puissante. C'est qu'elle se fabrique, et que ça se vend.

Un tribunal athénien à l'aube, vu d'en haut : des centaines de jurés assis, une horloge à eau qui s'égoutte au premier plan, un citoyen debout seul pour plaider sa cause.
Six mille héliastes tirés au sort chaque année, des jurys de plusieurs centaines, la clepsydre qui compte le temps de parole — et pas un avocat. Savoir parler n'est pas un talent de salon : c'est le seul capital politique transférable.

Partie I · Athènes

Corax, Tisias, et le vraisemblable

Descendons en Sicile, à Syracuse. Vers 467 avant notre ère, la ville chasse ses tyrans. Et qu'est-ce qui se passe quand on chasse des tyrans ? Des procès. Des centaines de procès, parce que les tyrans avaient confisqué des terres, et que tout le monde veut récupérer les siennes. Des gens ordinaires, qui doivent plaider eux-mêmes, devant des jurys populaires, une affaire de propriété.

C'est là que la tradition place les deux premiers noms de notre histoire : Corax et Tisias. On leur attribue le premier « art » du discours judiciaire, un manuel, avec les parties d'une plaidoirie et surtout une méthode. Le manuel est perdu. La date, elle, est solide : Cicéron la tient d'Aristote, qui avait rassemblé tous les traités de rhétorique de son temps. Les personnes sont moins solides. « Corax », en grec, ça veut dire « le corbeau ». Il se pourrait bien que ce soit un surnom, et que Corax et Tisias ne fassent qu'un. On n'en sait rien.

Ce qu'on sait, en revanche, c'est la méthode. Et elle vaut la peine. Elle tient en un mot grec : eikos, le vraisemblable.

Récit · L'homme faible et l'homme fort

Voici l'exemple que Platon en donne dans le Phèdre, et qu'Aristote reprend dans sa Rhétorique. Je vous le raconte tel quel.

Un homme faible est accusé d'avoir battu un homme fort. Il se lève devant les jurés et il dit : « Faible comme je suis, comment aurais-je pu m'en prendre à un homme si fort ? » Les jurés hochent la tête. Ce n'est pas vraisemblable. Acquitté.

Maintenant retournez la scène. C'est l'homme fort qui est accusé d'avoir battu le faible. Il se lève et il dit : « Regardez-moi. Regardez-le. Tout le monde m'aurait soupçonné. Je le savais. Est-ce que j'aurais été assez bête pour le faire, en sachant qu'on m'en croirait capable ? » Les jurés hochent la tête. Acquitté aussi.

Vous voyez le tour. L'invraisemblable devient vraisemblable précisément parce qu'il est invraisemblable. Et la méthode marche dans les deux sens : le faible s'en sort parce que ce n'est pas vraisemblable, le fort s'en sort parce que ce n'est pas vraisemblable non plus. Platon résume Tisias et Gorgias d'une phrase : ils « ont découvert que le vraisemblable vaut mieux que le vrai ». Et Aristote en fait le modèle même de ce qu'il appelle « rendre le plus fort l'argument le plus faible ».

Ça vous rappelle quelque chose ? « Il n'aurait jamais osé, donc il l'a fait. » « C'est trop gros pour être faux. » « Si c'était vraiment un complot, ils ne l'auraient pas laissé fuiter, donc… » C'est l'argument de Corax. Il a vingt-cinq siècles, et il n'a pas pris une ride.

Récit · Le mauvais corbeau et le mauvais œuf

Il y a une histoire célèbre sur ces deux-là, et je vous la raconte parce qu'elle est belle, mais je vous préviens tout de suite : c'est une légende.

Tisias aurait suivi les leçons de Corax, puis refusé de le payer. Il aurait dit : je ne te paierai qu'après ma première victoire au tribunal. Corax l'assigne, et plaide : « Si je gagne ce procès, tu me paies, parce que le tribunal l'ordonne. Si je le perds, tu me paies aussi, parce que tu auras gagné ta première cause, et c'était notre contrat. » Et Tisias retourne l'argument mot pour mot : « Si je gagne, je ne te dois rien, parce que le tribunal l'a dit. Si je perds, je ne te dois rien non plus, parce que je n'aurai pas gagné ma première cause. » Et les juges, excédés, les chassent tous les deux en disant : « D'un mauvais corbeau, un mauvais œuf. »

Pourquoi c'est une légende ? Parce que la première fois qu'on la trouve écrite, c'est chez Sextus Empiricus, vers l'an 200 de notre ère, six siècles et demi après les faits, et que chez lui l'élève n'a même pas de nom. Et parce que c'est exactement la même histoire que celle qu'on raconte sur Protagoras et son élève Euathlos, avec les mêmes répliques. Les logiciens l'appellent aujourd'hui le paradoxe de l'avocat. C'est une histoire qui voyage, et qu'on accroche à qui on veut.

Mais retenez tout de même une chose : dès l'origine, la rhétorique arrive avec, collée à elle, l'histoire d'un maître et d'un élève qui se servent de la technique l'un contre l'autre. Le soupçon est né en même temps que l'art.

Partie I · Athènes

Les sophistes arrivent

Un mot, d'abord. Le mot « sophiste ». Aujourd'hui c'est une insulte. Un sophiste, c'est quelqu'un qui raisonne de travers pour vous tromper. Eh bien au départ, pas du tout. Sophistès, en grec, c'est celui qui possède un savoir ou un savoir-faire. Hérodote appelle « sophistes » les sages qui viennent visiter le roi Crésus, et parmi eux Solon, le législateur d'Athènes. Il appelle aussi Pythagore un sophiste. Dans le Prométhée enchaîné, Prométhée lui-même est traité de sophiste. C'était un compliment.

Alors qui sont-ils, ceux qu'on va appeler « les sophistes » ? Dans la seconde moitié du cinquième siècle, ce sont des étrangers. Ils viennent de Thrace, de Sicile, des îles, du Péloponnèse. Ils voyagent de ville en ville, et ils enseignent, contre paiement, ce qu'ils appellent l'aretè, l'excellence, et plus précisément l'excellence politique : savoir parler et agir dans la cité. Il n'y a pas d'école, pas de doctrine commune, pas de liste officielle. Il y a des individus, et on connaît quelques noms.

Protagoras d'Abdère, le plus ancien. On le situe entre 490 et 420 environ, avec les prudences d'usage, parce qu'aucune date de naissance de cette époque n'est attestée. Ami de Périclès. Platon le fait dire, dans le dialogue qui porte son nom : « ce que j'enseigne, c'est l'intelligence des affaires domestiques, afin qu'on sache gouverner sa maison le mieux possible, et des affaires publiques, afin qu'on devienne capable de parler et d'agir pour les intérêts de l'État ». On lui doit la phrase la plus célèbre de toute la sophistique, et je vous la donne en entier, parce qu'on la coupe toujours : « L'homme est la mesure de toutes choses, de l'existence de celles qui existent, et de la non-existence de celles qui n'existent pas. » Ce que ça veut dire exactement, on en débat depuis Platon. L'homme, c'est l'individu ? L'espèce ? Chacun dans sa situation ? On ne tranchera pas ce soir. Ce qu'on retient, c'est le geste : la vérité est rapportée à celui qui la mesure.

Deuxième chose qu'on lui doit, et celle-là est directement notre sujet : les antilogies. Diogène Laërce rapporte qu'il « est le premier qui ait soutenu qu'en toutes choses on pouvait disputer le pour et le contre ». Sur toute question, deux discours opposés, et on s'entraîne à défendre les deux. Un manuel anonyme de l'époque, les Discours doubles, fait exactement ça : le bien et le mal sont identiques, puis ils sont différents ; le vrai et le faux sont la même chose, puis ils ne le sont pas.

Et maintenant la phrase qu'on lui prête toujours, et là je vous demande d'être attentifs : « rendre le plus fort l'argument le plus faible ». On la cite partout comme la devise de Protagoras. Ce n'est pas une phrase de Protagoras. C'est une accusation. C'est Aristote qui écrit, dans la Rhétorique, que Protagoras « affichait » cette prétention, et qu'on avait raison de la lui refuser. Nous n'avons pas le texte de Protagoras. Nous avons le procès-verbal de son adversaire. Ça ne veut pas dire que c'est faux. Ça veut dire qu'on ne sait pas dans quel sens il le disait. Parce qu'il y a un sens tout à fait honnête : apprendre à défendre la cause qui part désavantagée, celle qui n'a ni témoins, ni précédents, ni faveur. C'est la définition même du métier de logographe.

Puis Gorgias de Léontinoi, en Sicile. On dit qu'il a vécu plus de cent ans ; le chiffre exact varie, l'ordre de grandeur est unanime. On y revient dans un instant, parce qu'il a écrit le texte le plus important de la soirée.

Prodicos de Céos, qui enseigne la précision des mots. Platon le montre en train de distinguer « discuter » et « disputer » : « les amis discutent entre eux avec bienveillance ; au lieu que la dispute suppose dans les esprits de la division et de l'inimitié ». Un sophiste qui passe sa vie à dire que les mots ont un sens exact, ça ne colle pas trop avec l'image du manipulateur, non ? Et c'est le même Prodicos qui a écrit la fable d'Héraclès à la croisée des chemins, entre la Volupté et la Vertu, où Héraclès choisit la Vertu. Un sophiste moraliste. Retenez-le pour plus tard.

Hippias d'Élis, enfin, qui sait tout. Platon lui fait raconter qu'il est arrivé à Olympie sans rien porter sur lui qu'il n'ait fabriqué lui-même, l'anneau, les chaussures, la tunique, la ceinture, et avec des poèmes, des tragédies, des traités de géométrie et d'astronomie. Il enseigne aussi la mémoire : « je n'ai qu'à entendre une seule fois cinquante noms, je les répéterai par cœur ». C'est le plus ancien témoignage d'un art de la mémoire enseigné.

Et maintenant, l'argent. Parce que c'est ce qui fait scandale.

On lit partout que Protagoras et Gorgias prenaient cent mines par élève. Cent mines, c'est dix mille drachmes. À une drachme par jour pour un ouvrier qualifié, c'est plus de vingt-cinq ans de salaire. C'est invraisemblable, et c'est sans doute pour ça qu'on le répète : le chiffre vient de sources tardives, il est identique pour les deux hommes, c'est un lieu commun, le « sophiste hors de prix ». Les chiffres crédibles sont ailleurs. Isocrate, qui a été élève de Gorgias, parle de trois ou quatre mines pour un cursus. Platon fait dire à Socrate qu'un certain Évènos de Paros prend cinq mines, et Socrate trouve ça modique. Prodicos vend des conférences à la pièce : cinquante drachmes pour la grande, une drachme pour la petite. Une mine, ça reste trois à quatre mois de salaire d'un ouvrier. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas vingt-cinq ans.

Mais le scandale, ce n'est pas le prix. Le scandale, c'est qu'on vende. La cité pensait que l'excellence politique se transmettait gratuitement, entre citoyens, de père en fils, de voisin à voisin. Et voilà des étrangers qui la mettent en boutique. Xénophon a la phrase la plus dure : ceux qui vendent leur sagesse pour de l'argent, « on les appelle sophistes, comme on appelle prostitués ceux qui vendent leur beauté ».

Vous voyez ce qui se passe. La parole est devenue une technique. La technique est devenue une marchandise. Et la marchandise a produit un soupçon qui ne s'est jamais dissipé.

Un sophiste itinérant enseigne sous un portique de marbre, la nuit : une bourse de pièces d'argent renversée au sol, deux tablettes portant deux discours opposés.
Des étrangers, itinérants, payés, qui enseignent l'excellence politique. Sur la table, les deux discours opposés de l'antilogie ; par terre, ce qui fait scandale — non le prix, mais la vente.

Partie I · Athènes

Gorgias et l'Éloge d'Hélène

En 427, la ville de Léontinoi, en guerre contre Syracuse, envoie une ambassade à Athènes pour demander de l'aide. Thucydide raconte l'ambassade, et le fait qu'Athènes envoie vingt navires. Il ne donne pas le nom du chef de l'ambassade. C'est Diodore de Sicile, quatre siècles plus tard, qui nous dit que c'était Gorgias, et qu'il a stupéfié l'Assemblée par sa manière de parler : des antithèses, des phrases de même longueur et de même cadence, une prose qui sonne comme de la musique. Platon confirme que Gorgias est venu comme ambassadeur, qu'il a eu un grand succès public, et qu'il a « amassé et emporté de grosses sommes d'argent de cette ville ».

Gorgias a écrit un texte qui nous est parvenu en entier, et c'est le texte le plus important de cette soirée. Il s'appelle l'Éloge d'Hélène.

Récit · Défendre l'indéfendable

Hélène. La femme qui a suivi Pâris à Troie, et pour qui la Grèce entière est partie en guerre pendant dix ans. Dans toute la culture grecque, c'est la coupable par excellence. Et Gorgias décide d'en faire l'éloge. Par jeu, dit-il à la fin : le dernier mot du texte, c'est paignion, un jeu. Mais regardez comment il s'y prend.

Hélène est innocente, dit-il, parce qu'il n'y a que quatre raisons possibles à son départ. Ou bien les dieux l'ont voulu, et on ne résiste pas aux dieux. Ou bien on l'a enlevée de force, et une victime n'est pas coupable. Ou bien elle est partie par amour, et l'amour est un dieu ou une maladie, dans les deux cas plus fort qu'elle. Ou bien, et c'est la troisième raison dans son ordre, on l'a persuadée par le discours.

Et là, il s'arrête, et il écrit ceci. Je vous le lis dans une traduction de travail, au plus près du grec : « Le discours est un grand souverain qui, avec le plus petit et le plus invisible des corps, accomplit les actes les plus divins : il peut faire cesser la crainte, dissiper le chagrin, produire la joie, accroître la pitié. »

Puis il compare le discours à un médicament, un pharmakon, qui est aussi le mot pour poison. Comme les drogues agissent sur le corps, dit-il, certains discours affligent, d'autres enchantent, d'autres « empoisonnent l'âme par une persuasion mauvaise ». Et sa conclusion, c'est que si Hélène a été persuadée, alors c'est celui qui l'a persuadée qui est coupable, parce que la persuasion est une contrainte, et qu'une âme contrainte n'est pas responsable.

Vous mesurez ce qui vient de se passer ? Vingt-quatre siècles avant les premières expériences de psychologie de la persuasion, un homme écrit que le discours agit sur l'âme comme une drogue sur le corps, que l'émotion est son levier, que l'auditeur qui ne sait pas est sans défense, et que la responsabilité de ce qui est cru revient à celui qui parle. C'est la première théorie de la persuasion. Et elle est écrite par quelqu'un qui en vit.

Est-ce que Gorgias croit ce qu'il dit ? Les spécialistes en débattent depuis longtemps. Est-ce une plaisanterie, ou la démonstration consciente que le discours peut fabriquer n'importe quelle vérité, même l'innocence d'Hélène ? Je vous laisse la question. Mais notez ce que Platon lui fera dire, plus tard, dans le dialogue qui porte son nom : la rhétorique produit « la croyance sans le savoir ». Gorgias, dans ce dialogue, ne le nie pas. Il dit seulement qu'on ne blâme pas le maître d'armes quand l'élève frappe son père.

Partie I · Athènes

Le chien d'Euthydème

Maintenant, une scène de comédie. Elle est dans un dialogue de Platon qui s'appelle l'Euthydème, et elle met en scène deux frères, Euthydème et Dionysodore. Deux anciens maîtres d'armes, reconvertis sur le tard dans ce qu'on appelle l'éristique, l'art de vaincre dans la dispute. Ils font une démonstration devant un jeune homme, Clinias, et son ami Ctésippe. Socrate est là, il regarde.

Récit · Ton chien est ton père

Dionysodore se tourne vers Ctésippe.

« Dis-moi, as-tu un chien ?

— Oui, répond Ctésippe, et fort méchant.

— A-t-il des petits ?

— Oui, et qui sont aussi méchants que lui.

— N'est-ce pas le chien qui est leur père ?

— Oui.

— Ce chien n'est-il pas à toi ?

— Oui.

— Le chien est père, et à toi ; il est donc ton père. Ainsi te voilà frère de ses petits. »

Et il enchaîne aussitôt : « Bats-tu ce chien ? » Ctésippe, prudent : oui, parfois. « Tu bats donc ton père. »

Le public rit et applaudit, Platon le dit, « comme un chœur au signal du chef ». Et les deux frères continuent toute la journée comme ça. Ils prouvent que ce sont les ignorants qui apprennent, puis que ce sont les savants. Ils prouvent que vouloir que Clinias devienne sage, c'est vouloir qu'il ne soit plus ce qu'il est, donc qu'il ne soit plus, donc vouloir sa mort : « voilà de beaux amis qui souhaitent avant tout la mort de celui qui leur est cher ! » Ils prouvent qu'il est impossible de mentir, et impossible de contredire. Ils prouvent qu'ils savent tout. À quoi Ctésippe répond, et c'est ma réplique préférée de toute la littérature grecque : « Sais-tu combien Euthydème a de dents, et Euthydème, combien tu en as ? Dites-le, nous les compterons, et nous vous croirons pour tout le reste. » Ils refusent.

Ce que fait le chien

S2 Le chien d'Euthydème · Reconstituez le raisonnement, puis séparez les deux sens du mot qui le fait tenir

Regardez le mécanisme du chien, parce qu'on va le retrouver toute la soirée. « Il est père. » Vrai. « Il est à toi. » Vrai. « Donc il est ton père. » On a collé deux prédicats vrais l'un sur l'autre, et le collage produit une phrase fausse. Aristote reprendra l'exemple mot pour mot dans les Réfutations sophistiques, et il lui donnera un nom : le sophisme de l'accident, cousin du sophisme de composition. Dans le répertoire de ce dossier, c'est la famille de l'ambiguïté : l'équivocation, quand un mot change de sens en cours de route ; la composition, quand ce qui est vrai des parties est transposé au tout.

Le chien d'Euthydème, c'est tous les jours. « Cette molécule est naturelle. Ce produit contient cette molécule. Donc ce produit est naturel. » « Cette étude est publiée. Cette étude dit X. Donc X est établi. » « Il a dit ce qui est. Ce qui est, c'est vrai. Donc il a dit vrai. » Le procédé n'a pas changé en vingt-quatre siècles. Seul le chien a changé.

Une précision, parce qu'elle compte. Euthydème et Dionysodore ne sont pas « la méthode sophistique ». Ce sont deux bateleurs, et Platon lui-même les distingue soigneusement de Protagoras et de Gorgias, qui ont écrit des traités, des constitutions, des éloges. Ce que montre l'Euthydème, c'est autre chose : c'est le sophisme comme spectacle, avec un public qui rit et applaudit. Et c'est la réponse de Socrate, à la fin, qui n'est pas de gagner, mais de dire : il faut d'abord apprendre le sens exact des mots. Et il renvoie à Prodicos. Le sophiste de la précision.

Partie I · Athènes

Les Nuées, le procès de Socrate, et la naissance de l'insulte

En 423, aux Grandes Dionysies, Aristophane présente une comédie, Les Nuées. Elle finit troisième et dernière. Le texte que nous avons est une version remaniée quelques années plus tard, et on ne sait pas exactement ce que le public de 423 a vu. Mais l'intrigue, on la connaît.

Récit · Le pensoir

Un paysan, Strepsiade, est criblé de dettes à cause des chevaux de son fils. Il a entendu dire qu'il existe à Athènes une école, le « pensoir », où l'on apprend à ne pas payer ses dettes. « Ils ont, dit-on, deux Raisonnements, le fort et le faible ; et de ces deux, le faible, dit-on, gagne en plaidant les causes injustes. » Le maître du pensoir s'appelle Socrate. On le voit suspendu dans une corbeille, à contempler le soleil. Il a chassé Zeus au profit des Nuées et du Tourbillon. Il enseigne à mesurer les sauts de puce, et le genre des noms.

Au milieu de la pièce, deux personnages allégoriques montent sur scène : le Raisonnement juste et le Raisonnement injuste. Ils se disputent l'élève. Le Juste vante l'ancienne éducation, celle qui a formé les combattants de Marathon, les enfants qui ne soufflent mot, les épaules larges et la langue courte. L'Injuste répond : « Vieilleries ! » Il se vante d'être le premier à avoir imaginé de contredire les lois. Il promet qu'on se tirera de tout par la parole : pris en adultère, on répondra qu'on n'a rien fait de mal, et on citera Zeus, qui cède lui aussi à l'amour. Et il gagne. Le Juste, en comptant les spectateurs, constate que la salle entière est de l'autre bord, et il change de camp.

Le fils, formé, rentre à la maison et bat son père. Puis il le lui prouve par syllogisme : tu me battais pour mon bien, je te bats pour ton bien ; les coqs battent leur père ; pourquoi les lois ne changeraient-elles pas ? Et il annonce qu'il va battre sa mère aussi. Le père, dessillé, met le feu au pensoir.

Vingt-quatre ans plus tard

Vingt-quatre ans plus tard, en 399, Socrate est jugé et condamné à mort. Et dans l'Apologie, Platon lui fait dire que ses premiers accusateurs, les anciens, ceux d'avant le procès, répétaient depuis toujours « qu'il y a un certain Socrate, homme savant, qui s'occupe de ce qui se passe dans le ciel et sous la terre, et qui d'une mauvaise cause en sait faire une bonne ». Et il ajoute : « c'est ce que vous avez vu dans la comédie d'Aristophane ».

Vous reconnaissez la phrase. « D'une mauvaise cause en faire une bonne », c'est « rendre le plus fort l'argument le plus faible ». C'est le slogan qu'on prête à Protagoras, c'est le programme du Raisonnement injuste, et c'est le portrait de Socrate dans la bouche de ses accusateurs. Le même reproche, collé à trois hommes qui n'ont rien en commun.

Alors est-ce que Les Nuées ont tué Socrate ? Platon le suggère. Mais il y a vingt-quatre ans entre la pièce et le procès, et les motifs de 399 sont politiques : Socrate a eu pour élèves Critias, chef des Trente Tyrans, et Alcibiade, le traître. Un orateur du siècle suivant le dit tout net. La pièce n'a pas tué Socrate. Elle a fait autre chose. Elle nous montre ce que le public de 423 mettait dans le mot « sophiste » : un mélange de physique de la nature, de rhétorique payante et d'interrogation socratique, trois choses que ce public ne distinguait pas, et trois peurs, l'athéisme, la corruption de la jeunesse, et gagner à tort au tribunal. Ce sont, mot pour mot, les trois chefs d'accusation de 399.

Et voilà ce qui compte pour nous. Le sens péjoratif du mot « sophiste », celui que nous employons encore, n'est pas né avec les sophistes. Il a été fabriqué par Platon, dans le Sophiste et le Gorgias, et il a été fixé par Aristote, dans la première phrase des Réfutations sophistiques : « la sophistique n'est pas autre chose qu'une sagesse apparente et qui n'est point réelle, et le sophiste ne cherche qu'à tirer un lucre d'une sagesse apparente qui n'a rien de vrai ». Vingt-cinq siècles de manuels ont recopié cette définition. C'est une définition polémique. C'est l'adversaire qui l'a écrite.

Et ça nous donne la première leçon de la soirée, avant même d'avoir ouvert le répertoire : « sophiste », dès l'origine, c'est une étiquette qu'on colle à l'adversaire. Socrate, qui ne faisait pas payer et ne s'intéressait pas à la physique, en est mort. Le sophisme du sophisme, celui qui consiste à dire « tu raisonnes comme un sophiste, donc tu as tort », a vingt-quatre siècles lui aussi. Retenez-le. On y reviendra à la fin.

Partie I · Athènes

Platon contre la rhétorique ? Et ce qu'on en dit aujourd'hui

On dit toujours : Platon est contre la rhétorique. Ce n'est pas tout à fait vrai, et la nuance est exactement celle dont on a besoin.

Dans le Gorgias, oui, la charge est frontale. La rhétorique, dit Socrate, n'est pas un art. C'est une « routine », une pratique sans principes, destinée « à produire de l'agrément et du plaisir ». Il la range dans un genre qu'il appelle la flatterie, et il construit un tableau que je vous donne parce qu'il est imparable. Il y a des arts du corps : la gymnastique, qui le rend bon, et la médecine, qui le soigne. Il y a des arts de l'âme : la législation, qui la rend bonne, et la justice, qui la soigne. Et à chacun de ces quatre arts, la flatterie substitue une contrefaçon qui vise le plaisir au lieu du bien. « Ce que la toilette est à la gymnastique, la sophistique l'est à la puissance législative ; et ce que la cuisine est à la médecine, la rhétorique l'est à la puissance judiciaire. » La rhétorique est une cuisine. Elle fait plaisir. Elle ne soigne pas. Et Socrate ajoute l'image du médecin et du cuisinier jugés par un tribunal d'enfants : le médecin mourrait de faim.

Dans le Sophiste, Platon traque le sophiste par divisions successives et finit par le définir comme un chasseur, celui « qui prend, par l'appât trompeur de la science, des jeunes gens riches et de distinction ». Notez bien : c'est Platon qui le dit. Ce n'est pas un fait, c'est une construction, et elle a un but précis, qui est de distinguer Socrate de ceux à qui on l'a confondu.

Mais dans le Phèdre, tout change. Socrate y définit la rhétorique comme une « conduite des âmes par les discours », et il dit qu'il existe une bonne rhétorique. Elle exige trois choses : savoir diviser et rassembler les idées, ce qu'il appelle la dialectique ; connaître les différentes espèces d'âmes, et quel discours convient à laquelle ; et s'exercer. Et il répond à Tisias, celui du vraisemblable : « nul ne sait mieux trouver ce qui ressemble à la vérité que celui qui connaît bien la vérité ». Platon n'est pas contre la rhétorique. Il est contre la rhétorique qui ne sait pas. Et c'est précisément le programme qu'Aristote va réaliser, on le verra dans un instant.

Un mot sur ce qu'on en dit aujourd'hui, parce que l'histoire a un retournement. Pendant deux mille ans, on a lu les sophistes avec les yeux de Platon. Puis, au dix-neuvième siècle, Hegel écrit que la Grèce leur doit sa culture, parce qu'ils « ont appris aux hommes à exercer leur pensée sur ce qui doit avoir autorité pour eux ». Un historien anglais, George Grote, relit toutes les sources et montre qu'il n'y a jamais eu de « secte » sophistique, que le mot n'était pas péjoratif, et que le Sophiste de Platon est une caricature polémique. Au vingtième siècle, Kerferd en fait un mouvement intellectuel cohérent, et en France Barbara Cassin, dans L'Effet sophistique, propose une thèse forte, que je vous donne comme une thèse : à la philosophie qui dit ce qui est, la sophistique oppose un discours qui produit ses effets, la cité, le consensus, et l'être lui-même comme effet du dire.

Alors, les sophistes : premiers humanistes ou premiers manipulateurs ? La bonne réponse, c'est que la question est mal posée, parce qu'elle reprend la dichotomie de Platon. Le même outil, l'antilogie, sert à Protagoras à fonder la délibération démocratique, et à Euthydème à faire rire un public. Les sophistes ont découvert que la parole est une technique. Platon a découvert qu'une technique sans critère de vérité est une arme. Les deux découvertes sont vraies. Et c'est avec les deux qu'on va passer le reste de la soirée.

Partie II · Aristote

Aristote met de l'ordre

Le premier à écrire la rhétorique que Platon réclamait : une méthode, pas des recettes. Trois preuves, un argument à trou, et treize façons de paraître réfuter.

Partie II · Aristote

Ethos, pathos, logos

Aristote a été l'élève de Platon pendant vingt ans. Et il fait exactement ce que le Phèdre demandait : il écrit la rhétorique qui sait. Trois livres, remaniés pendant des années, qu'on appelle simplement la Rhétorique. C'est le premier traité conservé qui fonde la persuasion sur une théorie de l'argument, et non sur un recueil de recettes.

Sa définition tient en une phrase, et je vous la donne dans la traduction de Ruelle, qui date de 1883 : « La rhétorique est la faculté de considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader. »

Trois mots comptent. Faculté : ce n'est pas une science d'un objet, c'est une compétence, qui porte sur n'importe quel sujet. Considérer : c'est d'abord une faculté de voir les moyens de persuasion, avant de les employer. Et « ce qui peut être propre à persuader » : le persuasif possible, pas la persuasion effective. Aristote le dit noir sur blanc, avec une comparaison : de même que le médecin n'a pas pour tâche de guérir, mais de faire tout ce qui est possible pour guérir, l'orateur n'a pas pour tâche de persuader, mais de trouver ce qu'il y a de persuasif. Retenez ça : selon Aristote, on peut avoir bien argumenté et perdre. Et donc, on peut avoir mal argumenté et gagner. C'est toute la soirée.

Puis il distingue les preuves. Il y a celles qui existent avant qu'on parle : les témoins, les contrats, les aveux. Et il y a celles qu'on fabrique par le discours, et celles-là, dit-il, sont de trois sortes. Je cite encore Ruelle : « Les preuves inhérentes au discours sont de trois sortes : les unes résident dans le caractère moral de l'orateur ; d'autres dans la disposition de l'auditoire ; d'autres enfin dans le discours lui-même, selon qu'il démontre ou qu'il paraît démontrer. »

Le caractère de l'orateur, c'est l'ethos. La disposition de l'auditoire, c'est le pathos. Le discours lui-même, c'est le logos. Vous avez peut-être vu ça sous la forme d'un triangle, avec les trois mots aux trois sommets. Ce triangle n'est pas d'Aristote. C'est une pédagogie américaine du vingtième siècle. Et il fait perdre une nuance essentielle : chez Aristote, l'ethos, le caractère de l'orateur, se construit dans le discours. Ce n'est pas sa réputation d'avant. Il écrit que cette confiance « doit être l'effet du discours et non d'une prévention sur le caractère de l'orateur ». Et il ajoute que c'est « presque la plus efficace des preuves ». La réputation préalable, celle qu'on invoque en disant « c'est un prix Nobel », ça, c'est autre chose : c'est l'argument d'autorité, et on en reparlera.

Regardez maintenant ce que les trois preuves ont de différent. Le logos, on peut le vérifier : il démontre, ou il « paraît démontrer », et on peut aller voir lequel des deux. L'ethos et le pathos, on ne les vérifie pas. On les subit. On fait confiance, ou on est ému. Ce ne sont pas des erreurs : Aristote consacre tout son livre II aux passions, avec la première théorie systématique des émotions de l'histoire, la colère, la crainte, la pitié, la honte, l'envie, chacune avec dans quel état on l'éprouve, contre qui, à propos de quoi. Il sait que l'orateur doit les connaître. Mais il a écrit, au tout début du livre I, la phrase qui va nous servir de boussole : « L'attaque personnelle, l'appel à la pitié, l'excitation à la colère et aux autres passions analogues de l'âme ont en vue non l'affaire elle-même, mais le juge. »

Non l'affaire, mais le juge. Quand un discours travaille le juge au lieu de travailler l'affaire, vous êtes en train d'être persuadé par autre chose que par la preuve. Ce n'est pas encore un sophisme. C'est l'endroit où ils se logent.

Et il y a trois genres, dit-il, parce qu'il y a trois sortes d'auditeurs. Le délibératif, devant l'assemblée, qui parle du futur et de l'utile : conseiller, déconseiller. Le judiciaire, devant le juge, qui parle du passé et du juste : accuser, défendre. Et l'épidictique, devant le simple spectateur, qui parle du présent, du beau et du honteux : louer, blâmer. Le troisième est celui de l'éloge funèbre et du discours de fête. C'est le genre où le public ne décide rien. Il regarde. Gardez-le en tête pour la sixième partie : le discours de meeting, la communication de marque, la vidéo virale, c'est de l'épidictique. On n'y décide rien, on y renforce ce qu'on croyait déjà.

S1 Les trois curseurs · Ethos, pathos, logos : réécrivez le même plaidoyer, et regardez ce qui reste vérifiable

Partie II · Aristote

L'enthymème, ou l'argument à trou

Le mot central de la Rhétorique, c'est un mot grec qu'on n'emploie plus : l'enthymème. Aristote dit que c'est « le corps de la preuve », et il le définit ainsi : « J'appelle enthymème un syllogisme oratoire et exemple une induction oratoire. »

Un syllogisme, vous connaissez la forme : deux prémisses, une conclusion. Si tous les A sont B, et que ceci est A, alors ceci est B. L'enthymème, c'est le syllogisme tel qu'on le prononce devant un public. Et devant un public, on ne dit pas tout. On part de prémisses vraisemblables, pas certaines. Et surtout, on omet la prémisse que l'auditeur connaît déjà. Aristote le dit : « il est inutile de dire ce que tout le monde sait ». D'où le sens qu'a pris le mot dans les écoles : un enthymème, c'est un syllogisme dont une prémisse est sous-entendue.

Un exemple, entièrement fictif : « Il est riche, donc il est malhonnête. » Deux morceaux : « il est riche », et « donc il est malhonnête ». Il manque le milieu. Le milieu, c'est « tous les riches sont malhonnêtes ». Et cette prémisse-là, personne ne l'a dite. Donc personne ne l'a discutée. Elle est passée en contrebande, et c'est vous, l'auditeur, qui l'avez fournie, sans vous en rendre compte, parce qu'il « est inutile de dire ce que tout le monde sait ».

Vous voyez le piège. La prémisse qu'on omet est presque toujours la plus contestable. Si on l'avait dite à voix haute, on l'aurait refusée. C'est le mécanisme de ce que le répertoire appelle la prémisse cachée, et c'est le quatrième stratagème de Schopenhauer : disséminer les prémisses dans la conversation sans annoncer où on va.

Le signe qui ne prouve pas

Il y a un deuxième point dans ce chapitre de la Rhétorique, et il est plus fin. Aristote distingue les prémisses vraisemblables et les signes. Et parmi les signes, il y a ceux qui sont nécessaires, et ceux qui ne le sont pas. « Elle a du lait, donc elle a accouché » : signe nécessaire. « Il a la fièvre, donc il est malade » : nécessaire aussi. Mais « il respire vite, donc il a la fièvre » : non. Il court, peut-être.

C'est ici que se loge, pour la première fois dans l'histoire, l'analyse de ce qu'on appellera l'affirmation du conséquent. On y revient dans un instant avec les treize, parce qu'Aristote en fait un des treize. Mais notez déjà la forme : si la fièvre fait respirer vite, ce n'est pas parce qu'on respire vite qu'on a la fièvre. Si A entraîne B, B n'entraîne pas A. Vous avez là le squelette de la moitié des mauvais arguments statistiques qu'on verra en quatrième partie.

S3 La prémisse manquante · Six enthymèmes : écrivez la prémisse qu'on n'a pas dite, puis lisez-la à voix haute
Le syllogisme valide Modus ponens

Se lit« si P alors Q ; or P ; donc Q »La flèche double ⇒ se dit « implique » (ou « si… alors ») ; les trois points ∴ se disent « donc ».

C'est la forme complète que tout enthymème sous-entend. « Il est riche, donc il est malhonnête » remis dans cette forme fait apparaître la prémisse qu'on n'a pas dite : = « tous les riches sont malhonnêtes ». C'est presque toujours elle, la plus contestable.

Partie II · Aristote

Les Réfutations sophistiques : treize pièges, vingt-quatre siècles

Aristote a écrit un second traité, plus court, qu'on rattache par tradition à ses Topiques. Il s'appelle Les Réfutations sophistiques, et c'est le premier catalogue de sophismes de l'histoire. Il s'ouvre par une phrase qui définit tout le genre. Traduction de Barthélemy Saint-Hilaire, 1837 : « Mais parlons des réfutations sophistiques, c'est-à-dire des réfutations qui paraissent en être de véritables, mais qui n'en sont pas réellement et ne sont que des paralogismes. »

Une réfutation qui paraît en être une. Voilà la définition. Pas une erreur : une apparence. Et il explique pourquoi on s'y laisse prendre, avec des images que je vous donne parce qu'elles sont belles : il y a l'or et le faux or ; et parmi les hommes, dit-il, « les uns sont beaux par eux-mêmes, les autres par le fard ». Puis il donne la raison profonde, et elle est vertigineuse pour un texte de vingt-quatre siècles : nous raisonnons avec des mots à la place des choses, comme on compte avec des jetons. Or les mots sont en nombre fini et les choses sont en nombre infini. Donc un même mot désigne forcément plusieurs choses. Et c'est là, dans cet écart, que se glissent tous les sophismes du langage.

Et puis, deux lignes plus loin, il donne le programme de ce dossier. Le devoir de celui qui sait, écrit-il, c'est « d'abord de ne pas se tromper lui-même dans ce qu'il sait, et ensuite de pouvoir démasquer celui qui trompe ». D'abord soi-même. Ensuite les autres. Dans cet ordre.

Alors, les treize. Aristote les range en deux familles : six qui tiennent au langage, et sept qui sont en dehors du langage. Je vous les donne tous, avec, pour chacun, l'exemple d'Aristote et ce que nous en avons fait.

Les six du langage

Un long rouleau de papyrus déroulé sur un lutrin, portant un diagramme doré qui se ramifie en treize lignes, six d'un côté et sept de l'autre.
Six sophismes qui tiennent au langage, sept qui n'en dépendent pas : le premier catalogue de l'histoire, et les deux tiers du répertoire moderne y sont déjà.

L'homonymie, quand un mot a deux sens. L'exemple d'Aristote, c'est celui de l'Euthydème : « Ceux qui savent apprennent ; car les grammairiens apprennent les choses qu'ils font réciter de mémoire. » En grec, le verbe veut dire à la fois « apprendre » et « comprendre ». Nous, on dit : l'équivocation. « Ce n'est qu'une théorie », en jouant sur théorie au sens de la science et théorie au sens de « ce que je pense ». « C'est naturel », en jouant sur naturel au sens de la biologie et naturel au sens de « bon ».

L'amphibolie, quand c'est la phrase entière qui a deux constructions. L'exemple d'Aristote ne se traduit pas : « celui qui se tait parle-t-il ? », qui peut vouloir dire parler en se taisant ou parler de ce qui se tait. Nous, on dit : l'ambiguïté syntaxique. Le titre de presse qu'on peut lire de deux façons, la question de sondage qui en contient deux.

La composition et la division, quand on joint ce qui n'est vrai que séparément, ou qu'on sépare ce qui n'est vrai qu'ensemble. Aristote : « cinq est deux et trois, donc cinq est pair et impair ». Nous : ce qui est vrai de chaque partie serait vrai du tout, et l'inverse. Chaque joueur est excellent, donc l'équipe est excellente. Le pays s'enrichit, donc chacun s'enrichit.

L'accent, quand l'accentuation change le sens. Chez Aristote, c'est un vers d'Homère, où deux mots identiques à l'accent près veulent dire « pourrit » et « ne pourrit pas ». Le sens originel est purement phonétique. Nous l'avons énormément élargi : la citation sortie de son contexte, le titre en gros contredit par le corps du texte, les guillemets insinuants autour du mot « scientifique ».

La forme de l'expression, quand deux mots de même forme grammaticale désignent des choses de nature différente. « Se porter bien » a la même forme que « couper » ou « bâtir », donc on croit que c'est une action, alors que c'est un état. Nous, on parle d'erreur de catégorie, ou de réification : « la Nature veut », « le Marché décide », comme si un processus était une personne qui a des intentions.

S4 Logique ou croyance ? · Douze syllogismes, deux secondes chacun : valide ou invalide ?

Les sept hors du langage

L'accident, attribuer à la chose ce qui n'appartient qu'à une de ses propriétés accidentelles. C'est le chien d'Euthydème, qu'Aristote reprend tel quel. C'est aussi son exemple de l'homme voilé : « connais-tu Coriscus ? — oui ; connais-tu celui qui s'approche voilé ? — non ; or c'est Coriscus ; donc tu connais et ne connais pas la même chose ».

Du relatif à l'absolu, passer de « vrai sous un rapport » à « vrai absolument ». Aristote : « l'Éthiopien est noir, mais blanc quant aux dents ; est-il donc blanc et noir ? » Nous : c'est vrai en laboratoire, donc c'est vrai partout ; « 90 % des cas », de quel échantillon ? C'est la source de la généralisation hâtive, et de sa réciproque.

L'ignorance de la réfutation, celui qui contient tous les autres : réfuter autre chose que la thèse. Aristote donne une définition très précise de ce qu'est une vraie réfutation, elle doit contredire « la même chose, sous le même rapport, de la même manière et dans le même temps », et tout ce qui manque à une de ces clauses n'est pas une réfutation. Nous, on dit : la réponse à côté, et surtout l'homme de paille, réfuter une thèse que l'adversaire n'a pas soutenue, et le hareng saur, changer de sujet. Vous verrez en quatrième partie que c'est la famille la plus peuplée du répertoire.

La pétition de principe, prendre comme prémisse ce qu'il fallait démontrer. Le raisonnement circulaire. Attention à un glissement : aujourd'hui « pétition de principe » veut souvent dire « affirmation gratuite ». Chez Aristote, c'est plus précis : c'est demander à l'adversaire de vous accorder la conclusion.

Le conséquent, et c'est celui qu'on a vu avec les signes. Barthélemy Saint-Hilaire : « souvent on a pris de la bile pour du miel, parce que la couleur jaunâtre est un conséquent du miel. Et comme il arrive quand il pleut que la terre devient glissante, si elle est glissante on suppose qu'il a plu : mais il n'y a rien là de nécessaire. » Et il donne l'exemple rhétorique : pour prouver qu'un homme est débauché, on relève « qu'il se pare beaucoup et qu'on le voit errer la nuit ». Il a le profil, donc c'est lui. Nous : l'affirmation du conséquent, le profilage, le faux positif, et « on a ri de moi comme on a ri de Galilée, donc j'ai raison ».

La non-cause pour cause. Ici, attention, parce que c'est un des cas où le nom a voyagé. Chez Aristote, c'est une erreur très technique, dans un raisonnement par l'absurde : imputer la contradiction à une prémisse qui n'y est pour rien. Ce n'est pas notre « fausse cause ». Notre fausse cause, le fameux « après cela, donc à cause de cela », Aristote la décrit ailleurs, dans la Rhétorique, comme le fait de conclure « parce que c'est arrivé en même temps ou après ». Et la formule latine, post hoc ergo propter hoc, n'est pas antique du tout : c'est du latin d'école des seizième, dix-septième siècles. On y reviendra.

Plusieurs questions en une, exiger une réponse unique à une question qui en cache deux. « Ceci et cela sont-ils bons ? », quand l'un l'est et l'autre non. Nous : la question complexe, la question piégée. « Avez-vous cessé de… » Toute réponse valide la prémisse.

Ce qu'il faut retenir des treize

Trois choses.

Un : deux tiers de notre répertoire moderne sont déjà là. L'équivocation, l'homme de paille, la généralisation hâtive, la pétition de principe, l'affirmation du conséquent, la question piégée, la fausse cause. Vingt-quatre siècles.

Deux : il n'y a aucun « argument ad » dans les treize. Pas d'ad hominem, pas d'ad populum, pas d'ad baculum. Ces noms latins qu'on croit antiques ne le sont pas. Ils datent de Locke, de Watts, et des manuels des dix-neuvième et vingtième siècles. On le verra en troisième partie. Et mieux : l'argument d'autorité n'est pas un sophisme pour Aristote. Dans les Topiques, les opinions des sages, ce qu'il appelle les endoxa, sont des prémisses parfaitement légitimes de la discussion. On y reviendra aussi, parce que c'est une des nuances les plus importantes du dossier.

Trois : Aristote ne se contente pas de lister. Dans la seconde moitié du traité, il donne pour chacun des treize la solution, la bonne réponse. Et il pose une distinction qu'on croit moderne : il y a la réponse qui vise le discours, et celle qui vise l'homme. Et il écrit que « la solution qui vise l'homme et non l'argument » n'est pas une solution. C'est la source antique de ce qu'on appellera, bien plus tard, la distinction entre ad rem et ad hominem.

Et il finit son traité par une phrase que je trouve émouvante. Sur la rhétorique, dit-il, on avait déjà beaucoup écrit avant lui. « Mais sur le raisonnement, nous n'avions absolument rien d'antérieur à dire. » Et il demande « de l'indulgence pour ce que la méthode a laissé de côté, et beaucoup de reconnaissance pour ce qu'elle a trouvé ».

L'affirmation du conséquent Invalide

Se lit« si P alors Q ; or Q ; on ne peut pas en conclure P »La flèche barrée ⇏ se dit « n'implique pas » : la conclusion ne suit pas.

« S'il pleut, la route est mouillée ; la route est mouillée ; donc il pleut » — non : quelqu'un l'a peut-être arrosée. C'est le cinquième des treize d'Aristote (le conséquent) et le n° 188 du répertoire. Sa jumelle, la négation de l'antécédent, dit : « s'il pleut, le match est annulé ; il ne pleut pas, donc le match a lieu » — il peut neiger.

Partie II · Aristote

Dialectique, rhétorique, éristique

Un dernier mot d'Aristote avant de quitter Athènes, parce qu'il pose une distinction dont on va se servir jusqu'à la fin.

Dans les Topiques, il distingue les raisonnements par leurs prémisses. La démonstration part de prémisses vraies et premières : c'est la science. La dialectique part d'opinions admises, « par tous, ou par la plupart, ou par les sages » : c'est la discussion réglée, entre deux personnes, par questions et réponses, pour examiner. L'éristique part de ce qui paraît admis sans l'être, ou raisonne de façon seulement apparente : c'est pour vaincre. Et la sophistique, dit-il, c'est l'éristique pratiquée pour de l'argent et de la réputation.

La rhétorique, elle, est la contrepartie de la dialectique : mêmes outils, l'enthymème pour le syllogisme, l'exemple pour l'induction, mais devant un public, en discours suivi, au lieu d'un interlocuteur en face à face.

Et voici la phrase qui compte : « Ce n'est pas la faculté qui fait le sophiste, c'est l'intention. » C'est une traduction de travail, Ruelle dit « la qualité de sophiste ne dépend pas de la faculté, mais de l'intention ». Le même outil, entre les mains de deux personnes, est de la dialectique chez l'une et de la sophistique chez l'autre. La différence n'est pas dans l'argument. Elle est dans ce qu'on cherche : le vrai, ou la victoire.

Ça a deux conséquences pour nous, et elles sont lourdes.

La première : l'éristique n'est pas une mauvaise logique, c'est une autre finalité. On peut être un excellent logicien et un sophiste. On peut raisonner de travers de bonne foi. Le répertoire de ce dossier fait cette distinction dès sa première page : le sophisme, c'est l'erreur délibérée ; le paralogisme, c'est la même erreur commise de bonne foi. Le même argument. Deux noms, selon l'intention.

La seconde : l'intention, on ne la voit pas. On voit l'argument. Donc quand vous accusez quelqu'un de sophisme, vous l'accusez de mauvaise foi, c'est-à-dire de quelque chose que vous ne pouvez pas voir. C'est pour ça que ce dossier ne le fera jamais d'une personne réelle. On décrira des formes. Et on laissera l'intention à celui qui la connaît.

Partie III · De Rome à Hamblin

De Rome à Schopenhauer, puis à Hamblin

Deux mille ans d'école : cinq parties, des noms latins fabriqués bien plus tard, trente-huit coups décrits pour être parés — et, en 1970, la question reposée à zéro.

Partie III · De Rome à Hamblin

Cicéron et Quintilien : la rhétorique devient une école

Passons à Rome, en accélérant, parce que ce qui nous intéresse ici, c'est ce que Rome a fait de la technique : elle en a fait une école. Une école qui va durer mille cinq cents ans.

Le plus ancien traité latin conservé, la Rhétorique à Herennius, est anonyme. On l'a attribué à Cicéron pendant tout le Moyen Âge, jusqu'à ce que les humanistes de la Renaissance s'aperçoivent que ce n'était pas lui. Il date des années 86-82 avant notre ère, et il énonce déjà ce qui va devenir le squelette de toute l'éducation occidentale : les cinq parties de la rhétorique. L'inventio, trouver les arguments. La dispositio, les ordonner. L'elocutio, les mettre en mots. La memoria, les mémoriser. L'actio, les dire, avec la voix et le geste.

Ces cinq parties, on les attribue souvent à Aristote. Elles ne sont pas de lui. Il ne dit rien de la mémoire, et il expédie l'action en quelques lignes. Elles se sont fixées dans l'école hellénistique, et c'est le jeune Cicéron, à dix-huit ou vingt ans, qui les reprend dans son premier traité, le De inventione.

Ce qui m'importe, c'est où vivent les sophismes dans ce découpage. Ils vivent dans l'inventio, l'argumentation proprement dite. Mais regardez les quatre autres : la dispositio, c'est l'ordre des arguments, et l'ordre fait effet, ce qu'on entend en premier pèse plus lourd. L'elocutio, ce sont les mots choisis, le cadrage. La memoria, ce sont les éléments de langage appris par cœur. L'actio, c'est la prestation, le charisme, aujourd'hui le montage. Cinq parties, cinq endroits où un discours peut avoir l'air d'avoir raison sans l'avoir.

Cicéron, dans sa maturité, donne à l'orateur trois devoirs. Il les formule trois fois, avec des mots différents, et je vous donne la version de l'Orator : sera éloquent celui qui parle de manière « à prouver, à plaire, à fléchir. Prouver est une nécessité, plaire un agrément, fléchir la victoire. » Vous reconnaissez les trois preuves d'Aristote : prouver, c'est le logos ; plaire, c'est l'ethos ; fléchir, c'est le pathos. Mais notez le mot que Cicéron accroche au troisième : la victoire. Ce qu'Aristote déplorait au début de sa Rhétorique, travailler le juge et non l'affaire, Cicéron l'assume comme le but.

Puis Quintilien. Premier professeur de rhétorique payé par l'État romain, vers l'an 71 ; son Institution oratoire, en douze livres, paraît vers 95. C'est la somme de toute la rhétorique antique, de l'éducation du petit enfant à la retraite de l'orateur. Et il ouvre son dernier livre par une définition que tout le monde cite en le citant lui, alors qu'il cite quelqu'un d'autre. Traduction Nisard : « Je définis donc l'orateur, comme l'a défini Caton, un homme de bien, habile dans l'art de parler ; mais surtout un homme de bien. »

Comme l'a défini Caton. La formule est de Caton l'Ancien, deux siècles plus tôt. Quintilien la reprend et en fait le programme de son douzième livre. Et il explique pourquoi, dans les lignes qui suivent : « si le talent de la parole peut devenir l'instrument de la méchanceté, rien n'est plus pernicieux que l'éloquence aux intérêts publics et privés », et il ajoute qu'il se serait « rendu coupable du plus grand des crimes envers la société, en forgeant des armes pour des brigands et non pour des soldats ».

C'est la première tentative de moraliser la technique : on ne peut pas enseigner l'art de persuader sans exiger de celui qui l'apprend qu'il soit un homme de bien. C'est beau. Mais il faut être honnête jusqu'au bout : quelques paragraphes plus loin, le même Quintilien admet qu'un homme de bien peut, dans une bonne cause, devant un juge qu'on ne peut convaincre autrement, user d'arguments qui ne sont pas vrais. Le mur entre la bonne rhétorique et l'autre n'est jamais aussi étanche qu'on le voudrait.

Après Rome, l'école continue. Le trivium médiéval, grammaire, dialectique, rhétorique, garde la rhétorique au programme pendant mille ans. Les treize sophismes d'Aristote entrent dans l'université par la traduction latine de Boèce, et c'est là, au treizième siècle, que se fixent les noms latins que vous connaissez : petitio principii, ignoratio elenchi, secundum quid. Au seizième, un professeur français, Pierre de la Ramée, retire à la rhétorique l'invention et la disposition, qu'il donne à la logique, et ne lui laisse que les figures de style et la diction. C'est de ce découpage que vient le sens appauvri du mot « rhétorique » aujourd'hui : « c'est de la rhétorique », c'est-à-dire des ornements. Pendant deux mille ans, ç'avait été l'art de l'argument.

Partie III · De Rome à Hamblin

Port-Royal, Locke, et les noms latins

Avançons jusqu'à 1662. À Paris, deux hommes de Port-Royal, Antoine Arnauld et Pierre Nicole, publient La Logique ou l'art de penser. Ce sera le manuel de logique le plus lu d'Europe jusqu'au dix-neuvième siècle. Et il contient, dans sa troisième partie, un chapitre qui s'appelle « Des sophismes », en français. Ils annoncent qu'ils vont les réduire « à sept ou huit, y en ayant quelques-uns de si grossiers, qu'ils ne méritent pas d'être remarqués ». Ils en traitent neuf.

Le premier, c'est « prouver autre chose que ce qui est en question », l'ignoratio elenchi d'Aristote. Et voici comment ils le décrivent, je cite : « La passion ou la mauvaise foi fait qu'on attribue à son adversaire ce qui est éloigné de son sentiment pour le combattre avec plus d'avantage, ou qu'on lui impute les conséquences qu'on s'imagine pouvoir tirer de sa doctrine, quoiqu'il les désavoue et qu'il les nie. »

Vous venez d'entendre la plus ancienne description française de l'homme de paille. En 1662. Le nom, lui, n'arrivera que trois siècles plus tard, dans un manuel américain des années 1950. La chose était là depuis Aristote ; le mot est presque de notre époque.

Et il y a un second chapitre chez Port-Royal, plus original encore : « Des mauvais raisonnements que l'on commet dans la vie civile ». Là, ils quittent la logique pour ce qu'on appellerait aujourd'hui la psychologie. Ils parlent des « sophismes d'amour-propre, d'intérêt et de passion » : on croit vrai ce qu'on désire, on juge les choses par le rapport qu'elles ont à nous. Ils parlent de la vraisemblance prise pour la vérité, de l'éloquence prise pour la preuve, de l'autorité et du nombre, « il y a tant de gens qui le croient ». Deux siècles et demi avant les biais cognitifs, c'est un catalogue de biais. Gardez-le pour la cinquième partie : c'est le pont.

Puis 1690, et John Locke, dans l'Essai sur l'entendement humain. C'est lui qu'on crédite des « arguments ad ». Voici exactement ce qu'il fait. Il décrit quatre sortes d'arguments « dont les hommes se servent ordinairement pour convaincre les autres, ou du moins pour les tenir en respect ». Le premier, alléguer l'opinion des gens en réputation, de sorte qu'on passe pour impudent si on s'y oppose : « ceci, je pense, peut s'appeler argumentum ad verecundiam », l'argument tiré de la modestie. Le deuxième, exiger de l'adversaire qu'il admette ce qu'on avance ou qu'il fournisse mieux : « ceci, je l'appelle argumentum ad ignorantiam ». Le troisième, presser un homme par les conséquences de ses propres principes ou de ses concessions : « ceci est déjà connu sous le nom d'argumentum ad hominem ». Le quatrième, les preuves tirées des fondements de la connaissance : argumentum ad judicium, et « celui-ci seul, des quatre, apporte avec lui une véritable instruction ».

Trois choses à corriger dans ce qu'on lit partout. Un : Locke n'a pas inventé l'ad hominem, il le dit lui-même, « déjà connu sous ce nom ». Deux : son ad hominem n'est pas l'attaque personnelle. C'est l'argument tiré des concessions de l'adversaire, « vous avez admis A, donc vous devez admettre B », et Locke le trouve parfaitement légitime. C'est un archevêque anglican, Richard Whately, en 1826, qui fera basculer le sens vers l'attaque de la personne. Trois : Locke ne dit jamais que ces arguments sont toujours fallacieux. Il dit qu'ils ne font pas avancer vers la connaissance. Ce n'est pas la même chose.

Ensuite, la liste enfle. Isaac Watts, en 1725, dans un manuel qui servira un siècle à Oxford, Cambridge, Harvard et Yale, ajoute ad fidem, ad passiones, ad populum. Et les manuels du dix-neuvième et du vingtième siècle fabriquent les autres : ad baculum, ad misericordiam, ad nauseam, ad novitatem, ad antiquitatem. Aucun de ces noms n'est antique. Ils font antique. C'est d'ailleurs un sophisme, celui de l'appel à la tradition, appliqué au vocabulaire de la logique.

Même chose pour la formule la plus célèbre de toutes : post hoc ergo propter hoc, « après cela, donc à cause de cela ». On la donne comme d'Aristote, ou de Cicéron. L'idée est chez Aristote, dans la Rhétorique. La formule latine est du latin scolaire, entre le seizième et le dix-huitième siècle, et personne n'en connaît la première attestation exacte.

Et entre les deux, en 1816 en français, 1824 en anglais, Jeremy Bentham publie un Traité des sophismes politiques. Il ne s'intéresse plus à la logique. Il s'intéresse aux arguments de mauvaise foi en usage dans les assemblées, et il les classe non par leur forme mais par leur fonction : freiner une réforme. Les sophismes d'autorité, « la sagesse de nos ancêtres ». Les sophismes de danger, « où s'arrêtera-t-on ? », c'est la pente glissante avant la lettre. Les sophismes d'ajournement, « ce n'est pas le moment ». Et les sophismes de confusion, où il analyse les mots qui jugent en nommant : la même conduite s'appelle « fermeté » dans son camp et « obstination » dans l'autre. C'est l'ancêtre direct de ce qu'on appelle aujourd'hui le cadrage.

D'où viennent les noms que vous connaissez

Puisqu'on est dans les noms, je vous donne, en rafale, l'état civil vérifié des plus célèbres. C'est le genre de détail qui ne change rien à l'argument, mais qui change tout à ce qu'on croit savoir.

Le hareng saur, red herring : William Cobbett, un journaliste anglais, le 14 février 1807, qui raconte avoir détourné des chiens de chasse avec un hareng fumé, et applique l'image à la presse distraite par une fausse nouvelle. En français, les manuels disent plutôt « diversion ».

L'homme de paille : la chose chez Port-Royal en 1662, le nom vers 1956.

Le Vrai Écossais : le philosophe Antony Flew, 1975, avec l'Écossais qui affirme qu'aucun Écossais ne met de sucre dans son porridge, puis, devant un contre-exemple, qu'aucun vrai Écossais ne le fait.

Le whataboutism, « et eux, alors ? » : une lettre de lecteur dans l'Irish Times, en janvier 1974, à propos de ceux qui répondent à toute critique par « et les autres ? ».

Le bulvérisme : C. S. Lewis, l'auteur de Narnia, en 1941 et 1944, avec un personnage fictif qui découvre à cinq ans qu'on peut réfuter quelqu'un en expliquant pourquoi il pense ainsi, au lieu de montrer qu'il a tort.

Le Gish gallop, le mille-feuille d'affirmations impossibles à réfuter dans le temps imparti : Eugenie Scott, en 1994, du nom d'un débatteur créationniste.

La loi de Godwin : Mike Godwin, sur Usenet en 1990, puis dans Wired en 1994 : « à mesure qu'une discussion en ligne s'allonge, la probabilité qu'y apparaisse une comparaison avec les nazis ou Hitler tend vers un ». Attention : ce n'est pas un sophisme, c'est une probabilité. Le sophisme, c'est le reductio ad Hitlerum, et il est de Leo Strauss, 1953. Et Godwin lui-même a récusé qu'on se serve de sa loi pour interdire toute comparaison historique justifiée.

L'effet Barnum : l'expérience est de Bertram Forer, 1949 ; le nom est de Paul Meehl, 1956.

Le sophisme du Nirvana : l'économiste Harold Demsetz, 1969.

Le paradoxe de Simpson : décrit par Pearson en 1899 et Yule en 1903, formalisé par Simpson en 1951, et nommé par Blyth en 1972. Et ce n'est pas un sophisme, on le verra : c'est un phénomène statistique réel. Le sophisme, c'est de l'ignorer.

La loi de Brandolini : un tweet d'Alberto Brandolini, développeur italien, le 11 janvier 2013.

Le sealioning, le harcèlement par demandes de justification faussement polies : un dessin de David Malki, le 19 septembre 2014.

Voilà. Un journaliste, un philosophe, un lecteur de journal, un romancier, une biologiste, un avocat, un psychologue, un économiste, un statisticien, un développeur, un dessinateur. Personne, dans cette liste, n'est logicien. Les noms des sophismes sont donnés par ceux qui les rencontrent.

Partie III · De Rome à Hamblin

Schopenhauer : trente-huit façons de gagner sans avoir raison

Berlin, vers 1830. Un philosophe de quarante ans, sans étudiants, en rivalité perdue avec Hegel qui remplit les amphithéâtres d'à côté, rédige un petit manuscrit qu'il ne publiera jamais. Il s'appelle Dialectique éristique. Il sera publié en 1864, quatre ans après sa mort, par son disciple Julius Frauenstädt, et il deviendra célèbre sous un titre que Schopenhauer n'a pas choisi : L'Art d'avoir toujours raison.

Le titre est d'éditeur, mais il n'est pas malhonnête, parce qu'il vient de la première phrase du texte, que je vous donne en traduction de travail : « La dialectique éristique est l'art de disputer, et de disputer de telle sorte qu'on ait raison, donc per fas et nefas », c'est-à-dire par tous les moyens, permis ou non.

Ce texte a une réputation de manuel de cynisme. Il faut la corriger, parce que c'est l'inverse. Schopenhauer écrit du point de vue du tricheur pour le démasquer. Son introduction est sérieuse : elle explique pourquoi les hommes disputent pour avoir raison plutôt que pour trouver le vrai, et la réponse, c'est « la vanité innée, particulièrement irritable en ce qui concerne les facultés intellectuelles ». Il distingue la logique, qui est la science de la pensée vraie, de la dialectique, qui est l'art de la dispute. Il cite ses sources, Aristote, les Topiques, les Réfutations sophistiques, et en particulier ce chapitre 15 où Aristote décrivait déjà les tactiques de mauvaise foi : allonger la discussion, poser les questions vite, mettre en colère. Et il finit par un conseil qui ne ressemble pas à un cynique : ne discuter qu'avec des gens qui aiment la vérité, qui écoutent la raison, et qui savent reconnaître qu'ils ont tort. « Sur cent personnes, à peine une mérite que l'on débatte avec elle. »

Entre les deux, trente-huit stratagèmes. Trente-huit, pas trente-six, pas quarante. Je vous en lis quelques-uns, en les paraphrasant, parce que les traductions françaises sont sous droits.

Le premier : l'extension. Élargir l'affirmation de l'adversaire au-delà de ce qu'il a dit, pour la rendre indéfendable, et réduire la sienne au sens le plus étroit. Vous dites « ce chiffre mérite vérification », on vous répond « donc pour vous, tout est faux ». C'est l'homme de paille, en 1830.

Le douzième : choisir les mots qui préjugent. Nommer la chose avec le mot qui contient déjà la thèse. Schopenhauer cite Bentham. « Frais de service » pour une commission. « Optimisation » pour un licenciement.

Le trentième : l'argument d'autorité, quand la raison manque. Et Schopenhauer y glisse une phrase que je vous donne parce qu'elle annonce toute la cinquième partie : « Il n'y a pas d'opinion, si absurde soit-elle, que les hommes n'embrassent aussitôt qu'on a réussi à les convaincre qu'elle est généralement admise. »

Le trente-deuxième : l'association dégradante. Ranger la thèse adverse dans une catégorie détestée, à l'aide d'un mot en « -isme ». À son époque : « c'est du spinozisme ». C'est l'ancêtre du reductio ad Hitlerum.

Le trente-sixième : le flot de paroles. Déconcerter par un déluge de mots savants qui n'ont pas de sens, quand l'adversaire n'est pas en mesure de s'en apercevoir. C'est l'ancêtre du Gish gallop et de ce que le répertoire appelle l'enfumage.

Et le trente-huitième, le dernier, celui que Schopenhauer réserve pour quand tout le reste a échoué : « Quand on s'aperçoit que l'adversaire est supérieur et que l'on va perdre, devenir personnel, insultant, grossier. » Et il donne la parade, et elle est admirable de calme : constater tranquillement que cela n'a rien à voir avec l'objet du débat, y ramener immédiatement la conversation, et continuer à montrer à l'adversaire à quel point il a tort, sans tenir compte de ses insultes.

Trente-huit coups. Lisez-les avec un fil de commentaires ouvert à côté. Vous les trouverez tous. Un homme seul dans une chambre à Berlin, en 1830, a décrit le débat en ligne de 2026, coup par coup.

La citation que Schopenhauer n'a jamais écrite

Un bureau d'écriture du début du XIXe siècle la nuit ; au-dessus, trente-huit petites cartes gravées d'or flottent en spirale, comme un jeu de coups d'escrime.
Trente-huit coups, décrits du point de vue du tricheur — pour les parer. Le dernier, celui qu'on emploie quand on a perdu, est le seul auquel Schopenhauer joint une parade détaillée.

Puisqu'on y est, un piège. Vous avez tous lu, attribuée à Schopenhauer : « Toute vérité franchit trois étapes : d'abord elle est ridiculisée, ensuite violemment combattue, enfin acceptée comme évidente. » Elle est introuvable dans ses œuvres. La forme en trois étapes est une construction du vingtième siècle, dont on retrouve les variantes dans des textes anglais des années 1900-1930.

Et regardez ce qu'elle fait, cette citation. Elle sert toujours à dire : on se moque de moi, donc j'ai raison. C'est le sophisme de Galilée, qu'on verra dans le répertoire. Et on l'appuie sur l'autorité d'un philosophe qui ne l'a pas écrite. Deux sophismes dans une phrase, en hommage à l'homme qui a passé sa vie à les cataloguer. Il aurait apprécié.

S5 Les trente-huit stratagèmes · La frise de I à XXXVIII : le coup, son équivalent moderne, la parade

Partie III · De Rome à Hamblin

1970 : Hamblin, et ce qu'est vraiment un sophisme

Sautons un siècle, jusqu'à 1970, parce que c'est là que la théorie des sophismes reçoit le choc dont elle avait besoin.

Un logicien australien, Charles Hamblin, publie un livre qui s'appelle simplement Fallacies. Et sa thèse est la suivante : depuis Aristote, tous les manuels recopient la même liste, avec des exemples inventés, des définitions incohérentes, et aucune théorie. Il appelle ça le « traitement standard ». Et il en donne la définition typique, que je traduis : « Un argument fallacieux, comme vous le dit presque chaque exposé depuis Aristote, est un argument qui paraît valide mais ne l'est pas. »

Puis il montre que cette définition ne marche pas. La pétition de principe, le raisonnement circulaire, est formellement valide : « A, donc A » ne viole aucune règle logique. L'ad hominem n'est même pas un argument déductif. La question piégée n'est pas un argument du tout. Si un sophisme est « un argument invalide qui a l'air valide », alors la moitié de la liste n'en est pas.

Sa proposition : un sophisme n'est pas une erreur de forme. C'est une infraction à une règle du dialogue. Il faut refonder la théorie sur des règles d'échange, pas sur la logique formelle.

Une nuance, par honnêteté : un chercheur, Hansen, a montré en 2002 que le « traitement standard » de Hamblin était lui-même en partie un homme de paille, que peu de manuels donnaient vraiment cette définition. Mais le choc a été réel, et toute la discipline en est sortie.

Ce qui en est sorti, je vous le donne en trois noms, parce qu'on va s'en servir.

Perelman et Olbrechts-Tyteca, en 1958, à Bruxelles, dans leur Traité de l'argumentation : l'argumentation n'est pas la démonstration. Une démonstration contraint ; une argumentation cherche l'adhésion d'un auditoire. Et donc la frontière entre un argument et un sophisme est relative à l'auditoire devant qui on parle.

Van Eemeren et Grootendorst, à Amsterdam, entre 1984 et 2004, la pragma-dialectique : une discussion vise à résoudre un désaccord, et elle obéit à dix règles. Un sophisme, c'est la violation d'une de ces dix règles, quel que soit son nom traditionnel. Je vous les donne, parce qu'elles ramènent les deux cent trente-six entrées de notre répertoire à dix manières de saboter une discussion. Un : la liberté, on n'empêche pas l'autre d'avancer une thèse, c'est là que vont l'attaque personnelle et la menace. Deux : la charge de la preuve, qui avance défend. Trois : le point de vue, on attaque la thèse que l'autre a réellement soutenue, c'est là que va l'homme de paille. Quatre : la pertinence, on défend par des arguments et non par autre chose, c'est là que vont la popularité, la pitié, l'autorité hors sujet. Cinq : la prémisse implicite, on n'impute pas à l'autre ce qu'il n'a pas dit. Six : le point de départ, on ne présente pas comme acquis ce qui ne l'est pas, c'est la pétition de principe et la question piégée. Sept : le schème, on n'emploie pas un mode d'argumentation inapproprié, c'est là que vont la pente glissante, la fausse cause, l'analogie boiteuse, la généralisation hâtive. Huit : la validité, on ne présente pas comme valide ce qui ne l'est pas, c'est l'affirmation du conséquent. Neuf : la clôture, on retire une thèse qu'on n'a pas su défendre, et on accepte celle qui l'a été. Dix : l'usage, on ne formule pas de façon obscure ou ambiguë, c'est là que va toute la famille de l'équivocation.

Et Douglas Walton, le plus prolifique de tous, avec une cinquantaine de livres. Sa thèse : un sophisme, c'est un schème d'argument en soi raisonnable, mais mal employé dans un type de dialogue donné. L'ad hominem est légitime au tribunal, quand on évalue la crédibilité d'un témoin ; il est fallacieux dans une discussion scientifique. Et en 2008, avec Reed et Macagno, il publie un compendium d'une soixantaine de schèmes, chacun avec ses prémisses, sa conclusion, et ce qu'ils appellent ses questions critiques : les questions qu'il faut poser pour que l'argument tienne.

Prenons le plus utile, l'argument d'expertise. Le schème : E est expert du domaine D ; E affirme A ; A relève de D ; donc A est plausible. Et les six questions critiques : E est-il vraiment expert ? De ce domaine ? A-t-il vraiment dit A ? Est-il fiable, a-t-il des conflits d'intérêts ? Les autres experts sont-ils d'accord ? A repose-t-il sur des preuves ? Si l'argument passe les six, il tient. S'il en rate une, il ne tient pas. Mais on n'a pas eu besoin de crier « argument d'autorité ! ». On a posé six questions.

Voilà ce que je veux que vous reteniez de cette histoire, parce que ça décide de tout ce qui suit. Un sophisme n'est pas une faute de logique. C'est une faute de discussion. Et la bonne réponse à un sophisme n'est pas une étiquette. C'est une question. Le répertoire qu'on va ouvrir maintenant est construit sur ce principe : pour chaque procédé, non pas « ceci est un sophisme », mais « voici la question à poser ».

Partie IV · Le répertoire

Le répertoire : l'anatomie d'un mauvais argument

Quatorze familles traversées, une quarantaine de procédés. Pour chacun, non pas un verdict mais la question à poser — et la version légitime, qui existe presque toujours.

Partie IV · Le répertoire

Comment lire ce qui suit

Voilà la boîte à outils. Le répertoire complet de ce dossier compte deux cent trente-six procédés en quatorze familles, plus les dispositifs de propagande, les biais et les figures de langage : deux cent quatre-vingt-quinze entrées, chacune avec sa définition, son exemple, ses voisins à ne pas confondre, et un lien vers le quizz. Je ne vais pas vous les lire. Je vais traverser les quatorze familles, avec pour chacune deux à quatre procédés, ceux qu'on rencontre tous les jours. Une quarantaine en tout.

Trois règles de lecture, que je vous demande de garder jusqu'au bout.

Un : chaque procédé a plusieurs noms. Un nom français, souvent celui de la zététique, comme « effet cigogne », qui se retient ; un nom latin, qu'on croit antique et qui ne l'est presque jamais ; un nom anglais, souvent le seul qu'on trouve en ligne. Je donne le français d'abord, les autres entre parenthèses.

Deux : pour chaque procédé, je ne vous donne pas un verdict. Je vous donne la question à poser. C'est le principe qu'on a vu avec Walton : un sophisme est un schème raisonnable mal employé, et la bonne réponse est la question critique qui teste s'il est bien employé. Si la réponse à la question est bonne, ce n'était pas un sophisme. Cette possibilité-là est la plus importante du répertoire.

Trois : tous les exemples sont inventés. Ce sont des reconstitutions typiques, « un plateau », « un commentaire », « une réunion ». Aucun n'est une citation réelle attribuée à quelqu'un. On décrit des formes. On ne juge personne.

Partie IV · Le répertoire

Famille 1 : les appels illégitimes

La famille la plus peuplée. Trente-neuf entrées. Toutes construites pareil : au lieu de faire appel aux faits, on fait appel à autre chose. C'est le sens du latin ad dans ad populum, ad verecundiam : « à », c'est-à-dire « à la place de ». La chose invoquée est peut-être vraie. Elle n'a simplement aucun rapport logique avec la conclusion.

L'appel à la popularité (ad populum). « La vidéo a fait douze millions de vues, c'est bien qu'elle dit vrai. » Douze millions de vues prouvent une chose : douze millions de vues. La question à poser : est-ce que le nombre de gens qui croient quelque chose a déjà changé quoi que ce soit à sa vérité ?

L'appel à l'autorité (ad verecundiam), et son cas le plus fréquent, la fausse autorité. « C'est un professeur de médecine qui l'a dit à la télé, fin du débat. » Et voilà le cas où il faut être précis, parce qu'on a vu qu'Aristote ne tenait pas l'autorité pour un sophisme, et il avait raison. L'argument d'expertise est légitime quand il passe les six questions de Walton : est-ce un expert ? De ce domaine ? A-t-il vraiment dit ça ? Est-il fiable, sans conflit d'intérêts ? Les autres experts sont-ils d'accord ? Et surtout : sur quelles preuves ? Un prix Nobel de chimie qui tranche une question d'épidémiologie rate la deuxième question. Un acteur très aimé qui recommande un protocole de santé à trois millions d'auditeurs rate la première. Une agence sanitaire qui publie ses données et dit où aller les vérifier passe les six : ce n'est pas « c'est vrai parce qu'elle le dit », c'est « voici où regarder ». Le titre autorise à écouter attentivement. Il ne dispense pas de vérifier.

L'appel à la tradition et son jumeau inversé, l'appel à la nouveauté. « On a toujours fait pousser comme ça ici, ce n'est pas une étude qui va nous l'apprendre. » « C'est le tout dernier protocole, sorti cette année, forcément meilleur. » L'ancienneté d'une pratique et la date d'une étude ne sont pas des arguments. Sa réplication ou sa réfutation, si. Question : qu'est-ce qui a été vérifié, et quand ?

L'appel à la nature (ad naturam). « C'est une plante, donc c'est sans danger. » La ciguë aussi. Question : le mot « naturel » décrit-il ici une propriété qui a un rapport avec la conclusion ?

L'appel à la peur et l'appel à la pitié. « Si cette réforme passe, plus personne ne pourra se soigner dans ce pays. » « Vous n'allez quand même pas démolir un projet porté par des bénévoles épuisés. » Ce sont les deux leviers de Gorgias, la crainte et la pitié, et Aristote les rangeait dans ce qui travaille « le juge et non l'affaire ». Question : si on retire l'émotion, que reste-t-il comme lien entre les faits et la conclusion ?

L'appel à l'ignorance (ad ignorantiam). « Personne n'a jamais prouvé que ces ondes sont inoffensives, donc elles sont dangereuses. » Et sa version symétrique, aussi fausse. L'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence, ni de la présence. Question : qui affirme, et qui doit donc prouver ?

La répétition (ad nauseam). Le même chiffre faux, répété dans quarante vidéos et deux plateaux, finit par devenir une évidence de comptoir. On verra en cinquième partie pourquoi ça marche sur nous. Question : combien de sources indépendantes y a-t-il derrière ces quarante répétitions ?

Et le mépris affiché, que la zététique appelle l'effet bof (ad lapidem). « N'importe quoi. Suivant. » Le soupir, le haussement de sourcil, tiennent lieu de réfutation. C'est le stratagème 31 de Schopenhauer. Question, à poser calmement : qu'est-ce qui est faux, exactement, dans ce que je viens de dire ?

Une longue galerie de marbre sombre bordée de statues allégoriques sur des socles dorés ; tout au fond, une simple balance brille d'un or franc.
La foule, la couronne, le voile, la massue, les feuilles, le cadran solaire : à chaque fois, on fait appel à autre chose qu'aux faits. Au fond de la galerie, la seule chose qui prouve.

Partie IV · Le répertoire

Famille 2 : les attaques sur la personne

C'est la famille du débat toxique. Elle est assez massive pour avoir sa propre section, et elle a une entrée-mère : l'attaque personnelle (ad hominem), faire porter la réfutation sur l'auteur plutôt que sur l'argument. On ne discute plus du rapport : on discute de son auteur. Et à la fin de l'émission, plus personne ne sait ce que disait le rapport.

Elle a trois formes, qu'il ne faut pas confondre. L'abusive : « ce rapport ne vaut rien, son auteur est un incompétent notoire ». L'insulte occupe exactement la place où devrait se trouver l'argument. La circonstancielle : « évidemment que tu défends le télétravail, tu habites à soixante kilomètres du bureau ». On disqualifie par la position. Et là encore, une nuance qui compte : signaler un conflit d'intérêts est légitime si c'est une raison de vérifier, et fallacieux si c'est présenté comme une réfutation. « Ce rapport est financé par le secteur qu'il évalue, il faut donc le contre-expertiser », ce n'est pas un ad hominem, c'est de l'hygiène. « Ce rapport est financé par le secteur, donc il est faux », c'en est un. Et la troisième forme, l'ad personam : quand le fond est abandonné et qu'il ne reste que l'agression. « T'as vu ta tête ? » C'est le trente-huitième stratagème, le dernier, celui qu'on emploie quand on a perdu.

Le tu quoque, « et toi aussi » : « tu me reproches mes sources ? Toi tu as relayé une intox en 2021. » On renvoie l'accusation sans répondre au fond. Son cousin, la double faute : « oui, on a gonflé ce chiffre, mais regardez ce qu'ils ont publié la semaine dernière. » On justifie sa faute par celle d'autrui. Et le whataboutisme, qui change carrément de sujet : on l'interroge sur une pollution locale, il répond « et la Chine, alors ? ». Trois procédés voisins ; le premier renvoie la même faute, le deuxième justifie la sienne, le troisième change de sujet. Question, la même pour les trois : d'accord, et sur le point qui était posé ?

Le déshonneur par association, discréditer une personne par ses fréquentations : « il a accepté une interview sur cette chaîne, donc il pense comme eux ». Et l'association dégradante, discréditer une idée en la rangeant dans une catégorie détestée, avec un mot en « -isme » : « encadrer les loyers ? Du soviétisme. » Un mot, et l'idée est classée sans avoir été ouverte. C'est le trente-deuxième stratagème de Schopenhauer, et son cas le plus fréquent est le reductio ad Hitlerum, l'analogie nazie comme court-circuit. Ici, une précision qu'on doit à Mike Godwin lui-même : sa « loi » dit que la comparaison devient probable à mesure que la discussion s'allonge. Elle ne dit pas qu'elle est toujours fautive, et Godwin a récusé qu'on s'en serve pour interdire les comparaisons historiques justifiées. Question : la catégorie dans laquelle on range l'idée a-t-elle un rapport avec ce que l'idée dit ?

Le sophisme de Galilée. « On s'est moqué de Galilée, on se moque de moi, donc j'ai raison. » On s'est aussi moqué de milliers de gens qui avaient simplement tort. La marginalité n'est pas un indice de vérité. Vous vous souvenez de la citation apocryphe de Schopenhauer sur les trois étapes de la vérité : c'est exactement ce sophisme, appuyé sur une autorité inventée.

Les faux experts en nombre : une pétition « signée par mille deux cents scientifiques », dont l'écrasante majorité n'a jamais publié une ligne sur le sujet. Question : combien, parmi les signataires, passent la deuxième question de Walton, celle du domaine ?

Partie IV · Le répertoire

Famille 3 : la causalité

La fausse causalité chronologique (post hoc ergo propter hoc, dont on a vu que le latin est d'école). « J'ai pris ces gélules, trois jours après mon rhume était parti. » C'est très exactement la durée d'un rhume. Question : que se serait-il passé sans ?

L'effet cigogne (cum hoc), corrélation prise pour causalité. Le nom vient d'Henri Broch, d'après la corrélation qu'on observe entre le nombre de cigognes et la natalité, les deux dépendant du degré d'urbanisation. « Les enfants qui font du sport ont de meilleures notes, donc le sport fait réussir à l'école. » Peut-être. Ou les familles qui inscrivent leurs enfants au sport sont aussi celles qui suivent les devoirs. Question : quel est le troisième facteur qui pourrait expliquer les deux ?

L'effet lotus, la cause inversée. « Les villes où il y a le plus de policiers ont le plus de délinquance, donc la police crée la délinquance. » Ou bien on met des policiers là où il y a de la délinquance. Question : et dans l'autre sens ?

La cause unique. « Si les jeunes vont mal, c'est TikTok. » Logement, précarité, sommeil, climat scolaire disparaissent du tableau d'un seul coup. Question : quelles sont les autres causes, et quel est le poids de celle-ci parmi elles ?

La pente glissante, l'effet domino. « Si on passe le centre-ville à trente à l'heure, demain la voiture sera interdite dans tout le pays. » Et ici, la nuance que doit à un juriste, Eugene Volokh : la pente glissante n'est pas toujours un sophisme. Il existe des mécanismes réels par lesquels une décision en entraîne une autre, le précédent, le changement de norme. La pente est fallacieuse quand elle est affirmée sans ses maillons. Elle est valide quand chaque maillon est démontré. Question : montrez-moi chaque maillon, et sa probabilité.

Un dernier, parce qu'il est partout : le sophisme de la régression. « Mon dos me bloquait complètement, j'ai vu ce praticien, une semaine après j'allais bien. » Une lombalgie aiguë passe seule en une à deux semaines. On consulte quand c'est au pire, et après le pire, ça va mieux : c'est le retour à la moyenne, et il ne prouve rien sur le praticien. Question : est-ce que j'ai consulté au moment où ça allait le plus mal ?

S6 L'effet cigogne · Vingt séries de chiffres : trouvez la corrélation la plus forte. Vous en trouverez une
S7 La pente glissante · Construisez la chaîne, donnez une probabilité à chaque maillon, et lisez le produit

Partie IV · Le répertoire

Famille 4 : la généralisation et la sélection

La généralisation hâtive, du particulier au général sur un échantillon trop petit. « Deux amis ont eu un mauvais service, cette marque est catastrophique. » Question : combien de cas, et choisis comment ?

L'argument anecdotique, une histoire vécue contre une série statistique. « Moi je connais quelqu'un que ça a guéri. » C'est la phrase qui met fin à plus de débats que n'importe quelle étude. Et attention à la nuance : l'expérience personnelle est légitime quand elle est présentée pour ce qu'elle est, un cas particulier qui ne prouve rien de général mais qui pose une question. Elle devient un sophisme quand on lui donne la portée d'une donnée agrégée. Question : est-ce que ce cas est présenté comme une preuve, ou comme une question ?

La sélection arrangeante (cherry picking). Ne montrer que les six mois où la courbe descend, dans une série de trente ans qui monte. Son cas le plus fréquent en désinformation graphique : le choix de la date de départ. La courbe qui démarre pile sur une année record, et qui semble donc plate pendant quinze ans. Question : montrez-moi toute la série.

Le tireur d'élite texan. Tirer d'abord sur la grange, dessiner la cible ensuite autour des impacts. Repérer après coup un motif dans le bruit et le déclarer significatif. L'histoire vient de l'épidémiologie, où l'on cherche des « clusters » de maladies : si vous regardez assez de villages, vous en trouverez toujours un où il y a eu trois cas la même année. Question : l'hypothèse a-t-elle été formulée avant ou après avoir vu les données ?

Le biais du survivant. « Tous ces patrons ont réussi sans diplôme. » Les milliers qui ont échoué sans diplôme n'ont pas de podcast. Question : où sont ceux qu'on ne voit pas ?

L'effet petits ruisseaux, de la zététique : accumuler quantité de faits minuscules, individuellement insignifiants, pour bâtir une conclusion massive. Quarante micro-coïncidences sans valeur, empilées, deviennent « un faisceau troublant ». Question : est-ce qu'un seul de ces indices, pris seul, prouve quelque chose ? Si non, quarante fois zéro font toujours zéro.

Et la loi des petits nombres. « Trois avis cinq étoiles : c'est le meilleur restaurant de la ville. » C'est l'intuition statistique fausse, mesurée par Tversky et Kahneman, qui rend la généralisation hâtive crédible : on croit qu'un petit échantillon reproduit fidèlement la population. Question : trois, sur combien ?

Un mur de grange criblé d'impacts au hasard, sur lequel on vient de peindre à l'or des cibles concentriques autour des grappes les plus denses.
On tire d'abord, on dessine la cible ensuite. Le motif est réel : c'est son interprétation, formulée après coup, qui ne prouve rien.
S8 La fenêtre glissante · Deux poignées sur une série longue : faites-lui dire ce que vous voulez

Partie IV · Le répertoire

Famille 5 : la structure et la présupposition

La pétition de principe (petitio principii), et sa version longue, l'effet cerceau : la conclusion est dans les prémisses. « Ce média est fiable, puisqu'il ne publie que des informations vérifiées. » « Le remède marche puisque les gens guérissent, et ils guérissent grâce au remède. » Question : si je retire la conclusion des prémisses, qu'est-ce qui reste pour la prouver ?

La prémisse cachée, celle de l'enthymème. « Il a vingt-deux ans, il ne peut pas diriger cette équipe. » La prémisse jamais énoncée, donc jamais discutée : l'âge ferait la compétence. Question : quelle est la phrase qu'il faudrait ajouter pour que ça tienne, et est-ce que je l'accepterais si on la disait ?

La question complexe, la question chargée : « Depuis quand cette plateforme censure-t-elle ses utilisateurs ? » Répondre « depuis 2023 » ou « jamais », c'est déjà accepter le mot « censure ». C'est le treizième d'Aristote, « plusieurs questions en une ». Question, en retour : avant de répondre, est-ce qu'on est d'accord sur le mot ?

Le faux dilemme, la binarité abusive. « Soit on couvre le pays d'éoliennes, soit on revient à la bougie. » Port-Royal l'appelait le « dénombrement imparfait ». Attention, il existe de vrais dilemmes : une clause de contrat qu'on signe ou qu'on ne signe pas. Question : y a-t-il une troisième option, et pourquoi ne la voit-on pas ?

L'homme de paille (straw man), avec son parent direct, l'extension abusive, le premier stratagème de Schopenhauer. « Je propose d'encadrer la publicité destinée aux enfants. » « Donc vous voulez interdire la publicité. » « Réduire la vitesse en ville ? » « Ah, donc tout le monde à pied ! » On réfute une version déformée de la position adverse. Port-Royal l'avait décrit en 1662, on l'a vu. Et l'antidote a un nom, le steelman, l'homme d'acier, ou principe de charité : reformuler la position adverse dans sa version la plus forte avant d'y répondre. Si vous pouvez réfuter la version la plus forte, vous avez gagné quelque chose. Si vous réfutez la caricature, vous n'avez rien gagné du tout. Question : est-ce que la personne en face reconnaîtrait sa position dans ce que je viens de réfuter ?

La motte castrale. Le nom vient du château médiéval : on cultive la basse-cour, exposée, et quand on est attaqué, on se réfugie sur la motte, le donjon imprenable. En argumentation : défendre une thèse audacieuse, « l'IA va remplacer tous les métiers », puis, sous le feu, se replier sur une thèse triviale, « je dis juste qu'elle transforme le travail », et ressortir la thèse forte trois minutes plus tard, comme si elle avait été défendue. Question : laquelle des deux thèses défendez-vous, et acceptez-vous que je réponde à celle-là seulement ?

Le renversement de la charge de la preuve. « Prouvez-moi que ce n'était pas une opération sous fausse bannière. » Rappel : la charge incombe à qui affirme. Question : qu'est-ce que vous avancez, et sur quoi ?

S9 Homme de paille → steelman · Une position, trois reformulations : laquelle gagnez-vous à réfuter ?

Partie IV · Le répertoire

Famille 6 : l'ambiguïté et le sens

C'est la famille d'Aristote, les six du langage, revisitée.

L'équivocation, un même mot dans deux sens au cours d'un même raisonnement. « La science n'est qu'une théorie. » Théorie au sens du café du commerce, une supposition, et théorie au sens scientifique, un cadre validé par des décennies de tests : ce n'est pas le même mot. Le chien d'Euthydème vit ici. Question : le mot a-t-il le même sens dans la prémisse et dans la conclusion ?

Le sophisme de l'accent, dans son sens moderne élargi : diffuser l'extrait « je n'ai jamais dit que c'était sans risque » en coupant juste après « sans risque ». Et ses deux cousins : la citation hors contexte, couper la phrase d'un chercheur à « les modèles comportent des incertitudes » en supprimant « mais ils convergent tous » ; et la citation apocryphe, attribuer à une figure prestigieuse une phrase qu'elle n'a jamais dite. Vous en avez entendu une dans le Grand Discours, « comme disait Einstein » : il n'a jamais écrit que si l'abeille disparaissait, l'humanité n'aurait plus que quatre ans à vivre. Nulle part. Vous en avez vu trois autres ce soir, une de Cicéron, une d'Aristote, une de Schopenhauer. Question, avant de partager une citation : où, dans quel texte, à quelle page ?

L'effet paillasson, de la zététique : désigner une chose par un mot qui renvoie à une autre, en profitant du glissement. « Cette pierre rééquilibre vos énergies. » Le mot « énergie » n'a plus aucun rapport avec le joule qu'il désigne en physique. « Quantique », « vibration », « fréquence » : le vocabulaire d'une science sans un gramme de sa méthode. Question : ce mot, ici, désigne-t-il ce qu'il désigne dans la discipline dont il vient ?

L'effet impact, le poids affectif des mots. « Une pluie de plaintes » pour trois signalements. « Des millions d'euros » pour 0,3 % du budget. Question : quel est le chiffre, sans l'adjectif ?

Et la réification : « les marchés ont sanctionné cette décision », « l'algorithme a décidé de ne plus me montrer ». Personne n'a rien décidé. Un processus est devenu une personne avec des intentions. C'est le sixième d'Aristote, la forme de l'expression, et vous verrez en cinquième partie qu'il y a un biais sous ce sophisme, notre tendance à voir des intentions partout. Question : qui, exactement, a décidé quoi ?

Partie IV · Le répertoire

Famille 7 : la diversion, la saturation et l'esquive

Le hareng saur, la diversion (red herring, Cobbett, 1807). On interroge un dirigeant sur ses résultats trimestriels : il répond, longuement et sincèrement, sur le courage de ses équipes. Question : et sur ce qui était demandé ?

Le poisson-globe : grossir un détail insignifiant pour jeter le doute sur l'ensemble. « Ce rapport de neuf cents pages contient une erreur de date page 412, donc il est nul. » Question : l'erreur relevée change-t-elle la conclusion ?

Le Gish gallop, le mille-feuille argumentatif. Dix-huit affirmations fausses en quatre-vingt-dix secondes : il faudrait deux heures pour les traiter, on dispose de trois minutes. C'est le septième stratagème de Schopenhauer, « noyer le poisson », et le trente-sixième, le flot de paroles. Et il repose sur une asymétrie qu'on va nommer dans un instant, la loi de Brandolini : affirmer prend une seconde, réfuter prend dix minutes. La parade n'est pas de tout réfuter, c'est impossible. C'est de le dire : « je ne peux pas répondre à quinze affirmations en deux minutes ; prenons la première. » Question : laquelle de ces affirmations est celle qui porte tout le reste ?

Le déplacement des poteaux de but. « Montrez-moi une étude. » « Une seule ? » « Pas celle-là, elle est trop récente. » « Et une méta-analyse ? » Une fois la preuve demandée fournie, on en exige une autre. C'est le vingt-deuxième stratagème. Question, à poser avant de fournir la preuve : qu'est-ce qui, selon vous, vous convaincrait ?

Le sealioning, l'otarie de David Malki : soixante messages très polis en quarante-huit heures, réclamant « une source, s'il vous plaît » pour chaque virgule. La politesse est réelle. L'épuisement aussi. Question : est-ce que vous avez lu la source précédente ?

L'interruption, dix-huitième stratagème : couper systématiquement à la quatrième seconde de chaque réponse, pour qu'aucune démonstration n'atteigne jamais sa fin. Il n'y a pas de question à poser à celui qui coupe. Il y a une phrase : « je termine. »

Et l'esquive par la généralisation, dix-neuvième stratagème : interrogé sur un chiffre précis, il embraye sur le sens de l'Histoire et la nécessité de retrouver du commun. Question : et le chiffre ?

S10 Le chronomètre · Quinze affirmations en soixante secondes ; réfutez-en une, sérieusement

Partie IV · Le répertoire

Familles 8 et 9 : l'exclusion et les méta-sophismes

Le Vrai Écossais, d'Antony Flew. « Aucun vrai scientifique ne conteste cela. » « Le professeur X le conteste. » « Alors ce n'est pas un vrai scientifique. » On redéfinit la catégorie en cours de route pour en exclure le contre-exemple. Question : quelle était votre définition avant le contre-exemple ?

L'effet bi-standard, de la zététique : deux poids, deux mesures. Exiger une méta-analyse pour l'étude qui dérange, et accepter une capture d'écran pour celle qui arrange. C'est aussi le mécanisme du raisonnement motivé, on le verra. Question : appliqueriez-vous le même niveau de preuve à une étude qui vous donnerait raison ?

Les attentes impossibles. « Tant qu'on n'aura pas cent pour cent de certitude, on ne change rien. » Aucune science n'a jamais délivré cent pour cent. Et son symétrique, les attentes abaissées : « deux témoignages sur un forum, moi ça me suffit. » Question : quel niveau de preuve serait raisonnable ici, et pourquoi celui-là ?

L'immunisation contre la preuve. « Le rapport d'expertise les innocente ? Évidemment, c'est eux qui ont choisi les experts. » La preuve contraire est retournée en preuve favorable. Et sa forme la plus pure, la non-falsifiabilité : « les signes sont partout, il faut juste savoir les lire ». Aucune observation concevable ne pourrait constituer un démenti. Question, la plus importante de toute la boîte à outils : qu'est-ce qui, selon vous, prouverait que vous avez tort ? Si la réponse est « rien », ce n'est pas une thèse. C'est une croyance, et on peut la respecter, mais on ne peut pas la discuter.

Et maintenant les méta-sophismes, ceux qui portent sur les sophismes eux-mêmes.

Le sophisme du sophisme (fallacy fallacy), la règle d'or de ce dossier. « Il a utilisé un argument d'autorité, donc le vaccin ne marche pas. » Le raisonnement était mauvais ; la conclusion peut rester vraie. Un argument mal défendu ne rend pas sa conclusion fausse. C'est le premier piège de tous ceux qui apprennent une liste comme celle-ci, et c'est pour ça que je vous ai donné des questions et pas des étiquettes. Question, quand vous repérez un sophisme : et si je retire cet argument, la thèse a-t-elle d'autres appuis ?

Le juste milieu (ad temperantiam). Sur le plateau, entre le climatologue et le blogueur, le présentateur conclut : « la vérité est sans doute quelque part entre les deux ». La Terre ronde, la Terre plate, disons qu'elle est ovale. Question : pourquoi le milieu, et le milieu de quoi ?

Le faux équilibre : un climatologue et un blogueur, deux fauteuils identiques, le même temps de parole. Le décor a déjà tranché à la place du public. C'est le F de FLICC, les faux experts, on y revient en sixième partie. Question : quel est le rapport de forces réel, dans la littérature, entre ces deux positions ?

Le sophisme du Nirvana, de Demsetz. « Cette mesure ne réduit les émissions que de huit pour cent, donc elle ne sert à rien. » Rejeter une solution imparfaite mais efficace au nom d'un idéal inatteignable. Question : comparée à quoi ? À l'idéal, ou aux alternatives réelles ?

Et « je pose juste des questions ». « Je n'affirme rien du tout, je pose juste la question : pourquoi personne n'en parle ? » Insinuer par l'interrogation ce qu'on n'ose pas affirmer, en restant intouchable. Question, en retour : très bien. Quelle est votre réponse à votre propre question ?

Partie IV · Le répertoire

Familles 10 et 11 : les formels et les statistiques

Ici, l'erreur est dans la forme, et elle se démontre indépendamment du contenu. Et ici, on va sortir quelques formules, parce que c'est l'endroit où le sophisme se calcule.

L'affirmation du conséquent. « Si A alors B ; or B ; donc A. » Bile et miel, chez Aristote. « Un vrai passionné se lève tôt ; il se lève tôt ; donc c'est un passionné. » Il peut aussi avoir un train. Et sa jumelle, la négation de l'antécédent : « s'il pleut, le match est annulé ; il ne pleut pas, donc le match a lieu ». Il peut neiger. Ces deux-là sont responsables de l'immense majorité des « profils » : il a le profil, donc c'est lui. Question : est-ce que B peut arriver sans A ?

Le sophisme du parieur. « Ça fait cinq tirages sans gain, ma chance arrive. » La machine, elle, n'a aucune mémoire. La probabilité de pile après cinq piles est un demi. C'est la définition même de l'indépendance. Question : est-ce que la pièce sait ce qui s'est passé avant ?

La confusion des taux de base. Un test fiable à quatre-vingt-dix-neuf pour cent pour une maladie qui touche une personne sur dix mille : la grande majorité des positifs sont des faux positifs. Ça paraît impossible, et c'est pour ça qu'on va le calculer ensemble. C'est le théorème de Bayes, et c'est la formule la plus importante de la soirée, parce qu'elle règle aussi le sophisme du procureur, « ce profil ADN ne correspond qu'à une personne sur un million, donc il a une chance sur un million d'être innocent » ; dans un bassin de dix millions d'habitants, ils sont dix. Question : sur cent mille personnes comme moi, combien sont réellement dans ce cas ?

Le risque relatif contre le risque absolu. « Ce comportement multiplie le risque par trois. » De trois cas sur un million à neuf sur un million. Les deux sont vrais. Un seul fait un titre. Question : par rapport à quoi, et sur combien ?

L'axe tronqué. Le graphique ment sans qu'aucun chiffre soit faux : un axe vertical qui commence à quatre-vingt-quatorze pour cent, et une variation d'un point devient une falaise. Question : où est le zéro ?

La moyenne trompeuse. « Salaire moyen de l'équipe : douze mille euros. » Le fondateur en gagne cent mille, les neuf autres deux mille deux cents. Question : et la médiane ?

Le p-hacking : tester vingt aliments contre une maladie et publier le seul qui ressort « significatif ». Avec un seuil à cinq pour cent, un test sur vingt sort significatif par hasard. Question : combien de tests ont été faits avant celui qu'on me montre ?

Et le paradoxe de Simpson, qui n'est pas un sophisme, on l'a dit : c'est un phénomène statistique réel, décrit dès 1899. Un traitement supérieur chez les jeunes et chez les seniors, mais inférieur au total, parce que les deux groupes n'ont pas la même taille et que le traitement a été donné surtout aux cas graves. Le sophisme, c'est de l'ignorer, dans un sens ou dans l'autre. L'exemple le plus célèbre est celui des admissions à Berkeley en 1973 : au total, les femmes étaient moins admises que les hommes ; département par département, elles l'étaient autant ou davantage. Elles candidataient plus dans les départements les plus sélectifs. Question, toujours la même : sur quels groupes ?

Deux colonnes de marbre monumentales presque de même hauteur, vues en contre-plongée, mais le sol a été creusé devant elles : un écart minuscule devient une falaise.
Aucun chiffre n'est faux. C'est l'origine de l'axe qui a été retirée — et la ligne dorée en pointillé, tout en bas, montre où elle aurait dû se trouver.
S11 Le test à 1 pour 1 000 · Estimez d'abord, comptez ensuite : la grille de dix mille personnes
S12 La pièce truquée ? · Cinq piles de suite : pariez, puis regardez ce que fait vraiment le hasard
S13 L'interrupteur d'axe · La même donnée, deux axes : falaise ou plateau
S14 Berkeley 1973 · Chaque département admet autant ou plus de femmes ; le total dit l'inverse
Le théorème de Bayes Probabilité conditionnelle

Se lit« probabilité de A sachant B égale probabilité de B sachant A, fois probabilité de A, le tout sur probabilité de B »La barre verticale | se dit « sachant » — jamais « ou », jamais « divisé par ». « Le tout sur » dit que le numérateur entier est divisé par .

Le sophisme du conditionnel inversé consiste à confondre et  : la probabilité d'être malade sachant que le test est positif n'est pas la probabilité que le test soit positif sachant qu'on est malade. C'est aussi le sophisme du procureur.

Le test à 1 pour 1 000 Taux de base

Se lit« probabilité d'être malade sachant un test positif égale zéro virgule neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois zéro virgule zéro zéro un, le tout sur ce même produit plus zéro virgule zéro cinq fois zéro virgule neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ; environ zéro virgule zéro deux »M se dit « malade », le signe + « test positif » ; le symbole ≈ se dit « environ égal ». Le premier produit compte les vrais positifs, le second les faux positifs.

Ce sont les valeurs de l'expérience de Casscells, Schoenberger et Graboys (1978) : une maladie sur mille, cinq pour cent de faux positifs. La bonne réponse est environ 2 % ; onze personnes sur soixante l'ont trouvée à Harvard, et la réponse la plus fréquente était 95 %. L'atelier S11 laisse varier les trois nombres.

La règle de conjonction Linda

Se lit« probabilité de A inter B est inférieure ou égale à probabilité de A »Le symbole ∩ se dit « inter » ou simplement « et » ; ≤ se dit « inférieur ou égal ».

Une conjonction ne peut jamais être plus probable qu'un seul de ses termes : « employée de banque et militante » ne peut pas être plus probable qu'« employée de banque ». C'est pourtant ce qu'ont répondu 85 % des sujets de Tversky et Kahneman en 1983.

L'indépendance Le sophisme du parieur

Se lit« probabilité de pile sachant cinq piles de suite égale probabilité de pile, égale un demi »La barre se dit « sachant » ; la fraction ½ se dit « un demi ».

Cette égalité est la définition de l'indépendance : ce qui est déjà tombé ne change rien à ce qui va tomber. La pièce n'a pas de mémoire ; le joueur, si.

Risque relatif et risque absolu Deux vérités, un seul titre

Se lit« le risque relatif égale p un sur p zéro ; le risque absolu égale p un moins p zéro »p₀ se dit « p zéro » (le risque sans exposition), p₁ « p un » (avec) ; RR « risque relatif », RA « risque absolu », ou différence de risque.

Si le risque passe de 2 à 4 cas sur 10 000, le risque relatif vaut 2 (« + 100 % ! ») et le risque absolu 0,02 point. Les deux sont vrais ; un seul fait un titre. C'est le n° 209 du répertoire — et les chiffres de cet exemple sont fictifs.

Le paradoxe de Simpson Un phénomène, pas un sophisme

Se lit« a un sur n un est supérieur à b un sur m un, et a deux sur n deux est supérieur à b deux sur m deux ; mais a un plus a deux, le tout sur n un plus n deux, est inférieur à b un plus b deux, le tout sur m un plus m deux »a et b comptent les succès des deux groupes comparés, n et m leurs effectifs ; les indices 1 et 2 sont les deux sous-groupes.

Le renversement vient des poids : les sous-groupes n'ont pas la même taille. Un pourcentage global peut dire le contraire de chacun de ses morceaux — c'est pourquoi on demande toujours « sur quels groupes ? ». Décrit dès 1899 par Pearson, nommé par Blyth en 1972.

Partie IV · Le répertoire

Familles 12 à 14 : l'analogie, la valeur, la décision

L'analogie douteuse. « Un pays, c'est comme un ménage : il ne peut pas dépenser plus qu'il ne gagne. » Un ménage n'émet pas sa monnaie et ne perçoit pas d'impôts. Deux choses se ressemblent sur un point, on en déduit qu'elles se ressemblent sur un autre. L'analogie est légitime quand la ressemblance invoquée est précisément celle qui fait fonctionner l'argument, et que sa limite est dite. Question : le point sur lequel ces deux choses se ressemblent est-il celui qui compte pour la conclusion ?

La fausse équivalence, les pommes et les oranges : mettre sur le même plan deux réalités d'ampleur incomparable. Question : même nature, même ampleur ?

La métaphore captive, douzième stratagème encore : parler de « guerre » contre un virus impose aussitôt les réflexes de la guerre, un ennemi, une discipline, une unité, et pas de débat. Question : que présuppose ce mot, avant même qu'on ait discuté ?

Le sophisme naturaliste, déduire ce qui doit être de ce qui est. « La compétition existe dans la nature, donc la société doit être compétitive. » Le parasitisme aussi existe dans la nature. Et son symétrique, le sophisme moraliste : « nous sommes tous égaux, donc aucun test ne peut mesurer de différence entre nous ». Question : est-ce qu'un fait a jamais dicté une valeur, ou une valeur un fait ?

La fin justifie les moyens. « La cause est juste, donc exagérer un peu les chiffres est acceptable. » C'est exactement ainsi qu'on perd la cause. Et c'est la phrase qu'un collectif comme le nôtre doit se répéter le plus souvent. Question : si l'autre camp faisait la même chose pour sa cause, qu'en dirais-je ?

Les coûts irrécupérables, l'effet escalade de la zététique. « J'ai déjà payé neuf mois d'abonnement à la salle, je ne peux pas arrêter maintenant. » L'argent est parti de toute façon. Question : si je partais de zéro aujourd'hui, est-ce que je ferais ce choix ?

Le sophisme de l'historien. Juger une décision prise en mars 2020 avec les données dont on dispose en 2026. Question : que savait-on, à ce moment-là ?

S15 L'analogie qui porte · Cochez les points de ressemblance : un seul fait marcher l'argument

Partie V · Les biais

Pourquoi ça marche sur nous

Ici, on subit le procédé avant de le voir nommé. Chaque chiffre vient avec sa condition : échantillon, année, pays — et l'état de sa réplication.

Partie V · Les biais

Deux psychologues et un article dans Science

On a répondu à deux des quatre questions. Un mauvais argument marche parce que quelqu'un a appris à le fabriquer, et parce qu'il a une forme qu'on peut nommer. Voici la troisième réponse, et c'est celle qui coûte le plus cher : ça marche parce que notre cerveau lui ouvre la porte.

En 1974, deux psychologues israéliens, Amos Tversky et Daniel Kahneman, publient dans la revue Science un article de huit pages qui s'appelle « Le jugement en situation d'incertitude : heuristiques et biais ». Ils y décrivent trois raccourcis que nous prenons tous pour estimer une probabilité : la représentativité, on juge par ressemblance à un stéréotype ; la disponibilité, on juge fréquent ce qui vient facilement à l'esprit ; et l'ancrage, on part d'un premier chiffre et on ajuste, insuffisamment. Et leur thèse n'est pas « l'humain est irrationnel ». Leur thèse, c'est que ces raccourcis sont utiles, généralement valides, mais qu'ils produisent des erreurs systématiques, donc prévisibles. Et ce qui est prévisible est exploitable. Voilà le lien avec tout ce qui précède : un sophisme, c'est un argument taillé sur mesure pour un raccourci.

Vous avez peut-être lu Kahneman sous la forme de « Système 1 » et « Système 2 », la pensée rapide et la pensée lente. Je vais m'en servir ce soir, mais comme d'une métaphore, parce que c'en est une. Kahneman lui-même écrit qu'il n'y a pas de petits bonshommes dans la tête. Et une partie de son livre de 2011 n'a pas survécu à la crise de la réplication : les études d'amorçage, le fait de marcher plus lentement après avoir lu des mots liés à la vieillesse, la volonté qui s'épuiserait comme un muscle. Ces effets-là se sont effondrés quand on a essayé de les refaire, et Kahneman l'a reconnu publiquement en 2017. En revanche, les heuristiques de 1974, l'ancrage, le cadrage, la disponibilité, la représentativité, sont parmi les effets les plus solides de toute la psychologie. C'est de ceux-là qu'on va parler. Et pour chacun, je vous dirai ce qui en reste.

Et puisqu'on parle de ce qui ne tient pas, faisons le ménage tout de suite, parce que ces chiffres-là traînent dans tous les livres de communication. « Quatre-vingt-treize pour cent de la communication est non verbale » : ça vient de deux expériences de 1967 sur un mot isolé, prononcé sur différents tons, et l'auteur lui-même répète que ça ne s'applique à rien d'autre. « On n'utilise que dix pour cent de notre cerveau » : aucune source, et une lésion de quatre-vingt-dix pour cent du cerveau n'est pas sans symptômes. « Il faut sept expositions pour qu'un message passe » : folklore publicitaire, il n'y a pas de seuil, on va le voir. « Un mensonge répété mille fois devient une vérité, Goebbels » : la citation n'est pas sourcée ; l'effet, lui, est réel, et c'est justement pour ça qu'on n'a pas besoin de la fausse citation. Et le « cerveau reptilien » qui déciderait à notre place : un modèle abandonné par les neurosciences. Voilà. On repart propre.

Un buste de marbre vu de profil, dont le crâne est rendu en diagramme doré translucide : d'un côté un enchevêtrement rapide d'arcs, de l'autre un réseau lent et clairsemé.
Deux régimes de pensée — une métaphore utile, pas une anatomie. Les illusions incrustées dans le diagramme rappellent que savoir comment on se trompe n'empêche pas de se tromper.

Partie V · Les biais

L'ancrage

On commence par une expérience, et je ne vous dis pas encore ce qu'elle mesure.

Ce qui vient de se passer

Dans l'expérience d'origine, en 1974, Tversky et Kahneman faisaient tourner devant chaque participant une roue de la fortune numérotée de zéro à cent, truquée pour s'arrêter sur dix ou sur soixante-cinq. Puis ils posaient la même question. Ceux qui avaient vu dix estimaient, en médiane, vingt-cinq pour cent. Ceux qui avaient vu soixante-cinq estimaient quarante-cinq. Une roue. Un nombre manifestement aléatoire. Et il déplace l'estimation de vingt points. Payer les participants pour la justesse ne change rien.

Ça s'appelle l'ancrage, et c'est le biais le plus solide de toute la liste : quand trente-six laboratoires l'ont refait ensemble, en 2014, il a donné les effets les plus grands de tout le projet. Et il marche sur les experts. En 2006, des juges allemands expérimentés lisent un dossier de vol à l'étalage, puis lancent deux dés, pipés pour faire trois ou neuf, présentés comme une réquisition « au hasard ». Peine moyenne après un trois : environ cinq mois. Après un neuf : environ huit mois.

Vous voyez le sophisme qui va avec. « À votre avis, plus ou moins de quatre-vingt-dix pour cent ? » Toute la discussion se jouera autour de quatre-vingt-dix. Le prix barré. La première offre. Le chiffre lâché en début de débat. Le sophisme, c'est l'ancrage numérique du répertoire. Le biais, c'est ce qui le fait marcher.

S16 La roue des nations · Une roue vraiment aléatoire, puis une estimation. Regardez si elle a suivi

Partie V · Les biais

Linda, et la représentativité

Deuxième expérience. Toujours sans le nom.

La règle de conjonction

Dans l'expérience de Tversky et Kahneman, en 1983, quatre-vingt-cinq pour cent des étudiants choisissent B. Y compris des étudiants formés en statistique. Et B est nécessairement moins probable que A, parce que B est contenu dans A : toutes les employées de banque militantes sont des employées de banque. La probabilité de « A et B » ne peut jamais dépasser la probabilité de A seul. C'est la règle de conjonction, et c'est notre cinquième formule.

Pourquoi on se trompe ? Parce que B ressemble davantage à Linda. On juge la probabilité par la ressemblance au portrait, pas par la fréquence. C'est la représentativité. Et ici il faut être honnête sur un débat : Gerd Gigerenzer a montré que si on pose la question autrement, « sur cent personnes comme Linda, combien sont employées de banque, combien sont employées de banque et militantes ? », l'erreur tombe de quatre-vingt-cinq à vingt pour cent. Le format compte. Kahneman a répondu que l'illusion ne disparaît pas, elle est contournée, comme une illusion d'optique qu'on mesure à la règle. Les deux ont raison, et c'est une leçon pour nous : les erreurs sont réelles dans les formats de la vie courante, un pourcentage dans un journal, et elles sont réductibles par un bon format, une fréquence. Le vulgarisateur honnête choisit le second.

C'est le même mécanisme qui fait ignorer les taux de base. On a vu le test médical en quatrième partie ; voici l'expérience d'origine. En 1978, on pose à soixante étudiants et médecins de Harvard : une maladie touche une personne sur mille, le test a cinq pour cent de faux positifs, une personne est positive, quelle est la probabilité qu'elle soit malade ? Bonne réponse : environ deux pour cent. Onze sur soixante la trouvent. La réponse la plus fréquente : quatre-vingt-quinze pour cent. À Harvard. Et Gigerenzer, encore lui, montre qu'en fréquences naturelles, « sur mille personnes, une est malade ; sur les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, cinquante sont positives », les bonnes réponses passent de seize à quarante-six pour cent.

Et la disponibilité, le troisième raccourci de 1974 : on juge fréquent ce qui vient facilement à l'esprit. Après trois reportages sur les cambriolages, on les croit en explosion, même quand ils baissent. Les causes de mort spectaculaires, la tornade, l'accident, sont surestimées ; les silencieuses, l'AVC, le diabète, sous-estimées. Et un détail qui relie tout ça au Gish gallop : une opinion répétée trois fois par la même personne est jugée aussi répandue que si elle venait de trois personnes différentes. C'est la disponibilité qui fait fonctionner l'appel à la popularité.

S17 Linda · Le portrait, deux propositions : laquelle est la plus probable ?
S18 La lettre · Plus de mots qui commencent par cette lettre, ou qui la portent en troisième position ?
La règle de conjonction, en fréquences L'antidote de Gigerenzer

Se lit« sur cent personnes comme Linda, combien sont employées de banque ? — le format fréquentiel fait tomber l'erreur de quatre-vingt-cinq pour cent à vingt pour cent »L'accolade ⏟ désigne ce qui est nommé en dessous ; la flèche ⟶ se dit « devient » ou « donne ».

Poser la même question en fréquences plutôt qu'en probabilités fait chuter l'erreur (Hertwig & Gigerenzer, 1999). La leçon du dossier tient là : les erreurs sont réelles dans les formats de la vie courante, et réductibles par un bon format. Le vulgarisateur honnête choisit le second.

Partie V · Les biais

Les quatre cartes, et ce qu'on cherche

Troisième expérience.

Le biais de confirmation

La bonne réponse, c'est E et 7. E, parce que si derrière il y a un nombre impair, la règle est violée. Et 7, parce que si derrière il y a une voyelle, elle est violée aussi. Pas le 4 : la règle ne dit rien de ce qu'il y a derrière un nombre pair. Dans l'expérience de Peter Wason, en 1968, moins de dix pour cent des gens trouvent E et 7. La grande majorité retourne E seul, ou E et 4. C'est-à-dire qu'ils cherchent des cas qui confirment la règle, pas des cas qui pourraient la réfuter.

C'est le biais de confirmation, l'un des résultats les plus répliqués de la psychologie du raisonnement, des centaines d'études. On cherche, on retient et on croit ce qui confirme ce qu'on pense déjà. On tape « pourquoi X est dangereux » dans un moteur de recherche, jamais « X est-il dangereux ». Et voici le détail qui compte : si on donne la même structure logique avec un contenu concret, « si quelqu'un boit de la bière, il doit avoir plus de dix-huit ans », avec les cartes « bière, soda, 25 ans, 16 ans », les gens réussissent à soixante-treize pour cent. La logique est la même. Le contenu change tout. On sait vérifier une règle quand il s'agit de détecter un tricheur.

Son cousin, c'est le raisonnement motivé : on dépense plus d'énergie critique contre ce qui nous dérange. En 1979, à Stanford, on donne à des étudiants favorables et opposés à la peine de mort deux études fictives, l'une concluant à un effet dissuasif, l'autre à l'absence d'effet. Chaque camp juge plus solide l'étude qui lui donne raison, et trouve des failles méthodologiques à l'autre. La même étude est « solide » quand elle nous arrange et « financée par qui ? » quand elle nous dérange. C'est l'effet bi-standard du répertoire, vu de l'intérieur. Deux nuances que je vous dois : ce biais est bipartisan, une méta-analyse de cinquante et une études trouve la même ampleur à gauche et à droite ; et une partie de ce qu'on appelle raisonnement motivé est indiscernable d'une simple mise à jour rationnelle depuis des a priori différents. Le mot « motivé » suppose un désir ; l'expérience ne montre souvent qu'une divergence.

Et la conformité. Vous connaissez l'expérience de Solomon Asch, dans les années 1950 : une ligne étalon, trois lignes de comparaison dont une seule a la même longueur, l'écart est évident. Sept à neuf personnes autour d'une table, toutes complices sauf une. Sur douze essais, les complices donnent à l'unisson une mauvaise réponse. Voici les vrais chiffres, parce qu'on les exagère toujours : trente-sept pour cent des réponses des participants se rallient à l'erreur de la majorité. Ce qui veut dire que soixante-trois pour cent restent correctes. Trois participants sur quatre cèdent au moins une fois ; un sur quatre ne cède jamais. Et dans les entretiens, presque personne n'a vu la ligne différemment : ils ont douté de leurs yeux, ou n'ont pas voulu gâcher l'expérience. Asch lui-même insistait sur l'indépendance. La version « les gens croient n'importe quoi si le groupe le dit » n'est pas dans ses données. La version juste, c'est : un tiers des réponses cèdent, et la plupart savent qu'elles cèdent. Et un seul complice qui donne la bonne réponse fait tomber la conformité au quart. Un seul allié.

Puis l'effet de halo. En 1977, cent dix-huit étudiants regardent l'une de deux vidéos d'un même enseignant belge, avec le même accent, la même apparence, les mêmes gestes ; dans l'une il est chaleureux, dans l'autre froid. On leur demande ensuite de noter séparément son apparence, ses manières, son accent. Les trois sont jugés attirants dans la version chaleureuse et irritants dans la version froide, alors qu'ils sont identiques. Et interrogés, les participants nient que leur impression globale ait joué. C'est le halo qui fait de l'ethos un argument : à contenu strictement égal, l'intervenant posé et élégant paraît plus compétent.

S19 Les quatre cartes · E, K, 4, 7 : quelles cartes faut-il retourner, et seulement celles-là ?
S20 La ligne C · Sept personnes répondent avant vous, à l'unisson, et se trompent
S21 Deux CV · Deux candidatures au texte identique, deux présentations. Notez-les

Partie V · Les biais

Ce qui se répète devient vrai

Quatrième expérience, et celle-là, je l'ai commencée il y a une heure et demie sans vous le dire.

L'illusion de vérité

En 1977, trois chercheurs font passer à des étudiants, trois fois à deux semaines d'intervalle, soixante énoncés de culture générale plausibles mais peu connus, moitié vrais, moitié faux, à noter sur une échelle de vérité. Vingt énoncés reviennent d'une session à l'autre. Résultat : la note de vérité des énoncés répétés monte à chaque session, pour les vrais comme pour les faux. Celle des nouveaux ne bouge pas.

C'est l'illusion de vérité, et c'est l'un des effets les plus solides de toute la recherche sur la désinformation. Ce qui est troublant, c'est la suite. En 2015, on montre que la répétition augmente la note de vérité même quand le participant connaît la bonne réponse. Vous savez que l'Atlantique n'est pas le plus grand océan ; si on vous répète qu'il l'est, vous le trouverez un peu plus vrai. En 2018, on montre qu'une seule exposition à un titre de fausse nouvelle augmente sa crédibilité perçue, que l'effet persiste une semaine, et qu'il survit à l'étiquette « contesté par des vérificateurs ». Et l'effet croît avec le nombre de répétitions selon une courbe logarithmique : les premières répétitions comptent le plus, et il n'y a pas de seuil. Pas de « sept expositions ». La première suffit.

Le mécanisme, c'est la fluidité : un énoncé déjà vu se traite plus facilement, la facilité est prise pour de la familiarité, et la familiarité pour de la vérité. C'est ce qui fait marcher l'argument par la répétition, le Gish gallop, et toute la propagande. Et c'est ce qui justifie, côté contre-mesures, de ne pas répéter un mythe plus que nécessaire, en sachant, on va y venir, que le répéter pour le corriger ne le renforce pas, contrairement à ce qu'on a cru.

S22 Déjà lu · Douze phrases à juger vraies ou fausses — six d'entre elles vous attendaient depuis le début de la page
S23 Votre profil · Le portrait que ce dossier a établi à partir de vos réponses. Notez sa justesse
S24 Les 600 · Une épidémie, deux programmes : choisissez

L'effet Barnum, et le cadrage

Tout le monde a reçu le même profil. En 1949, Bertram Forer fait passer un test de personnalité à trente-neuf étudiants, puis leur remet à chacun un « profil personnalisé », identique pour tous, composé de phrases d'horoscope. Note moyenne de justesse : quatre virgule vingt-six sur cinq. C'est l'effet Barnum, et le nom vient de la formule du forain : « un petit quelque chose pour tout le monde ». C'est la base des horoscopes, des tests de personnalité vendus comme diagnostics, et de la phrase du répertoire : « vous êtes quelqu'un de loyal, mais on a parfois abusé de votre confiance ». Vrai pour tout le monde, ressenti comme personnel.

Et un dernier, le plus solide de tous après l'ancrage : le cadrage. En 1981, Tversky et Kahneman posent le problème suivant. Une épidémie va tuer six cents personnes. Version gains : le programme A sauve deux cents personnes ; le programme B sauve six cents personnes avec une chance sur trois, personne avec deux chances sur trois. Soixante-douze pour cent choisissent A, le sûr. Version pertes : avec le programme C, quatre cents personnes meurent ; avec D, personne ne meurt avec une chance sur trois, six cents meurent avec deux chances sur trois. Soixante-dix-huit pour cent choisissent D, le risqué. Les deux paires sont identiques. Seuls les mots ont changé. Ce résultat a été refait dans dix-neuf pays, avec le même dessin. On dit souvent, à partir de là, qu'une perte pèse « deux fois » plus qu'un gain. Le chiffre exact est contesté, la moyenne est proche de deux mais la médiane plus basse, et l'effet disparaît pour de petites sommes. Ce qui est solide, c'est le cadrage : « ne perdez pas vos droits » mobilise plus que « gagnez des droits ». Le sophisme, c'est l'étiquette chargée du répertoire, « taxe » ou « contribution ». Le biais, c'est ce qui fait qu'elle marche.

Partie V · Les biais

Ce que la psychologie des biais doit dire de ses propres biais

Il me reste deux biais célèbres, et je les ai gardés pour la fin parce qu'ils illustrent ce que ce dossier doit exiger de lui-même.

L'effet Dunning-Kruger. Vous connaissez la courbe : les incompétents seraient plus sûrs d'eux que les experts, le « mont Stupide », la « vallée de l'humilité ». Cette courbe n'existe dans aucun article de Dunning. Ce que Kruger et Dunning ont mesuré en 1999, c'est autre chose : après un test de logique, ceux du quart inférieur, réellement au douzième percentile, s'estimaient au soixante-huitième. Ceux du quart supérieur se sous-estimaient un peu. Le graphe se reproduit partout. Mais son interprétation, « l'ignorance rend arrogant », s'est en grande partie effondrée. Dès 2002, on montre que la combinaison d'un effet « mieux que la moyenne », tout le monde s'estime vers le soixantième percentile, et de la régression vers la moyenne, une mesure bruitée, suffit à produire la courbe. En 2016, on la reproduit avec des données aléatoires. En 2020, sur neuf cent vingt-neuf personnes, avec les bons outils statistiques, on ne trouve aucun effet spécifique aux moins compétents. Il reste un débat sur un petit déficit résiduel. Ce qui est établi, c'est que presque tout le monde se surestime un peu, que les estimations sont bruitées, et que par construction, ceux qui savent le moins se trompent le plus sur leur rang. Ce qui ne l'est pas, c'est le mont Stupide. Et une règle : si vous employez Dunning-Kruger, employez-le contre vous, jamais contre un adversaire. Contre un adversaire, c'est l'ad hominem à la mode.

L'effet de retour de flamme, le backfire. L'idée que corriger une fausse croyance la renforcerait. Elle vient d'une étude de 2010 sur cent trente étudiants : une correction sur les armes de destruction massive en Irak réduisait la croyance chez les uns et l'augmentait chez les plus engagés de l'autre bord. L'étude a fait le tour du monde. Puis, en 2019, on refait l'expérience sur dix mille cent participants et cinquante-deux sujets : les corrections améliorent la justesse factuelle chez tous les bords, et le backfire n'apparaît pas. Les auteurs de 2010 l'ont reconnu en 2021 : l'effet n'explique pas la durabilité des idées fausses. Et la version « répéter le mythe pour le corriger le renforce » n'a jamais été retrouvée. Ce qui reste, et qui est réel, c'est autre chose, l'effet d'influence continue : on se souvient de la correction, et on continue à utiliser le mythe dans ses raisonnements. La correction ne suffit pas à effacer ; il faut combler le trou par une explication alternative. La conclusion opérationnelle, et je vous la donne parce que c'est celle qui change ce qu'on fait : corrigez. Corriger marche, y compris chez ceux qui n'ont pas envie de l'entendre. Ce qui ne marche pas, c'est d'attendre que la correction change le camp.

Et deux mots sur nous, ceux qui apprennent des listes. L'angle mort du biais : sur six cent soixante et un adultes, plus de quatre-vingt-cinq pour cent se croient moins biaisés que la moyenne ; une seule personne se dit plus biaisée. Et les plus capables cognitivement ont un angle mort au moins aussi grand. Être intelligent ne vous protège pas. Apprendre les biais ne vous protège pas non plus : c'est pour ça que je vous les ai fait subir avant de les nommer. Et l'illusion de profondeur explicative : notez de un à sept votre compréhension d'une fermeture éclair. Maintenant expliquez-la, étape par étape. La note chute d'un point, chez tout le monde. On croit comprendre un mécanisme jusqu'à devoir l'expliquer. Ça, c'est solide. Ce qui ne l'est pas, c'est l'idée que l'exercice rendrait plus modéré politiquement : trois réplications n'ont pas retrouvé cet effet. Je peux vous promettre que vous découvrirez votre ignorance de la fermeture éclair. Je ne peux pas vous promettre que ça vous rendra plus nuancé.

La thèse du dossier

Et voici, pour finir cette partie, la thèse que je vous ai promise au début, celle qui relie tout.

Si le raisonnement humain servait à améliorer nos croyances en solitaire, il serait inexplicable qu'il soit si mauvais à ça. Le biais de confirmation, le raisonnement motivé, les quatre cartes de Wason : un outil conçu pour trouver le vrai seul ne serait pas conçu comme ça. Alors deux chercheurs, Hugo Mercier et Dan Sperber, ont proposé en 2011 une autre hypothèse : le raisonnement a évolué pour argumenter. Pour convaincre les autres, et pour évaluer ce dont les autres veulent nous convaincre.

Et si c'est vrai, tout se met en place. Le biais de confirmation est attendu en production : chercher les arguments pour sa thèse, c'est exactement le travail d'un avocat. L'évaluation des arguments des autres, elle, doit être bonne, et elle l'est : on rejette les mauvais arguments des autres bien mieux que les siens. Et les groupes qui délibèrent doivent surpasser les individus. Sur la tâche de Wason, neuf pour cent des individus trouvent la bonne réponse. Soixante-quinze pour cent des groupes de cinq ou six la trouvent. Et ce sont les arguments, pas la confiance ni le charisme, qui expliquent cette performance.

Vous mesurez ce que ça veut dire pour notre soirée. La rhétorique et les biais sont les deux faces d'un même organe. Les sophismes sont les outils d'une faculté faite pour argumenter. Les biais sont ce que cette faculté fait quand personne ne lui répond. Et donc le remède n'est pas de « raisonner seul, mieux ». Personne n'y arrive, pas même ceux qui connaissent la liste. Le remède, c'est de s'exposer à la contradiction. On ne se corrige qu'à plusieurs. Gorgias avait raison : le discours est un grand souverain. Mais il l'est sur une âme seule. Devant deux âmes qui se répondent, il redevient ce qu'il est : un argument, qu'on peut examiner.

Partie VI · Les dispositifs

Quand ce n'est plus un argument

À grande échelle, les sophismes ne circulent plus seuls : ils se montent. Une machine ne se réfute pas argument par argument ; elle se décrit.

Partie VI · Les dispositifs

FLICC, l'anatomie du déni

Quatrième réponse. À grande échelle, ce n'est plus un argument. C'est une machine.

En 2007, un chercheur, Mark Hoofnagle, remarque que le déni organisé, du tabac, du sida, du climat, emploie toujours les mêmes cinq pièces, quel que soit le sujet. En 2013, John Cook en fait un acronyme, FLICC : Faux experts, Logique bancale, Impossibles attentes, Cherry picking, la sélection, et Complot. En français, on dit PLURV : Pseudo-experts, Logique bancale, Une attente irréalisable, Récolte sélective, Vision complotiste.

Regardez ce que ça apporte par rapport à tout ce qu'on a vu. Chaque pièce est déjà dans le répertoire : les faux experts en nombre, l'homme de paille, les attentes impossibles, la sélection arrangeante, l'immunisation contre la preuve. Ce que FLICC apporte, ce n'est pas une nouvelle entrée. C'est le montage : ces sophismes ne circulent pas isolément, ils s'assemblent dans un ordre stable. Un pseudo-expert affirme. Un raisonnement bancal relie. On exige de l'adversaire une certitude impossible. On sélectionne les données qui arrangent. Et quand tout ça tombe, on explique que la convergence des preuves contraires est elle-même la preuve du complot. Cinq pièces, une machine.

Et ça se démonte. En 2018, Cook et deux collègues prennent quarante-deux mythes climatiques courants, « le climat a toujours changé », « le CO₂ est un gaz trace », et les reconstruisent en arguments explicites, prémisses puis conclusion, exactement comme on a fait avec les enthymèmes en deuxième partie. Puis ils vérifient la validité, puis la vérité des prémisses. Résultat : tous les mythes contiennent au moins une erreur de raisonnement ou une prémisse fausse, et la majorité relève d'un petit nombre de sophismes. C'est la méthode de ce dossier, appliquée en série.

Partie VI · Les dispositifs

De 1937 à la lance à incendie

Le mot « dispositif », maintenant. Un sophisme est un argument, on peut le réfuter. Un dispositif est une organisation de la parole, et il ne se réfute pas argument par argument : il se décrit.

En 1937, aux États-Unis, un institut d'analyse de la propagande publie sept techniques, et elles n'ont pas vieilli. L'étiquetage : coller un mot répulsif sur l'adversaire pour se dispenser d'examiner ses idées. Les généralités séduisantes : draper sa cause dans des mots-vertus indiscutables, liberté, bon sens, souveraineté ; qui pourrait être contre ? Le transfert : un drapeau derrière l'orateur, une blouse blanche dans une publicité. Le témoignage : un champion qui recommande une boisson. L'homme du peuple : « moi je ne suis pas un expert, je suis juste un père de famille comme vous », souvent dit par un professionnel de la communication. L'empilement de cartes : une infographie qui liste dix arguments pour et aucun contre, sans mentir sur un seul chiffre. Et le train en marche : « des millions de personnes ont déjà rejoint le mouvement, et vous ? »

Puis les procédés de notre époque. L'astroturfing, le gazon synthétique : deux cents commentaires quasi identiques sous une vidéo, postés en vingt minutes par des comptes créés le même mois, pour simuler un mouvement spontané. Les faux nez : un seul opérateur, quarante identités. La lance à incendie du mensonge : diffuser un volume massif de messages, rapides, répétitifs, sans souci de cohérence ; le même événement expliqué simultanément par cinq versions incompatibles. L'objectif n'est pas d'être cru. C'est d'épuiser la capacité à trancher. Saturer la zone : trois polémiques la même semaine, aucune ne sera instruite, toutes auront occupé l'espace. Le cadrage : parler de « charges » plutôt que de « cotisations », de « migrants » plutôt que de « réfugiés » ; le cadre a tranché avant le débat. Et la fenêtre d'Overton : une proposition jugée impensable il y a dix ans devient « un vrai sujet », puis « une option sur la table ».

Est-ce que ça marche ? Une étude de 2018, dans Science, a suivi cent vingt-six mille récits vérifiés par des organismes de fact-checking, diffusés par trois millions de personnes sur une décennie. Le faux atteignait mille cinq cents personnes environ six fois plus vite que le vrai, et avait soixante-dix pour cent de chances de plus d'être partagé. Et ce n'étaient pas les robots : ils diffusaient vrai et faux au même rythme. C'étaient les humains, parce que le faux est plus nouveau, et suscite surprise et dégoût. Une limite, à dire : l'échantillon ne contient que des récits qui ont attiré l'attention des vérificateurs. La « vitesse du faux » est celle du faux remarquable. Ne pas généraliser à « toute information ».

Et maintenant la loi qui explique pourquoi tout ça est rentable. Le 11 janvier 2013, un développeur italien, Alberto Brandolini, écrit sur Twitter : « L'énergie nécessaire pour réfuter une ânerie est d'un ordre de grandeur supérieure à celle nécessaire pour la produire. » Ce n'est pas un résultat mesuré, c'est un aphorisme d'ingénieur. Mais il est cohérent avec tout ce qu'on vient de voir : le faux voyage plus vite, et la correction demande de l'élaboration. Vous l'avez éprouvé tout à l'heure avec le chronomètre : soixante secondes pour quinze affirmations, plusieurs minutes pour en réfuter une. C'est l'argument économique central de ce dossier. Une intox se produit en dix secondes ; la réfuter sérieusement demande une demi-journée. C'est tout le modèle économique de l'intox. Et c'est pour ça qu'on ne réfutera pas tout. Il faut choisir.

Partie VI · Les dispositifs

La manipulation relationnelle

Une dernière famille, et elle demande une précaution particulière, parce qu'elle vient de la psychologie des abus et qu'on l'a transposée dans le débat public.

Le gaslighting, le détournement cognitif : amener quelqu'un à douter de sa propre perception ou de sa mémoire. « Tu inventes, je n'ai jamais dit ça, tu déformes tout, tu es en train de te faire des films. » Le DARVO : nier, attaquer, puis inverser les rôles de victime et d'agresseur ; une accusation documentée est suivie d'une contre-attaque, puis d'un renversement complet, l'accusé se présente en victime d'une cabale. L'injonction paradoxale : « sois plus spontané ! », obéir c'est déjà désobéir. La culpabilisation préventive : « ceux qui vont critiquer ce texte se reconnaîtront » ; la contradiction est disqualifiée avant d'exister. Et l'argument tribal : « tu n'es plus vraiment des nôtres si tu doutes de ça ».

Ces procédés ne se réfutent pas. Ils se décrivent. Et la règle de dignité de ce dossier s'applique ici plus qu'ailleurs : on nomme des mécanismes. On ne nomme jamais des personnes. Un mécanisme décrit peut être reconnu par ceux qui le subissent, et c'est tout ce qu'on peut faire pour eux depuis un dossier. Le reste ne nous appartient pas.

Partie VII · Que faire ?

La boîte à outils : que faire ?

La règle d'or d'abord, parce que c'est le premier piège de quiconque apprend une liste. Puis onze gestes, une science de la prévention, et ce que la liste ne donne pas le droit de faire.

Partie VII · Que faire ?

La règle d'or

Et donc, qu'est-ce qu'on fait ?

D'abord la règle d'or, avant tout le reste, parce que c'est le premier piège de tous ceux qui apprennent une liste comme celle-ci. Le sophisme du sophisme. « Ton argument est faux parce qu'il utilise un sophisme. » Non. Ce n'est pas parce qu'un argument est mal défendu que sa conclusion est fausse. Quelqu'un peut avoir raison et argumenter mal. C'est même fréquent, et c'est fréquent chez nous. Alors la bonne posture, ce n'est pas de crier le nom latin : c'est de demander à votre interlocuteur de reformuler sa prémisse, ou de clarifier le lien entre ses faits et sa conclusion. Une question. Pas une étiquette. Tout ce dossier tient dans cette différence.

Ensuite, onze gestes. Je vous les donne dans l'ordre où ils servent.

Nommer sans étiqueter. Décrire la structure de l'argument, « là, on a changé de sujet », plutôt que d'invoquer un nom latin qui sonne comme une insulte savante.

Rendre les prémisses explicites. La plupart des sophismes meurent quand on écrit l'argument en trois lignes : prémisse un, prémisse deux, conclusion. C'est ce qu'a fait Cook avec ses quarante-deux mythes. C'est ce qu'on a fait avec les enthymèmes.

Le principe de charité, le steelman. Reformuler la position adverse dans sa version la plus forte avant d'y répondre. C'est l'antidote structurel à l'homme de paille, y compris celui qu'on commettrait soi-même. Si l'autre ne reconnaît pas sa position dans votre reformulation, vous n'avez encore rien réfuté.

Rappeler qui porte la charge de la preuve. Elle incombe à qui affirme. Face à un renversement, ne pas entrer dans la démonstration du négatif.

Refuser le rythme. Face à quinze affirmations en deux minutes, choisir un point, le traiter jusqu'au bout, et le dire : « je ne peux pas répondre à tout ; prenons la première. »

Demander le critère de réfutation. « Qu'est-ce qui, selon vous, prouverait que vous avez tort ? » Une réponse impossible signale une thèse qui ne se discute pas.

Distinguer le fond et le procédé. Un adversaire peut avoir raison et argumenter mal. Le dire explicitement désamorce l'accusation de mauvaise foi, dans les deux sens.

Sourcer, dater, contextualiser. Contre la citation tronquée et l'image sortie de son contexte, la parade n'est pas rhétorique. Elle est documentaire. Où, quand, dans quel texte.

Accepter l'asymétrie. Loi de Brandolini : on ne réfutera pas tout. Choisir les cibles, celles qui structurent le récit adverse, pas celles qui l'ornent.

Ne pas confondre sophisme et désaccord. Cette liste est un outil d'analyse, pas un arsenal. Utilisée comme arme, elle devient elle-même un procédé de disqualification.

Et le onzième, que je garde pour la fin.

Partie VII · Que faire ?

Vacciner plutôt que soigner

Il y a une science de ce qu'on peut faire, et elle a soixante ans.

En 1961, un psychologue, William McGuire, part d'une idée simple. Il prend des croyances que personne n'a jamais eu à défendre, « il faut se brosser les dents après chaque repas », et il les attaque par un texte persuasif. Deux jours avant l'attaque, il donne à certains participants des arguments en faveur de la croyance : ça protège à peine. À d'autres, il donne une version affaiblie des contre-arguments, avec leur réfutation : ça protège nettement, y compris contre des attaques différentes de celles qu'on a réfutées. L'analogie, c'est le vaccin : une dose affaiblie de l'attaque, avec l'avertissement que la croyance est vulnérable, produit des anticorps. C'est la théorie de l'inoculation, et six décennies de réplications l'ont confirmée.

Ce qu'on en a fait depuis s'appelle le prébunking, la réfutation par avance. Un jeu en ligne de quinze minutes, Bad News, où l'on devient producteur de fausses nouvelles et où l'on gagne des abonnés en maîtrisant six techniques : usurpation, émotion, polarisation, complot, discrédit, trolling. Avant et après, on note la fiabilité de messages manipulateurs. Après, on les juge moins fiables, quel que soit le bord politique. Un autre jeu, Cranky Uncle, où un oncle grincheux enseigne les techniques de FLICC pour qu'on les reconnaisse ensuite. Des vidéos de quatre-vingt-dix secondes, une par technique, diffusées comme publicités sur une plateforme vidéo : sur vingt-deux mille spectateurs interrogés dans les vingt-quatre heures, la reconnaissance de la technique s'améliore d'environ cinq points. C'est petit. C'est obtenu hors laboratoire, à coût dérisoire.

Et il faut être honnête sur les limites, parce que ce dossier a passé une heure à exiger l'honnêteté des autres. Les tailles d'effet vont de petit à moyen. Sans rappel, l'effet s'estompe en quelques semaines. Et une critique sérieuse, de 2023, montre que les joueurs deviennent plus sceptiques de tout, vrai comme faux : leur critère bouge, leur capacité à séparer le vrai du faux, guère. L'inoculation ne rend pas immunisé. Elle rend un peu plus méfiant, un moment, et il faut renouveler.

Et pour corriger, quand c'est trop tard pour prévenir, le manuel de 2020, signé par vingt-deux chercheurs : commencer par le fait ; avertir qu'un mythe va être cité ; expliquer la technique ou l'erreur qui le rend faux ; finir par le fait. Et surtout combler le trou : une correction sans explication alternative laisse le mythe en place dans les raisonnements. Le « sandwich de vérité », vérité, mensonge signalé, vérité, est la version populaire de cette structure ; c'est une bonne pratique, cohérente avec l'illusion de vérité, pas un résultat mesuré.

Vous avez compris ce que fait le quizz de ce dossier. Deux mille neuf cent cinquante questions, où l'on vous donne un discours et où vous devez nommer la forme. Une question sur dix est un raisonnement valide qui ressemble à un sophisme, parce que c'est le piège le plus important : apprendre à ne pas voir de sophisme là où il n'y en a pas. C'est de l'inoculation. Vous subissez la forme, en dose affaiblie, pour la reconnaître quand elle arrive pour de vrai. Et vous la subissez en sachant que ça ne suffira pas, et qu'il faudra y revenir.

Partie VII · Que faire ?

Ce que la liste ne donne pas le droit de faire

Le onzième geste, le dernier.

On a commencé à Athènes avec une insulte. « Sophiste », c'était l'étiquette qu'on collait à l'adversaire, et un homme en est mort. On a vu Aristote dire que ce n'est pas la faculté qui fait le sophiste, c'est l'intention, et que l'intention ne se voit pas. On a vu Schopenhauer lister trente-huit coups pour les parer, et finir en conseillant de ne discuter qu'avec ceux qui aiment la vérité. On a vu Hamblin et Walton dire qu'un sophisme est une faute de discussion, et que la réponse est une question.

Alors voilà ce que la liste ne donne pas le droit de faire. Elle ne donne pas le droit de disqualifier quelqu'un. Elle ne donne pas le droit de dire « tu commets un ad hominem » pour ne pas répondre, ce qui est, notez-le, un ad hominem. Elle ne donne pas le droit d'appeler « Dunning-Kruger » quelqu'un qui n'est pas d'accord. Elle ne donne pas le droit de sortir d'une discussion en gagnant. Connaître les deux cent trente-six sophismes ne vous rend pas moins biaisé : l'angle mort du biais est au moins aussi grand chez ceux qui les connaissent. Elle ne vous rend pas plus intelligent. Elle vous rend, au mieux, un peu plus capable de poser la bonne question, et surtout, de vous la poser à vous-même.

Parce qu'il y a une chose que les sophistes d'Athènes et Platon avaient comprise ensemble, chacun de leur côté. Les sophistes ont découvert que la parole est une technique. Platon a découvert qu'une technique sans critère de vérité est une arme. Cette liste est une technique. Entre vos mains, elle sera l'une ou l'autre. Et ce qui décide, ce n'est pas la liste. C'est ce que vous cherchez quand vous l'ouvrez : avoir raison, ou savoir.

Le personnage du Grand Discours, celui que vous avez entendu au début, est insupportable. Pas parce qu'il argumente mal. Il argumente magnifiquement. Il est insupportable parce qu'il ne cherche jamais, à aucun moment, à savoir s'il a raison.

Ne devenez pas ça avec la liste.

Clôture

Le même texte, avec les numéros

Les mêmes mots qu'à l'ouverture, dans le même ordre, avec le même ton. Et ce ne sera pas le même texte.

Clôture

Deuxième lecture

Ce que vous venez d'entendre

Vous venez d'entendre le même texte qu'il y a une heure et demie. Les mêmes mots, dans le même ordre, avec le même ton. Et vous n'avez pas entendu le même texte.

Tout à l'heure, c'était une voix bienveillante qui vous rendait service. Là, c'était l'appel à la tradition, la pente glissante, la flatterie, le juste milieu, le mille-feuille, les coûts irrécupérables, la privation relative, le tu quoque, le Vrai Écossais, l'appel à l'ignorance, la citation apocryphe, l'anecdote, le faux dilemme, la question piégée, et trente-neuf en tout. Rien n'a changé dans le texte. Ce qui a changé, c'est vous.

C'est ça, tout le dossier. Pas apprendre une liste. Apprendre à entendre deux textes dans le même.

Et je vous laisse avec la phrase du Grand Discours, parce que c'est la seule qui était vraie, et parce qu'elle s'applique d'abord à ce que je viens de vous dire pendant une heure et demie. Vous avez entendu des dates, des chiffres, des noms. Ils sont tous dans le dossier, avec leurs sources, et leurs verdicts, et ce qui ne se réplique pas. Allez voir.

Ne me croyez pas. Vérifiez.

Fiche mémo

Les douze points à retenir

Si vous ne gardez que ça

Les douze points de la fiche mémo du live, mot pour mot.

  1. Un mauvais argument n'est pas un argument faible : c'est un argument qui marche.
  2. À Athènes, la parole est devenue une technique, puis une marchandise. Le soupçon est né avec l'art.
  3. « Sophiste » a été un compliment. L'insulte a été fabriquée par l'adversaire, et un homme en est mort.
  4. Trois preuves chez Aristote ; une seule se vérifie. Les deux autres travaillent « non l'affaire, mais le juge ».
  5. L'enthymème cache toujours la prémisse la plus contestable. C'est vous qui la fournissez.
  6. Treize sophismes au IVe siècle avant notre ère ; deux tiers du répertoire y sont déjà. Aucun « argument ad » n'est antique.
  7. Un sophisme est une faute de discussion, pas de logique. La réponse est une question, pas une étiquette.
  8. Chaque procédé a une version légitime : l'autorité compétente, le conflit d'intérêts comme raison de vérifier, la pente démontrée, l'analogie qui porte.
  9. Les biais sont systématiques, donc prévisibles, donc exploitables. Ce qui se répète devient vrai, même quand on sait.
  10. On ne se corrige qu'à plusieurs. Le raisonnement a été fait pour argumenter, pas pour trouver le vrai seul.
  11. Un argument mal défendu ne rend pas sa conclusion fausse. C'est la règle d'or.
  12. La liste est une technique. Entre vos mains, elle sera un outil ou une arme. Ce qui décide, c'est ce que vous cherchez.

Application

Et dans la vraie vie ?

Cinq situations ordinaires, et la question à poser. Une question, jamais une étiquette.

En réunionquelqu'un dit « tout le monde sait bien que… »Qui, exactement, et où l'ont-ils écrit ?
Dans un fil de commentairesquelqu'un aligne douze affirmations en trois lignesJe prends la première. Laquelle porte les autres ?
Sur un plateauun invité répond à une question sur un chiffre par le sens de l'HistoireEt le chiffre ?
À un repas de famillequelqu'un a un cousin qui a guéri grâce à çaEt qu'est-ce qui se serait passé sans ?
Devant une notificationun titre qui vous met en colèreQu'est-ce qui, dans ce titre, me ferait le partager avant de l'avoir lu ?

Questions

Douze questions qu'on nous pose toujours

Les réponses préparées avant le live. Elles seront complétées par les questions réelles du tchat.

Est-ce que les sophistes étaient vraiment des manipulateurs ?

Partie 1, ch. 7 : la question est mal posée ; ils ont découvert que la parole est une technique, Platon qu'une technique sans vérité est une arme.

Pourquoi Socrate a-t-il été condamné, alors ?

Ch. 6 : motifs politiques, vingt-quatre ans après la pièce.

L'argument d'autorité est-il toujours un sophisme ?

Ch. 16 : non ; six questions critiques.

Et si mon interlocuteur a un conflit d'intérêts ?

Ch. 17 : raison de vérifier, pas réfutation.

La pente glissante, c'est toujours faux ?

Ch. 18 : non ; chaque maillon doit être démontré.

Comment répondre à quelqu'un qui pose “juste des questions” ?

Ch. 23 : « quelle est votre réponse à votre question ? »

Est-ce que connaître les biais protège ?

Ch. 30 : non ; l'angle mort est au moins aussi grand chez ceux qui les connaissent.

Alors corriger ne sert à rien ?

Ch. 30 : si ; le backfire ne se réplique pas ; combler le trou.

Dunning-Kruger, c'est faux ?

Ch. 30 : le graphe existe, l'interprétation est surtout un artefact ; bannir le mont Stupide.

Pourquoi le faux va plus vite ?

Ch. 32 : nouveauté, surprise, dégoût, et ce sont les humains ; avec la limite de l'échantillon.

Est-ce que le quizz rend meilleur ?

Ch. 35 : un peu, un moment ; à renouveler.

Et vous, dans ce live, combien de sophismes ?

Clôture : allez voir. Ne me croyez pas.


Appareil critique

Sources et bibliographie

Un dossier qui passe une heure et demie à exiger des sources des autres se doit d'en donner. Chaque affirmation factuelle du live a été extraite et vérifiée : 272 items audités — 187 confirmés, 41 nuancés, 15 débattus ou non tranchables, 5 corrigés — et 142 DOI résolus un par un via Crossref, titre, auteurs, revue, année et pages comparés. Aucun DOI n'a été deviné : ceux qui ne résolvent pas sont signalés comme tels plutôt que reconstruits.

Le Dossier des Sources Audit détaillé (272 items) Références primaires (142 DOI)

Les textes anciens sont cités dans des traductions du domaine public — Cousin (Platon), Barthélemy Saint-Hilaire (Aristote), Ruelle 1883 (Rhétorique), Talbot (Xénophon, Aristophane), Nisard (Cicéron, Quintilien), Zevort (Diogène Laërce), Coste 1700 (Locke), Dumont 1816 (Bentham) — ou dans des traductions de travail signalées comme telles. Les traductions sous droits (Dufour, Pradeau, Cassin, Plard, Miermont) ne sont citées que par référence.

Antiquité et histoire de la rhétorique

  • Aristote, Rhétorique (trad. Ruelle, 1883) ; Réfutations sophistiques et Topiques (trad. Barthélemy Saint-Hilaire) — Remacle, Wikisource.
  • Platon, Protagoras, Gorgias, Phèdre, Euthydème, Sophiste, Apologie (trad. Victor Cousin).
  • D. A. G. Hinks, « Tisias and Corax and the Invention of Rhetoric », Classical Quarterly 34 (1940), 10.1017/S0009838800009125.
  • V. Valiavitcharska, « Correct Logos and Truth in Gorgias' Encomium of Helen », Rhetorica 24 (2006), 10.1525/rh.2006.24.2.147.
  • Arnauld et Nicole, La Logique ou l'art de penser (1662) ; Locke, Essay IV, 17 (1690) ; Watts, Logick (1724) ; Whately, Elements of Logic (1826) ; Bentham, Traité des sophismes politiques (éd. Dumont, 1816).
  • Schopenhauer, Eristische Dialektik (rédigé v. 1830-1831, publié en 1864 par Frauenstädt).

Théorie de l'argumentation

  • C. L. Hamblin, Fallacies, Methuen, 1970.
  • H. V. Hansen, « The Straw Thing of Fallacy Theory », Argumentation 16 (2002), 10.1023/A:1015509401631.
  • F. H. van Eemeren & R. Grootendorst, A Systematic Theory of Argumentation, Cambridge, 2004, 10.1017/CBO9780511616389.
  • D. Walton, C. Reed & F. Macagno, Argumentation Schemes, Cambridge, 2008, 10.1017/CBO9780511802034.
  • R. Talisse & S. Aikin, « Two Forms of the Straw Man », Argumentation 20 (2006), 10.1007/s10503-006-9017-8.
  • E. Volokh, « The Mechanisms of the Slippery Slope », Harvard Law Review 116 (2003), 10.2307/1342743.

Heuristiques, biais et persuasion

Désinformation et contre-mesures

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