Corax et Tisias Syracuse, actifs v. 467/466 av. J.-C.
Le vraisemblable vaut mieux que le vrai
1. Contexte
Syracuse, milieu du Ve siècle. Les tyrans sont chassés, la démocratie restaurée, et des centaines de familles réclament des terres et des maisons confisquées vingt ans plus tôt. Il n'y a ni avocats ni titres de propriété fiables : chacun plaide sa cause devant des jurés populaires, et gagne celui qui parle le mieux. C'est dans cette cohue judiciaire que la tradition situe la naissance de la rhétorique comme technique enseignable. Le témoignage vient de Cicéron (Brutus 46), qui résume la Collection des arts d'Aristote : un témoin du IVe siècle, transmis par un auteur du Ier. Ce que l'on retient est modeste mais ferme : une date, un lieu, un besoin — et l'idée neuve qu'apprendre à convaincre est une compétence, pas un don.
2. L'œuvre
Aucun fragment textuel de Corax ni de Tisias ne subsiste : toute « citation » de l'un ou de l'autre est apocryphe par construction. Ce qu'on leur attribue tient en deux points. Les parties du discours d'abord, un plan type pour plaider. Ensuite et surtout l'argument de vraisemblance (eikos), que Platon résume dans le Phèdre (267a, trad. Cousin) : Tisias et Gorgias « ont découvert que le vraisemblable vaut mieux que le vrai ». L'exemple canonique (Phèdre 273b-c ; Aristote, Rhétorique II, 24, 1402a17-23) : un homme faible accusé d'avoir battu un fort plaide qu'il n'aurait jamais osé ; le fort plaide qu'on l'aurait soupçonné, donc qu'il ne l'a pas fait. Quant au procès de Corax contre Tisias — l'élève qui refuse de payer, le juge qui les chasse d'un « d'un mauvais corbeau, un mauvais œuf » —, c'est une anecdote de Sextus Empiricus (Contre les rhéteurs 96-99, vers 200 apr. J.-C.), où l'élève reste anonyme ; le jeu de mots est byzantin, et l'histoire est la même que celle de Protagoras et Euathlos. Un paradoxe logique itinérant, pas un fait de 467.
3. Postérité
L'argument de Corax est le premier sophisme nommé de l'histoire, et il n'a pas vieilli : « il n'aurait jamais osé, donc il l'a fait » se plaide encore. Aristote en fait le modèle de la confusion entre vraisemblable relatif et vraisemblable absolu, et y voit la source du mot d'ordre prêté aux sophistes, « rendre le plus fort l'argument le plus faible » (Rhétorique II, 24, 1402a23-28). Le dossier ouvre sur lui parce qu'il contient déjà tout le problème : la vraisemblance est un outil légitime quand les preuves manquent, et un piège dès qu'on la préfère aux preuves qu'on a. Le paradoxe de l'avocat, lui, survit comme exercice de logique — et comme mise en garde contre les contrats qui prévoient leur propre contradiction.
Partie 1, ch. 2 (« Corax, Tisias et l'argument du vraisemblable »).




















