Sceau Empire contre Intox L'air d'avoir raison

Compagnon IV · Dossier XXIX

Vingt portraits

Ceux qui ont appris à avoir l'air d'avoir raison, et ceux qui ont appris à le voir. Chaque fiche répond à la précédente : Corax invente le vraisemblable, Platon lui oppose le vrai, Aristote nomme les pièges, Schopenhauer les catalogue pour les parer, Hamblin rouvre le dossier, Kahneman en cherche la cause en nous.

Trois régimes de vérité sont distingués dans chaque fiche : ce que l'auteur a écrit, ce qu'on a dit de lui — souvent des siècles plus tard —, et ce que Platon lui fait dire. On y trouve aussi ce qu'on leur prête à tort : la devise de Protagoras, l'ad hominem de Locke, le « vir bonus » de Quintilien, les « trois étapes » de Schopenhauer, le mont Stupide de Dunning.

Les images proviennent de Wikimedia Commons ; chacune porte sa licence et son crédit, et n'est pas couverte par la licence du dossier. Pour les figures sans portrait authentique — Corax et Tisias, Prodicos, Hippias, Hamblin —, on montre un lieu, un objet ou une œuvre, et la légende le dit.

Acte I — Syracuse et Athènes : la technique

Corax et Tisias Syracuse, actifs v. 467/466 av. J.-C.

Le vraisemblable vaut mieux que le vrai

1. Contexte

Syracuse, milieu du Ve siècle. Les tyrans sont chassés, la démocratie restaurée, et des centaines de familles réclament des terres et des maisons confisquées vingt ans plus tôt. Il n'y a ni avocats ni titres de propriété fiables : chacun plaide sa cause devant des jurés populaires, et gagne celui qui parle le mieux. C'est dans cette cohue judiciaire que la tradition situe la naissance de la rhétorique comme technique enseignable. Le témoignage vient de Cicéron (Brutus 46), qui résume la Collection des arts d'Aristote : un témoin du IVe siècle, transmis par un auteur du Ier. Ce que l'on retient est modeste mais ferme : une date, un lieu, un besoin — et l'idée neuve qu'apprendre à convaincre est une compétence, pas un don.

2. L'œuvre

Aucun fragment textuel de Corax ni de Tisias ne subsiste : toute « citation » de l'un ou de l'autre est apocryphe par construction. Ce qu'on leur attribue tient en deux points. Les parties du discours d'abord, un plan type pour plaider. Ensuite et surtout l'argument de vraisemblance (eikos), que Platon résume dans le Phèdre (267a, trad. Cousin) : Tisias et Gorgias « ont découvert que le vraisemblable vaut mieux que le vrai ». L'exemple canonique (Phèdre 273b-c ; Aristote, Rhétorique II, 24, 1402a17-23) : un homme faible accusé d'avoir battu un fort plaide qu'il n'aurait jamais osé ; le fort plaide qu'on l'aurait soupçonné, donc qu'il ne l'a pas fait. Quant au procès de Corax contre Tisias — l'élève qui refuse de payer, le juge qui les chasse d'un « d'un mauvais corbeau, un mauvais œuf » —, c'est une anecdote de Sextus Empiricus (Contre les rhéteurs 96-99, vers 200 apr. J.-C.), où l'élève reste anonyme ; le jeu de mots est byzantin, et l'histoire est la même que celle de Protagoras et Euathlos. Un paradoxe logique itinérant, pas un fait de 467.

3. Postérité

L'argument de Corax est le premier sophisme nommé de l'histoire, et il n'a pas vieilli : « il n'aurait jamais osé, donc il l'a fait » se plaide encore. Aristote en fait le modèle de la confusion entre vraisemblable relatif et vraisemblable absolu, et y voit la source du mot d'ordre prêté aux sophistes, « rendre le plus fort l'argument le plus faible » (Rhétorique II, 24, 1402a23-28). Le dossier ouvre sur lui parce qu'il contient déjà tout le problème : la vraisemblance est un outil légitime quand les preuves manquent, et un piège dès qu'on la préfère aux preuves qu'on a. Le paradoxe de l'avocat, lui, survit comme exercice de logique — et comme mise en garde contre les contrats qui prévoient leur propre contradiction.

Partie 1, ch. 2 (« Corax, Tisias et l'argument du vraisemblable »).

Protagoras d'Abdère v. 490 – v. 420 av. J.-C.

L'homme est la mesure ; sur toute chose, deux discours

1. Contexte

Athènes au temps de Périclès : l'Assemblée où tout citoyen peut parler, les tribunaux populaires où tout citoyen doit se défendre lui-même. Une demande neuve apparaît, celle d'un enseignement qui prépare à parler et à décider. Protagoras est le premier à s'en réclamer ouvertement, à voyager de cité en cité et à se faire payer — cent mines selon Diogène Laërce, un chiffre qu'il faut lire comme un topos du « sophiste hors de prix ». Platon (Protagoras 328b-c) lui prête un mode de paiement singulier : l'élève verse la somme demandée ou, s'il la conteste, jure dans un temple ce que valent les leçons reçues. Il revendique le nom de sophiste et affirme que l'art est ancien, seulement caché sous la poésie d'Homère ou les oracles (Protagoras 316d).

2. L'œuvre

Trois fragments authentiques portent tout. « L'homme est la mesure de toutes choses, de l'existence de celles qui existent, et de la non-existence de celles qui n'existent pas » (DK 80 B1, cité au Théétète 152a, trad. Cousin) — la suite est indispensable, et le sens (l'individu ? l'espèce ?) reste débattu. « Quant aux dieux, je ne puis savoir ni qu'ils sont ni qu'ils ne sont pas » (B4) : un agnosticisme, pas un athéisme. Enfin les antilogies (A1, B5) : « sur toute chose, deux discours opposés ». En revanche, « rendre le plus fort l'argument le plus faible » n'est pas une phrase de Protagoras : c'est une accusation rapportée par Aristote (Rhétorique II, 24, 1402a23-25), qui dit qu'on refusait « à bon droit » la prétention affichée par Protagoras. Le procès d'impiété, l'exil et les livres brûlés sont une tradition tardive que Platon ignore et que ses propres contradictions minent (Lenfant 2002, Corradi 2018). Le grand mythe de Prométhée (Protagoras 320c-328d), premier argument théorique en faveur de la démocratie, est écrit par Platon ; la plupart des spécialistes y voient un écho fidèle.

3. Postérité

Protagoras lègue au dossier une méthode et un malentendu. La méthode, c'est l'antilogie : apprendre à soutenir les deux côtés d'une question, exercice que les Dissoi logoi (v. 400) mettent en manuel et qui reste la meilleure école du raisonnement — à condition de ne pas conclure que les deux côtés se valent toujours. Le malentendu, c'est le slogan qu'on lui prête, devenu le nom générique de la sophistique. Le répertoire en garde deux traces : le faux équilibre (entrée 177), antilogie devenue rite médiatique ; et la citation apocryphe (127-128), dont « rendre le plus fort… » attribué à Protagoras est un cas d'école. Le paradoxe de l'avocat (Protagoras contre Euathlos, Aulu-Gelle V, 10) circule encore sous son nom.

Partie 1, ch. 3 (« Les sophistes arrivent »).

Gorgias de Léontinoi v. 485 – v. 380 av. J.-C.

Le discours est un puissant maître

1. Contexte

En 427, Léontinoi est en guerre contre Syracuse et envoie une ambassade demander l'aide d'Athènes. Thucydide (III, 86) rapporte l'ambassade et les vingt navires envoyés en réponse, sans nommer Gorgias ; c'est Diodore de Sicile (XII, 53), quatre siècles plus tard, qui en fait le chef de la délégation et raconte l'éblouissement des Athéniens devant sa prose cadencée. Platon confirme le succès, public et privé : Gorgias « a amassé et emporté de grosses sommes d'argent de cette ville » (Hippias majeur 282b, trad. Cousin). Une statue dorée à Delphes, dont la base a été retrouvée à Olympie, atteste au moins qu'il eut les moyens de s'honorer lui-même. Le personnage est réel, l'aura est en partie une construction rétrospective : les « figures gorgianiques » existent déjà chez Antiphon.

2. L'œuvre

L'Éloge d'Hélène est le premier texte conservé qui théorise la persuasion. Hélène est innocente parce qu'elle a agi par volonté des dieux, par violence, par persuasion ou par amour ; et la persuasion contraint l'âme comme la force contraint le corps. Au § 8 : « le discours est un grand souverain qui, avec le plus petit et le plus invisible des corps, accomplit les actes les plus divins » (logos dynastès megas estin) ; au § 14, le discours est comparé à un médicament (pharmakon) qui peut soigner ou empoisonner ; au § 21, l'auteur appelle son texte un « jeu » (paignion). La formule française courante, « la persuasion est un puissant maître », condense les § 8 et 13-14 : ce n'est pas la traduction d'une phrase unique. Le résumé en trois thèses du Traité du non-être (rien n'est ; si quelque chose est, on ne peut le connaître ; si on le connaît, on ne peut le communiquer) est celui de Sextus, pas le texte de Gorgias. Ce que Platon lui fait dire — la rhétorique « ouvrière de la persuasion » (Gorgias 453a), qui produit « la croyance sans le savoir » — est un dialogue, où Gorgias est traité avec courtoisie ; la charge vise ses disciples Polos et Calliclès.

3. Postérité

Gorgias est le premier à décrire ce que le dossier mesure : un discours agit sur l'auditeur indépendamment de sa vérité. Sa comparaison du pharmakon est la meilleure définition ancienne de l'appel aux émotions — peur (entrée 17), pitié (19) — et le § 13 (les discours qui persuadent « sans dire le vrai ») annonce la distinction entre persuader et prouver. Aristote garde de lui un précepte de débat toujours en usage : « détruire le sérieux des adversaires par le rire, et leur rire par le sérieux » (Rhétorique III, 18, 1419b3-5), et une critique de sa pédagogie : faire apprendre des modèles par cœur au lieu d'une méthode (Réfutations sophistiques 34). L'atelier S1 (les trois curseurs ethos / pathos / logos) part de son Hélène, et Barbara Cassin en a fait le manifeste d'une pensée où l'être est un effet du dire.

Partie 1, ch. 3 et ch. 4 (« Gorgias : l'Éloge d'Hélène, ou la première théorie de la persuasion ») ; atelier S1.

Prodicos de Céos v. 465 – v. 395 av. J.-C.

Le prix exact des mots

1. Contexte

Prodicos est, avec Hippias, le sophiste de la génération suivante : plus jeune que Protagoras, contemporain de Socrate. Platon le montre député de sa cité, applaudi au Conseil d'Athènes, puis donnant des leçons chez lui et en tirant « des sommes prodigieuses » (Hippias majeur 282c). Sa tarification est la donnée la plus précise dont on dispose sur le commerce du savoir : Socrate dit avoir suivi « sa démonstration à une drachme » faute d'avoir payé « celle à cinquante drachmes » (Cratyle 384b-c) — le paiement à la conférence, non au cursus, dans une ironie dont le montant exact est peut-être un trait d'esprit. Aristophane se moque de lui (Nuées 361), Platon fait dire à Socrate qu'il est son « élève » (Protagoras 341a) : hommage ou ironie, on ne tranche pas.

2. L'œuvre

Ce que Prodicos a réellement enseigné est attesté dans huit dialogues de Platon : distinguer les mots proches. « Discuter » et « disputer », « approbation » et « louange », « joie » et « plaisir » (Protagoras 337a-c, trad. Cousin) — l'exercice qui fonde la sémantique, et qui désamorce les équivoques dont vivent les éristiques. Son apologue d'Héraclès à la croisée des chemins, entre la Volupté et la Vertu, nous vient de Xénophon (Mémorables II, 1, 21-34), qui l'attribue explicitement à « Prodicos le sage, dans son écrit sur Héraclès » ; la fidélité de Xénophon est discutée, le contenu moraliste ne l'est pas. Sa théorie des dieux (DK 84 B5, chez Sextus et Cicéron) tient que les hommes ont divinisé ce qui leur est utile — le pain, le vin, l'eau, le feu. Ce qu'on lui prête à tort : une mort par la ciguë, affirmée par la seule Souda — une contamination avec Socrate, qu'aucun auteur classique ne connaît.

3. Postérité

Prodicos est le contre-exemple qui empêche de caricaturer les sophistes : un moraliste, un grammairien, un théoricien de la religion. Sa méthode est la première parade recensée contre les sophismes d'ambiguïté (entrées 122-124) : avant de répondre, demander ce que vaut le mot. Dans l'Euthydème, c'est à lui que Socrate renvoie pour désamorcer le premier tour de passe-passe des deux frères (277e-278b : « il faut d'abord apprendre la propriété des mots »). L'atelier S2 (le chien d'Euthydème) en fait sa règle : surligner le mot qui change de sens. Et son Héraclès a fourni dix siècles de peinture morale — dont l'image de cette fiche.

Partie 1, ch. 3 ; en écho au ch. 5 et à l'atelier S2.

Hippias d'Élis v. 460 – v. 400 av. J.-C.

Tout savoir, et le faire savoir

1. Contexte

Olympie est la vitrine panhellénique : tous les quatre ans, la Grèce entière s'y rassemble, et un sophiste y trouve son plus large public. Hippias y paraît, dit Platon, vêtu de la tête aux pieds de ce qu'il a fabriqué lui-même — anneau, cachet, chaussures, tunique, ceinture « dans le goût des plus riches ceintures de Perse » — et chargé de poèmes, de tragédies et « je ne sais combien d'écrits en prose sur toutes sortes de sujets » (Hippias mineur 368b-d, trad. Cousin). Il se vante d'avoir gagné « plus de cent cinquante mines » en une tournée sicilienne (Hippias majeur 282d-e). Platon force le trait, mais la polymathie est confirmée par la liste de ses œuvres, et sa Liste des vainqueurs olympiques est le premier essai de chronologie grecque commune.

2. L'œuvre

Presque tout ce qu'on sait d'Hippias, c'est Platon qui le lui fait dire — régime de vérité à garder à l'esprit. Deux apports résistent au filtre. La mnémotechnie : « je n'ai qu'à entendre une seule fois cinquante noms, je les répéterai par cœur » (Hippias majeur 285e), confirmé par Xénophon (Banquet IV, 62) — plus ancien témoignage d'un art de la mémoire enseigné. L'opposition nature / loi : les hommes sont « parents et concitoyens par nature, non par la loi ; car le semblable est par nature parent du semblable, tandis que la loi, tyran des hommes, fait violence à la nature » (Protagoras 337c-d) — la formule la plus nette du débat nomos / physis, généralement tenue pour authentiquement hippienne. Ce qu'on lui prête à tort : le portrait d'un vaniteux intellectuellement lent, que deux dialogues (Hippias majeur, Hippias mineur) ont fixé pour vingt-cinq siècles ; aucune source non platonicienne ne le confirme.

3. Postérité

Hippias incarne la figure que le dossier apprend à reconnaître : celui qui sait tout, donc qu'on croit sur tout. Sa polymathie mise en scène est l'ancêtre du faux expert (entrée 60) et de l'autorité déplacée (5-6) — l'anneau gravé qui garantit l'astronomie. Son mot sur la loi « tyran des hommes » ouvre une lignée qui va jusqu'à l'appel à la nature (16) : ce qui est naturel serait juste, ce qui est légal serait arbitraire. Mais Hippias est aussi une leçon de prudence historique : nous ne le connaissons que par son adversaire. Le dossier s'en souvient au ch. 36, quand il rappelle qu'on décrit des arguments et jamais des âmes.

Partie 1, ch. 3.

Acte II — Athènes : le procès de la technique

Aristophane v. 445 – v. 385 av. J.-C.

Le Raisonnement injuste monte sur scène

1. Contexte

Athènes en guerre contre Sparte, une démocratie où le théâtre est une institution civique : les comédies sont jouées en concours devant des milliers de citoyens, et les auteurs y attaquent nommément les puissants. Les Nuées sont représentées aux Grandes Dionysies de 423 et obtiennent le troisième et dernier prix, derrière Cratinos et Ameipsias — un échec qu'Aristophane n'a pas digéré. Le texte conservé est une seconde version, remaniée, sans doute jamais rejouée : l'agôn des deux Raisonnements et l'incendie final appartiennent à la révision. On ne sait donc pas exactement ce que le public de 423 a vu. Ce qu'il a compris, en revanche, est clair : la « nouvelle éducation » qui remplace l'autorité par l'argument peut tout justifier.

2. L'œuvre

Strepsiade, paysan endetté, veut apprendre au « pensoir » de Socrate l'art de ne pas payer ses dettes : « Ils ont là deux Raisonnements, le fort et le faible ; et de ces deux, le faible gagne en plaidant les causes injustes » (v. 112-115). Socrate y apparaît suspendu dans une corbeille, détrônant Zeus au profit des Nuées et du Tourbillon. L'agôn (v. 889-1104) oppose le Raisonnement juste, nostalgique de Marathon, au Raisonnement injuste, « le premier à avoir imaginé de contredire les lois et la justice » ; le Juste finit par capituler en comptant les spectateurs. Phidippide, formé, bat son père et le lui démontre par syllogisme (v. 1321-1451) ; Strepsiade incendie le pensoir. Ce que la pièce dit à tort — et c'est son sujet — c'est que Socrate est un sophiste : il ne faisait pas payer (Xénophon, Mémorables I, 2, 5-7) et ne s'occupait plus de physique. Le Socrate des Nuées est un type composite : physicien, rhéteur, questionneur.

3. Postérité

Les Nuées sont le premier portrait de l'argumentation vue par ceux qu'elle inquiète, et ce portrait a eu des conséquences : dans l'Apologie (18d, 19c), Platon fait de « la comédie d'Aristophane » la source des « premiers accusateurs » de Socrate, reprise mot pour mot par l'accusation de 399 — même si vingt-quatre ans séparent la pièce du procès et si les motifs réels sont politiques. Le dossier y lit un mécanisme entier : la caricature qui fabrique une cible (entrées 114-115, l'homme de paille), la culpabilité par association (54-56) qui fond trois inquiétudes en un seul homme, et la puissance d'un slogan — « rendre le plus fort l'argument le plus faible » — qui n'a besoin d'aucun nom pour condamner. Le Banquet met pourtant Aristophane et Socrate à la même table.

Partie 1, ch. 6 (« Les Nuées, le procès de Socrate et la naissance de l'insulte »).

Socrate v. 470 – 399 av. J.-C.

Accusé de rendre le plus fort l'argument le plus faible

1. Contexte

Athènes, 399 : la cité sort de la défaite contre Sparte et de la dictature des Trente, dont deux figures, Critias et Charmide, avaient fréquenté Socrate ; Alcibiade, autre familier, a trahi deux fois. L'amnistie interdit d'instruire les affaires politiques, alors on instruit l'impiété et la « corruption de la jeunesse ». Dans le portrait qu'en donne Platon, Socrate rappelle que l'accusation ne date pas d'hier : depuis longtemps on répète qu'il y a « un certain Socrate, homme savant, qui s'occupe de ce qui se passe dans le ciel et sous la terre, et qui d'une mauvaise cause en sait faire une bonne » (Apologie 18b-c, trad. Cousin). Trois peurs anciennes — athéisme, corruption des jeunes, inversion judiciaire — sont exactement celles des Nuées.

2. L'œuvre

Socrate n'a laissé aucun texte ; « l'œuvre » est ici ce qu'on a dit de lui. Il est appelé « sophiste » par Aristophane et par l'orateur Eschine — le mot n'est pas encore une insulte réservée. Il ne faisait pas payer (Xénophon), ce qui, dans l'Apologie (19d-20c), le distingue de Gorgias, Prodicos et Hippias, « qui parcourent toute la Grèce » et vendent leurs leçons. Sa méthode, telle que Platon la met en scène, consiste à demander une définition, à en tirer les conséquences, à montrer la contradiction : une réfutation qui ne cherche pas à vaincre mais à rendre l'interlocuteur conscient de ce qu'il ne sait pas. Ce qu'on lui prête à tort : « Je sais que je ne sais rien », qui ne figure pas sous cette forme chez Platon (Apologie 21d dit « je ne crois pas savoir ce que je ne sais pas ») ; et l'idée qu'il fut condamné « à cause des Nuées » — Platon le suggère, mais les motifs de 399 sont politiques.

3. Postérité

Socrate est la première victime documentée de l'amalgame que le dossier démonte : on l'a jugé sur l'image du « sophiste » et non sur ce qu'il faisait. Sa figure porte deux entrées du répertoire, l'attaque contre la personne (40) et la culpabilité par association (54-56), et une règle que le dossier adopte au ch. 36 : le sophiste se définit par l'intention, donc on ne l'impute à personne. Sa méthode est l'ancêtre direct de la « question critique » enseignée au ch. 34 — demander la définition, demander le lien — et de la réfutation par l'exemple : dans l'Euthydème, c'est en proposant de compter les dents que Ctésippe met fin à la prétention de tout savoir. Le Sophiste de Platon aura tant de mal à le distinguer du sophiste qu'il parlera du loup et du chien.

Partie 1, ch. 6 ; en écho aux ch. 34 et 36.

Platon v. 428/427 – v. 348/347 av. J.-C.

La rhétorique sans savoir est une cuisine ; avec, une dialectique

1. Contexte

Platon écrit après la mort de Socrate, et une partie de son œuvre est un procès en révision : montrer que le maître n'était pas ce que la cité a cru. Pour cela, il faut distinguer Socrate des sophistes ; pour cela, il faut définir le sophiste. Le mot, honorifique chez Hérodote, devient sous sa plume une catégorie polémique : « chasseur de jeunes gens riches », « marchand de sciences », « fabricant d'images » (Sophiste 223b-268d), « une espèce de marchand ou de détaillant des denrées dont l'âme se nourrit » (Protagoras 313c). Ce que Platon fait dire aux sophistes est un troisième régime de vérité, ni fragment ni témoignage : un dialogue où l'auteur choisit les mots. Cela n'empêche pas ses portraits d'être souvent notre meilleure source.

2. L'œuvre

Dans le Gorgias (462b-466a), la rhétorique n'est pas un art mais une « routine », une « flatterie » : « ce que la cuisine est à la médecine, la rhétorique l'est à la puissance judiciaire » (465c, trad. Cousin) — elle plaît sans soigner, et « ne peut rendre raison de rien ». Le Phèdre renverse la perspective : une rhétorique légitime existe, « conduite des âmes par les discours » (261a), à condition de connaître le vrai par la dialectique et de connaître les âmes auxquelles on parle (269d-272b). Ce qu'on lui prête à tort, c'est donc une hostilité de principe à la rhétorique : le Gorgias condamne la rhétorique sans savoir, le Phèdre définit la bonne. Il faut aussi distinguer ce que Platon a écrit de ce qu'il fait dire : « le juste est l'intérêt du plus fort » est dans la République (338c), dans la bouche de Thrasymaque ; « la justice est la loi du plus fort » est chez Calliclès (Gorgias 483b-484c), un personnage peut-être fictif ; le mythe de Prométhée est dans la bouche de Protagoras.

3. Postérité

Platon a fixé le vocabulaire dans lequel on parle encore : sophiste, flatterie, simulacre, et cette idée qu'un discours peut être « une cuisine ». L'Euthydème est le premier catalogue de sophismes par équivoque — le chien qui est père et qui est à toi, donc ton père (298d-e) — dont Aristote tirera ses Réfutations et le dossier son atelier S2 (entrées 122, 125-126). Le Théétète fournit l'argument d'auto-réfutation contre le relativisme (171a-c), et le Phèdre la thèse que le dossier reprend au ch. 7 : la persuasion n'est pas condamnable, c'est la persuasion sans vérité qui l'est. Grote, Kerferd et Cassin ont montré combien la mauvaise réputation des sophistes est son œuvre ; il reste que c'est lui qui a posé la question.

Partie 1, ch. 5 (« Le chien d'Euthydème ») et ch. 7 (« Platon contre la rhétorique ? ») ; atelier S2.

Aristote 384 – 322 av. J.-C.

Treize pièges, trois preuves, un enthymème

1. Contexte

Aristote répond au Phèdre : Platon réclamait une rhétorique fondée sur la connaissance, Aristote la construit. Les manuels antérieurs — Corax, Tisias, Gorgias — n'enseignaient que « l'attaque personnelle, l'appel à la pitié, l'excitation à la colère », qui « ont en vue non l'affaire elle-même, mais le juge » (Rhétorique I, 1, 1354a, trad. Ruelle) : plus ancien réquisitoire conservé contre l'ad hominem et l'appel à l'émotion. Puis il consacre tout le livre II aux passions, parce qu'un orateur doit les connaître pour les susciter ou les apaiser légitimement. Le paradoxe est assumé : la rhétorique est utile parce que le vrai et le juste sont plus forts par nature, mais qu'il faut savoir les défendre devant des auditoires qu'on ne peut instruire.

2. L'œuvre

La définition (I, 2, 1355b25-26, trad. Ruelle 1883, libre) : « La rhétorique est la faculté de considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader » — la version « découvrir spéculativement » est de Dufour (1932), sous droits. Trois preuves techniques (1356a1-4) : le caractère de l'orateur, la disposition de l'auditoire, le discours lui-même ; l'enthymème, « syllogisme oratoire » (1356b4). Les Réfutations sophistiques définissent le sophisme comme réfutation apparente et en dressent treize : six dans l'expression (homonymie, amphibolie, composition, division, accent, forme de l'expression), sept hors de l'expression (accident, secundum quid, ignorance de la réfutation, pétition de principe, conséquent, fausse cause, questions multiples). Ce qu'on lui prête à tort : le « triangle rhétorique » et l'ordre canonique ethos-pathos-logos, pédagogie américaine du XXe siècle ; les cinq parties de la rhétorique, doctrine romaine ; tout argumentum ad (Locke, Watts) ; la formule post hoc ergo propter hoc, latin scolaire tardif — l'idée, elle, est au livre II, 24 ; et une poignée de maximes de développement personnel (« l'excellence est une habitude » est de Will Durant).

3. Postérité

Toutes les listes de sophismes descendent des treize : équivocation (entrée 122), amphibologie (123), accent (124), composition et division (125-126), pétition de principe (98), fausse cause (61), question complexe, affirmation du conséquent (188) — et l'ignorance de la réfutation, dont l'homme de paille (114-115) est un cas. Deux thèses règlent le dossier. L'ethos se construit dans le discours et n'est pas la réputation préalable : c'est ce qui sépare la crédibilité gagnée de l'argument d'autorité (5-6). Et « ce qui fait le sophiste, ce n'est pas la faculté, c'est l'intention » (1355b17-21) : la même technique sert la dialectique, la rhétorique et l'éristique. Le double devoir du savant — ne pas se tromper, et savoir démasquer qui trompe (165a24-27) — est, mot pour mot, le programme d'un dossier anti-intox.

Partie 2, ch. 8 à 11 (« Ethos, pathos, logos » ; « L'enthymème » ; « Les Réfutations sophistiques » ; « La dialectique, la rhétorique et l'éristique ») ; ateliers S1, S3, S4.

Acte III — Rome et l'école

Cicéron 106 – 43 av. J.-C.

Instruire, plaire, émouvoir

1. Contexte

Rome au dernier siècle de la République : les procès se plaident au forum devant de grands jurys, les lois se votent après des discours, et un « homme nouveau » comme Cicéron, sans ancêtres consulaires, ne monte que par la parole. La rhétorique grecque y est arrivée par les écoles : les cinq parties du discours — inventio, dispositio, elocutio, memoria, actio — sont déjà dans la Rhétorique à Herennius (anonyme, v. 86-82, longtemps attribuée à Cicéron), et le jeune Cicéron les recopie (De inventione I, 7, 9). Ce n'est pas la doctrine d'Aristote, qui ne dit rien de la mémoire ; c'est celle de l'école hellénistique, devenue la grammaire de tout enseignement de l'éloquence en Occident.

2. L'œuvre

Ce que Cicéron a réellement écrit, et sous trois formes authentiques : « tout l'art de parler repose, pour persuader, sur trois choses : prouver que ce que nous soutenons est vrai ; nous concilier ceux qui nous écoutent ; appeler leurs âmes au mouvement que la cause réclame » (De oratore II, 27, 115) ; « prouver, plaire, fléchir » (Orator 69) ; « instruire, charmer, émouvoir » (De optimo genere oratorum I, 3). La triade docere / delectare / movere répond terme à terme à logos / ethos / pathos, avec une différence de ton : pour Cicéron, émouvoir « est la victoire » — il assume ce qu'Aristote déplorait. Authentiques aussi : « ignorer ce qui s'est passé avant sa naissance, c'est rester toujours un enfant » (Orator 120) et « l'histoire, témoin des temps, lumière de la vérité » (De oratore II, 36). Ce qu'on lui prête à tort, et qui circule massivement : « le budget doit être équilibré, le Trésor renfloué… » (Chicago Tribune, 1965) et « une nation peut survivre à ses imbéciles… mais pas à la trahison de l'intérieur » (roman de Taylor Caldwell, 1965).

3. Postérité

Cicéron est le passeur : c'est par lui, et par la Rhétorique à Herennius qu'on lui attribuait, que l'Occident latin a reçu la rhétorique comme école — un programme en cinq parties, trois devoirs, trois styles, qui tiendra jusqu'au XIXe siècle. Il rend aussi un service involontaire au dossier : il est l'auteur antique le plus cité à faux, et ses deux apocryphes politiques sont des cas d'école de la citation inventée (entrées 127-128) et de l'appel à la tradition (12) — l'Antiquité comme caution. Ses trois devoirs alimentent l'atelier S1 : à movere poussé à cent pour cent, il ne reste plus d'argument. Et son Brutus est la seule source qui date Corax et Tisias.

Partie 3, ch. 12 (« Cicéron et Quintilien : la rhétorique devient une école ») ; en écho au ch. 21 (citations apocryphes) et à l'atelier S1.

Quintilien v. 35 – v. 96 apr. J.-C.

« Un homme de bien, habile à parler » — la formule est de Caton, Quintilien l'adopte

1. Contexte

Sous l'Empire, la parole ne renverse plus de consuls : l'éloquence politique s'est retirée dans les écoles de déclamation, où l'on plaide des causes fictives. Quintilien enseigne vingt ans dans ce monde, puis rédige en deux ans le traité qui l'ordonne. Son ambition est double : former l'orateur dès le berceau, et sauver la rhétorique du soupçon que Platon avait jeté sur elle. Le livre XII s'ouvre sur une définition empruntée : « Je définis donc l'orateur, comme l'a défini Caton, un homme de bien, habile dans l'art de parler ; mais surtout un homme de bien » (XII, 1, 1, trad. Nisard). Vir bonus dicendi peritus est donc de Caton l'Ancien ; Quintilien la cite, l'adopte et en fait le titre de tout son dernier livre. L'attribuer à Quintilien est l'erreur la plus fréquente à son sujet.

2. L'œuvre

Ce que Quintilien a réellement écrit, c'est un traité de méthode et de morale mêlées. Il retient pour la rhétorique la définition de « science de bien parler » (II, 15), bene ayant le double sens d'« avec art » et de « moralement ». Le livre V classe les preuves — signes, arguments, exemples — et le chapitre 13 traite de la réfutation, « plus difficile que la preuve ». Le livre VI décrit les passions et les « visions » que l'orateur doit se représenter pour émouvoir ; les livres VIII et IX dressent la nomenclature des tropes et des figures qui passera à Fontanier et aux manuels scolaires. Une phrase authentique, souvent citée sans référence : « il faut qu'un menteur ait bonne mémoire » (IV, 2, 91). Et une nuance à ne pas taire : en XII, 1, 36-45, il admet qu'un homme de bien peut, dans une bonne cause, user d'arguments qui ne sont pas vrais pour un juge qu'on ne peut convaincre autrement — ce qui interdit d'en faire un moraliste sans faille.

3. Postérité

Quintilien lègue deux choses au dossier. Une phrase, d'abord, qui vaut règle de dignité : « si le talent de la parole peut devenir l'instrument de la méchanceté, rien n'est plus pernicieux que l'éloquence » ; enseigner la rhétorique sans éthique, écrit-il, c'est « forger des armes pour des brigands et non pour des soldats » (XII, 1, 1-3). Le ch. 36 reprend cette idée pour dire ce que la liste des sophismes ne donne pas le droit de faire. Ensuite une méthode : apprendre à réfuter comme on apprend à prouver, ce que le ch. 34 traduit en « question critique ». Son cas personnel, enfin, illustre l'argument d'autorité (entrée 5) : la formule de Caton a gagné en prestige en changeant de nom.

Partie 3, ch. 12 ; en écho aux ch. 34 et 36.

Acte IV — Nommer les coups

Antoine Arnauld et Pierre Nicole Port-Royal, 1662

Les sophismes en français

1. Contexte

Port-Royal, les années 1660 : une abbaye, un cercle de solitaires, une querelle théologique qui finira par l'expulsion et la destruction du lieu. Entre-temps, les Petites Écoles inventent une pédagogie, et la Logique naît, dit la préface, d'un pari : enseigner en quelques jours à un jeune homme tout ce qui est utile de la logique. Écrite en français et non en latin, elle devient le manuel de logique le plus lu d'Europe jusqu'au XIXe siècle. Elle mêle Aristote, Descartes et Pascal, et surtout elle rapproche la logique de l'usage : raisonner, c'est aussi ne pas se laisser tromper, par les autres et par soi.

2. L'œuvre

La troisième partie, chapitre XIX, « Des sophismes », réduit les paralogismes à « sept ou huit » — neuf en réalité : prouver autre chose que ce qui est en question, supposer pour vrai ce qui est en question, prendre pour cause ce qui n'est point cause, dénombrement imparfait, juger par l'accident, passer du sens divisé au composé, passer du « vrai à quelque égard » au « vrai simplement », abuser de l'ambiguïté des mots, conclure d'une induction défectueuse. Dans la première rubrique se lit la plus ancienne description française de l'homme de paille : « on attribue à son adversaire ce qui est éloigné de son sentiment pour le combattre avec plus d'avantage ». Le chapitre XX — ajouté aux éditions postérieures à 1662 — déplace le sophisme vers la psychologie : « sophismes d'amour-propre, d'intérêt et de passion », argument d'autorité, argument du nombre (« il y a tant de gens qui le croient »). Rien n'y est prêté à tort : le texte est daté, signé (anonymement, mais l'attribution est sûre) et consultable sur Gallica.

3. Postérité

Port-Royal fait entrer dans le répertoire, sous des noms français, ce que le dossier catalogue : l'homme de paille (entrées 114-115), le faux dilemme sous le nom de « dénombrement imparfait » (108), la fausse cause et le post hoc décrits en clair (61), la généralisation hâtive (84), l'équivoque (122). Et le chapitre XX est la passerelle historique entre sophismes et biais : deux siècles et demi avant Tversky et Kahneman, il décrit des erreurs qui viennent de ce qu'on désire croire. L'atelier S9 (de l'homme de paille au steelman) tient en une ligne de 1662 : combattre un adversaire « avec plus d'avantage » en le réécrivant. Le ch. 13 leur doit son titre.

Partie 3, ch. 13 (« Port-Royal, Locke et les noms latins ») ; en écho au ch. 20 et à l'atelier S9.

John Locke 1632 – 1704

Ad verecundiam, ad ignorantiam, ad judicium — l'ad hominem était « déjà connu »

1. Contexte

L'Angleterre de la Glorieuse Révolution : Locke rentre d'exil avec Guillaume d'Orange et publie coup sur coup les livres qui font de lui le philosophe du nouveau régime. L'Essai est autre chose — vingt ans de travail sur ce que l'esprit peut connaître et comment il se trompe. Le livre IV, chapitre XVII, « De la raison », se termine par quatre paragraphes de circonstance, § 19-22, sur « les sortes d'arguments dont les hommes se servent ordinairement pour convaincre les autres, ou du moins pour les tenir en respect ». Locke ne les appelle jamais « sophismes ». Il n'écrit pas un traité de logique : il décrit, en moraliste, ce qui se passe dans une conversation quand on veut avoir raison.

2. L'œuvre

Ce que Locke a réellement écrit : quatre noms latins, dont trois de son cru. L'argumentum ad verecundiam, « argument tiré de la modestie » — alléguer l'opinion d'hommes réputés, de sorte qu'il serait impudent de s'y opposer : « ceci, je pense, peut être appelé… ». L'ad ignorantiam — exiger de l'adversaire qu'il admette la preuve ou en fournisse une meilleure : « c'est ce que j'appelle… ». L'ad judicium, seul à apporter « une véritable instruction ». Et l'ad hominem, dont il dit : « ceci est déjà connu sous le nom de… » — presser un homme par les conséquences tirées de ses propres principes ou concessions. Ce qu'on lui prête à tort, donc : d'avoir nommé l'ad hominem, attesté avant lui (Galilée l'emploie en 1632) et enraciné chez Aristote (Réfutations 20 et 22) ; et d'avoir désigné par là l'attaque personnelle — son ad hominem est un argument légitime, tiré des concessions de l'adversaire. Le glissement vers la personne est du XIXe siècle, chez Whately.

3. Postérité

Locke est le point d'origine de la prolifération des « ad » : Isaac Watts (1725) ajoute ad fidem, ad passiones, ad populum ; les manuels des XIXe et XXe siècles forgent ad baculum, ad misericordiam, ad nauseam, ad novitatem, ad antiquitatem. Aucun n'est aristotélicien. Trois entrées du répertoire portent directement sa marque : l'argument d'autorité (5-6), l'appel à l'ignorance (26) et l'ad hominem (40-41) — à condition de rappeler qu'il n'en a nommé que deux, et que son troisième a changé de sens. Locke offre aussi une nuance que le dossier retient : ces arguments ne sont pas toujours fallacieux, ils ne font simplement pas « avancer vers la connaissance ». Le ch. 13 s'appuie sur lui pour montrer que les noms latins sont modernes.

Partie 3, ch. 13 ; en écho aux ch. 16 et 17.

Jeremy Bentham 1748 – 1832

Le livre des sophismes politiques

1. Contexte

L'Angleterre de la Régence et des débats sur la réforme électorale : Bentham observe la Chambre des communes bloquer toute réforme avec les mêmes arguments depuis un siècle. Il rédige entre 1806 et 1811 des liasses sur les « sophismes politiques », que son éditeur genevois Étienne Dumont publie d'abord en français, en 1816 ; la version anglaise, mise en forme par Bingham, ne paraît qu'en 1824. Le texte français a donc précédé l'anglais de huit ans. Pour la première fois, un traité de sophismes ne part pas de la logique mais d'une assemblée réelle, et classe les arguments selon leur fonction stratégique : freiner.

2. L'œuvre

Bentham définit le sophisme comme « tout argument employé, ou tout sujet suggéré, dans le dessein, ou avec la probabilité, de produire l'effet de la tromperie », et le range en quatre classes. Sophismes d'autorité : « la sagesse de nos ancêtres », l'« argument chinois » de l'immobilisme. Sophismes de danger : l'épouvantail (hobgoblin argument, « pas d'innovation ! »), l'accusation de « théorie », le « où s'arrêtera-t-on ? » — la pente glissante avant le nom. Sophismes d'ajournement : « ce n'est pas le moment », « pas de précédent », « l'argument de l'escargot ». Sophismes de confusion : généralités vagues, et surtout les termes laudatifs et dyslogistiques — la même chose nommée « fermeté » ou « obstination » selon le camp —, la question de fait déplacée en question de personne, le cui bono retourné. Rien ne lui est prêté à tort ; le risque est inverse : oublier que l'édition critique de Schofield (Oxford, 2015) a rétabli un texte que Bingham avait abrégé.

3. Postérité

Bentham est l'inventeur du sophisme politique comme genre, et le premier à analyser les mots qui jugent en nommant — ancêtre direct du cadrage (framing) que le dossier traite au ch. 32 avec Orwell et Lakoff. Le répertoire lui doit quatre entrées reconnaissables : l'appel à la tradition (12), l'appel à la peur (17), la pente glissante (69) et le déplacement de la question vers la personne (40). Il apporte aussi une théorie des intérêts qui font accepter les sophismes — « préjugés engendrés par l'intérêt » —, très proche du chapitre XX de Port-Royal et qui prépare le raisonnement motivé du ch. 28. Enfin, l'histoire éditoriale de son livre est une leçon en soi : un traité anglais sur la mauvaise foi parlementaire, lu d'abord en français.

Partie 3, ch. 13 ; en écho aux ch. 16, 18 et 32.

Arthur Schopenhauer 1788 – 1860

Trente-huit stratagèmes pour les parer

1. Contexte

Berlin, vers 1830 : Schopenhauer a programmé ses cours aux mêmes heures que ceux de Hegel, et personne n'est venu. Il rédige alors, pour lui-même, un traité de « l'art de disputer », inachevé, auquel il renonce et dont il ne donne qu'un abrégé dans les Parerga (1851). Le manuscrit paraît quatre ans après sa mort. Le sous-titre allemand Die Kunst, Recht zu behalten et le titre français L'Art d'avoir toujours raison sont des titres d'éditeurs — tirés de la première phrase : « La dialectique éristique est l'art de disputer, et de disputer de telle sorte qu'on ait raison, donc per fas et nefas », par tous les moyens, permis ou non.

2. L'œuvre

Trente-huit Kunstgriffe — ni trente-six ni quarante — écrits du point de vue du tricheur, précédés d'une introduction sérieuse sur la vanité « particulièrement irritable en ce qui concerne les facultés intellectuelles » qui fait disputer pour gagner plutôt que pour trouver. Schopenhauer cite ses sources, Aristote surtout (Topiques, Réfutations sophistiques 15), et plusieurs stratagèmes portent un nom classique : le 1 est l'extension abusive, le 12 le choix des mots qui préjugent, le 16 l'ad hominem au sens de Locke, le 30 l'ad verecundiam (« il n'y a pas d'opinion, si absurde soit-elle, que les hommes n'embrassent aussitôt qu'on a réussi à les convaincre qu'elle est généralement admise »), le 32 le rangement dans une catégorie détestée, le 36 le flot de paroles incompréhensibles, le 38 l'insulte finale « quand on s'aperçoit que l'adversaire est supérieur ». Ce qu'on lui prête à tort : « toute vérité franchit trois étapes : ridiculisée, combattue, acceptée comme évidente » — introuvable dans ses œuvres, construction anglophone du XXe siècle ; et l'image d'un partisan de la manipulation, alors que le texte se conclut par le conseil de ne disputer « qu'avec des gens que l'on estime […] et qui aiment la vérité ».

3. Postérité

Le petit livre (traductions Plard, 1990 ; Miermont, 1998, sous droits) a fait de Schopenhauer le nom populaire de la mauvaise foi argumentative, à contresens de son intention. Le dossier lui rend son sens : un manuel de coups pour les parer, et l'atelier S5 en déroule la frise, de I à XXXVIII, avec pour chacun l'équivalent moderne. Les correspondances sont nettes : le 30 est l'argument d'autorité et de popularité (entrées 1, 5-6), le 32 la culpabilité par association (54-56) et l'ancêtre du reductio ad Hitlerum, le 36 le Gish gallop (148-150), le 38 l'ad personam (43). Sa fausse citation sur les « trois étapes » est un piège double : appel à l'autorité et sophisme de Galilée (58) — « ils rient de moi, donc j'ai raison » — dans une même phrase.

Partie 3, ch. 14 (« Schopenhauer : trente-huit façons de gagner sans avoir raison ») ; atelier S5.

Acte V — Réexaminer la liste

Charles Hamblin 1922 – 1985

La fin du traitement standard

1. Contexte

Dans les années 1960, les manuels de logique anglo-saxons se terminent tous par le même chapitre : une liste de « sophismes » — ad hominem, pétition de principe, pente glissante… — assortie d'exemples inventés et de définitions recopiées de manuel en manuel. Hamblin, qui enseigne la logique formelle et écrit des compilateurs, lit cette liste avec l'œil d'un homme habitué aux définitions exactes, et constate qu'elle n'en a aucune. Fallacies paraît en 1970 : c'est le premier livre en trois siècles qui reprenne l'histoire entière, d'Aristote à Locke et Whately, pour demander ce qu'est au juste un sophisme.

2. L'œuvre

La cible s'appelle le « traitement standard » (the Standard Treatment, chap. 1), résumé par une phrase (p. 12) : « Un argument fallacieux, comme vous le dit presque chaque exposé depuis Aristote, est un argument qui paraît valide mais ne l'est pas. » Hamblin montre que cette définition ne couvre ni la pétition de principe, formellement valide, ni l'ad hominem, qui n'est pas un argument déductif, ni les questions multiples, qui ne sont pas des arguments. Il propose de refonder la théorie sur une « dialectique formelle » : des règles de dialogue, où le sophisme est une infraction à une règle d'échange, non une erreur de forme. Ce qu'on lui prête à tort, ou plutôt ce qu'il a un peu forcé : Hans Hansen (2002) a montré que le « traitement standard » est en partie un homme de paille — peu de manuels donnaient vraiment cette définition. La critique de la liste avait elle-même sa liste.

3. Postérité

Fallacies a relancé une discipline entière : la logique informelle (Johnson et Blair, 1977), la théorie de l'argumentation de Woods et Walton, la pragma-dialectique d'Amsterdam avec ses dix règles, les « questions critiques » de Walton. Ce que le dossier en retient est une méthode : un sophisme n'est pas une faute de logique mais un manquement à ce que le dialogue exige ; le nommer n'est pas le réfuter ; le même schème est légitime ou non selon le contexte. C'est la base du ch. 34 — poser la question critique plutôt que coller l'étiquette — et du sophisme du sophisme (entrée 173), que Hamblin permet de comprendre : un mauvais argument ne rend pas la conclusion fausse. Et sa pétition de principe (98) reste l'exemple qui fait tomber la définition.

Partie 3, ch. 15 (« 1970 : Hamblin, et ce qu'est vraiment un sophisme ») ; en écho au ch. 34.

Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca 1958

L'argumentation comme accord d'un auditoire

1. Contexte

Bruxelles, après la guerre. Perelman, positiviste logique de formation, a voulu fonder la justice en raison et s'est heurté à un mur : les jugements de valeur ne se démontrent pas. Plutôt que d'en conclure qu'ils sont arbitraires, il entreprend avec Lucie Olbrechts-Tyteca une enquête de dix ans sur la manière dont on argumente réellement — en droit, en philosophie, en politique — et redécouvre la rhétorique d'Aristote, oubliée depuis que la logique l'avait réduite à l'étude des figures. L'année 1958 est une charnière : le Traité paraît à Paris, The Uses of Argument de Stephen Toulmin à Cambridge, chacun ignorant l'autre.

2. L'œuvre

Le Traité oppose l'argumentation à la démonstration : l'une est contraignante et formelle, l'autre vise à « provoquer ou accroître l'adhésion des esprits aux thèses qu'on présente à leur assentiment » — elle suppose toujours un auditoire. D'où la notion d'auditoire universel : l'auditoire idéal que l'orateur se donne quand il prétend convaincre tout être raisonnable. Suit une typologie des techniques : arguments quasi logiques, fondés sur la structure du réel, fondant la structure du réel, dissociation des notions ; et la réhabilitation du genre épidictique, l'éloge, qui renforce l'adhésion aux valeurs communes. Le Traité parle très peu de « sophismes » : pour ses auteurs, la frontière entre argument et sophisme est relative à l'auditoire. Ce qu'on prête à tort au duo, c'est le silence sur la seconde signataire : Lucie Olbrechts-Tyteca est coauteure à part entière, et la préface le dit.

3. Postérité

La « nouvelle rhétorique » a rendu à l'argumentation son objet — non pas la validité mais l'adhésion — et sa dignité philosophique. Le dossier lui doit une lecture de l'épidictique qui éclaire la propagande et le discours de meeting (ch. 32) : un genre où le public ne décide rien, et où l'on ne fait que renforcer ce qu'il croit. Il lui doit aussi une prudence de méthode, reprise au ch. 34 : un argument n'est pas un sophisme dans l'absolu, il l'est pour un auditoire et dans un échange — ce qui interdit de brandir le répertoire comme un arsenal. Et il partage avec le Traité sa thèse de fond, formulée trois ans avant Asch et vingt ans avant Kahneman : on persuade des gens, pas des propositions.

Partie 3, ch. 15 ; en écho aux ch. 32 et 34.

Acte VI — Mesurer ce qui marche sur nous

Solomon Asch 1907 – 1996

Les lignes, et ce qu'on leur a fait dire

1. Contexte

Les États-Unis d'après-guerre, où la psychologie sociale cherche à comprendre comment des sociétés entières ont pu suivre. Asch, formé à la Gestalt, refuse l'idée que le jugement est une simple addition d'influences : il veut savoir ce qu'une personne fait quand ses yeux et le groupe se contredisent. Le protocole est d'une sobriété exemplaire : sept à neuf personnes, toutes complices sauf une, une ligne étalon, trois lignes de comparaison dont une seule a la même longueur, un écart évident ; dix-huit essais, dont douze où les compères donnent à voix haute, à l'unanimité, une réponse fausse.

2. L'œuvre

Les chiffres : 36,8 % des réponses sur les essais critiques suivent l'erreur de la majorité ; environ trois participants sur quatre cèdent au moins une fois ; un sur quatre ne cède jamais ; sans groupe, moins de 1 % d'erreurs. Un seul allié qui répond juste fait tomber la conformité au quart ; la majorité produit son plein effet dès trois compères. Ce qu'on a fait dire aux lignes — et qu'Asch n'a pas écrit : que « les gens croient n'importe quoi si le groupe le dit ». Il insistait au contraire sur l'indépendance : 63 % des réponses restent correctes, et dans les entretiens la plupart des conformes disent avoir douté de leurs yeux ou voulu « ne pas gâcher l'expérience » ; très peu ont vu la ligne différemment. La méta-analyse de Bond et Smith (1996, 133 études, 17 pays) confirme l'effet, plus fort dans les cultures collectivistes et en déclin aux États-Unis ; Franzen et Mader (2023) retrouvent un tiers d'erreurs en Suisse.

3. Postérité

Asch a donné une mesure au plus vieux des sophismes, l'appel à la popularité (entrée 1), et sa base au principe de « preuve sociale » de Cialdini. Le dossier lui emprunte deux choses. L'atelier S20, « La ligne C », reproduit le protocole : douze essais, sept « participants » unanimes sur une réponse fausse — et, comme chez Asch, la présence d'un allié, parce que c'est le résultat le plus utile : un seul désaccord exprimé suffit à rendre la liberté aux autres. Et une règle de lecture, au ch. 30 : les expériences célèbres sont souvent citées à contresens, et la première chose à vérifier est ce que l'auteur a écrit. Asch, lu dans le texte, est un plaidoyer pour l'indépendance.

Partie 5, ch. 28 (« Confirmation, raisonnement motivé, conformité ») ; atelier S20.

Amos Tversky et Daniel Kahneman 1937-1996 ; 1934-2024

Les erreurs sont systématiques, donc prévisibles

1. Contexte

Jérusalem, 1969 : Kahneman invite Tversky à son séminaire, et une collaboration de quinze ans commence, dont les protagonistes ont dit qu'ils ne savaient plus qui avait eu quelle idée. Le point de départ est un constat : les statisticiens eux-mêmes raisonnent mal sur les petits échantillons. L'hypothèse est que le jugement intuitif ne calcule pas les probabilités mais applique des raccourcis — des heuristiques — utiles et généralement valides, qui produisent des erreurs dans des situations reconnaissables. L'article de Science de 1974, huit pages, installe le vocabulaire. Il ne dit pas que l'humain est irrationnel ; il dit que ses erreurs ont une forme.

2. L'œuvre

Trois heuristiques — représentativité, disponibilité, ancrage-ajustement — et la liste des biais qu'elles produisent : négligence des taux de base, insensibilité à la taille d'échantillon, corrélation illusoire, ajustement insuffisant. L'expérience emblématique de l'ancrage : une roue truquée pour s'arrêter sur 10 ou sur 65, puis la question du pourcentage de pays africains à l'ONU — médiane 25 % après 10, 45 % après 65. La théorie des perspectives (1979) ajoute que l'on évalue des changements et non des états, que les pertes pèsent plus que les gains, que les petites probabilités sont surpondérées. Ce qu'on prête à tort au programme : que tous ses résultats se répliquent également. L'ancrage est le plus solide de tous (Many Labs, 36 sites, effets très grands) ; le paramètre d'aversion à la perte varie ; et Kahneman lui-même a reconnu, en 2017, avoir trop cru à certaines études d'amorçage citées dans son livre. La formule « Système 1 / Système 2 » est une commodité d'exposition, non une anatomie.

3. Postérité

Le programme « heuristiques et biais » a fait passer la persuasion du côté de la mesure : ce que Gorgias affirmait, on le chiffre. Le dossier lui consacre deux chapitres et trois ateliers — S16, la roue des nations, avec un nombre vraiment aléatoire ; S17, Linda et la règle de conjonction ; S18, la lettre et la disponibilité — et lui doit la lecture des sophismes statistiques (entrées 213-214, le taux de base de l'atelier S11). Il lui doit aussi une leçon d'honnêteté, reprise au ch. 30 : une science des biais doit dire ses propres biais, et Kahneman a décrit les siens. La collaboration elle-même est un modèle : deux personnes qui se contredisent produisent ce qu'aucune n'aurait trouvé seule — ce que Mercier et Sperber expliqueront.

Partie 5, ch. 26 (« 1974 : deux psychologues et un article dans Science ») et ch. 27 (« Ancrage, représentativité, disponibilité ») ; ateliers S16, S17, S18 ; formule F5.

Hugo Mercier et Dan Sperber 2011, 2017

Nous raisonnons pour convaincre

1. Contexte

Après quarante ans de « biais », la psychologie du raisonnement se trouve devant une énigme : si la raison servait à mieux penser seul, comment expliquer qu'elle y réussisse si mal — biais de confirmation, raisonnement motivé, tâche de Wason échouée par neuf personnes sur dix ? Sperber, qui avait avec Wilson refondé la pragmatique sur la notion de pertinence, et Mercier, son élève, prennent le problème à l'envers : et si la raison n'avait pas évolué pour la réflexion solitaire mais pour la conversation — produire des arguments pour convaincre les autres, évaluer ceux qu'on nous adresse ? L'article de 2011, ouvert aux commentaires de BBS, reçoit un accueil partagé sur l'évolution et un large accord sur les prédictions.

2. L'œuvre

La théorie argumentative fait quatre prédictions testables. Le biais de confirmation est attendu en production : chercher des arguments pour sa thèse est le travail d'un avocat. L'évaluation des arguments d'autrui, elle, doit être bonne — et elle l'est : on rejette les mauvais arguments des autres bien mieux que les siens. Les groupes qui délibèrent doivent surpasser les individus : sur la tâche de Wason, environ 9 % d'individus trouvent la réponse, environ 75 % des groupes de cinq ou six (Moshman et Geil, 1998), et ce sont les arguments, non la confiance, qui l'expliquent (Trouche, Sander et Mercier, 2014). Enfin la vigilance épistémique (Sperber et al., 2010) filtre ce qu'on accepte : nous ne sommes pas crédules par défaut, nous sommes crédules envers ceux que nous avons des raisons de croire. Ce qu'on leur prête à tort : une apologie de la crédulité ou de la « post-vérité ». Mercier (2020) soutient l'inverse — la propagande et la publicité marchent beaucoup moins que la légende ne le dit.

3. Postérité

C'est le pivot du dossier, parce que la théorie relie ses deux moitiés : les sophismes sont les outils d'une faculté faite pour argumenter ; les biais sont ce que cette faculté fait quand personne ne lui répond. Le remède n'est donc pas de « raisonner seul, mieux », mais de s'exposer à la contradiction — ce que les ch. 34 et 35 traduisent en méthode, et ce que l'atelier S19 (les quatre cartes) illustre par le contraste entre le score solitaire et le score du groupe. Le récit évolutionnaire reste débattu ; les prédictions empiriques tiennent. Et la théorie donne un sens à la galerie entière : Protagoras, Schopenhauer, Asch et Kahneman décrivaient, chacun à sa manière, la même faculté vue de face ou de dos.

Partie 5, ch. 30 (« Ce que la psychologie des biais doit dire de ses propres biais ») ; en écho aux ch. 28, 34 et 35 ; atelier S19.