Rien de ce qui suit n'est vrai. Ce texte est un exercice : un plaidoyer construit pour ne commettre que des sophismes, du premier mot au dernier. Il n'y a pas un argument valide, pas une source, pas un chiffre exact. Il est écrit pour être joué sincèrement — c'est ce qui le rend démonstratif, et c'est ce qui le rend dangereux hors contexte.
Deux règles, donc : ne pas en diffuser d'extrait sans sa révélation, et se rappeler qu'aucune personne réelle n'y est visée. L'orateur est un personnage ; ce qu'il dit ressemble à ce que nous nous disons à nous-mêmes, et c'est le sujet.
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Flash n° 1 — « Deux minutes, chrono »
Le charlatan qui vend. Deux minutes, un plaidoyer pour apprendre les sophismes — et pas un argument valide.
Deux minutes. Chrono.
Trois millions de personnes ont déjà appris cette liste, et cette semaine tout le monde s'y met : ne soyez pas le dernier. Un professeur l'a dit à la télé — un prix Nobel de chimie, invité sur un plateau de pédagogie. Celui qui l'a écrite est millionnaire. Ça se transmet depuis l'Antiquité, c'est la méthode 2026, et c'est cent pour cent naturel.
Si vous ne l'apprenez pas, vos enfants ne sauront plus penser. J'y ai passé six mois, vous n'allez pas me faire ça. Vous êtes bien trop intelligents pour refuser. (photo d'enfant, musique triste)
Personne n'a jamais prouvé que ça ne marchait pas — d'ailleurs, prouvez-moi le contraire. Deux cent trente-six. Deux cent trente-six. Deux cent trente-six. Les objections ? Bof. C'est mon avis. Et il y a quand même plus grave dans le monde.
Les preuves. J'ai lu la liste un mardi, promu le jeudi. Les ventes montent exactement en même temps que le niveau général. Si les jeunes vont mal, c'est qu'ils ne l'ont pas. Ne pas l'apprendre, c'est la fin de la civilisation en trois étapes. Mon grand-père ne l'a jamais lue et il a vécu quatre-vingt-quinze ans — ça ne compte pas. Regardez ce graphique : je n'ai gardé que les six mois qui montent, avec un axe qui démarre à quatre-vingt-quatorze pour cent. Nos lecteurs ont retenu cent quatre-vingts entrées en moyenne. Deux fois plus efficace ! Trois avis cinq étoiles.
Mes contradicteurs ? Un incompétent, qui dit ça parce qu'il a un livre à vendre, et qui a été invité sur cette chaîne-là — vous savez très bien comment ça a commencé, en 1933. On s'est moqué de Galilée, on se moque de moi. S'il n'existe aucune preuve, c'est qu'on l'a fait disparaître ; et si l'on me contredit autant, c'est bien que je dérange.
Vos objections. Soit vous l'apprenez, soit vous sombrez. Vous voulez « nuancer » ? Donc vous voulez brûler le livre. Aucun vrai esprit critique ne conteste cette liste — ah, lui la conteste ? Alors ce n'est pas un vrai. Je vous réponds en dix-huit points et je n'ai pas le temps de développer. Une étude ? Trop récente. Une autre ? Trop ancienne. Je n'affirme rien, je pose juste la question. Comme disait Einstein… Voilà : c'est démontré.
(silence — trois secondes)
44 sophismes en deux minutes. Aucune source. Aucun chiffre vrai. Aucun argument valide.
Et vous avez hoché la tête.
C'est pour ça qu'on apprend l'esprit critique. Pas pour gagner un débat : pour ne pas perdre le vôtre. Et surtout pas pour crier « sophisme ! » à la figure des gens — ça, c'est l'entrée n° 173, et c'est le premier piège de tous ceux qui apprennent la liste.
Une seule phrase vraie ce soir. C'est la dernière :
Ne me croyez pas. Vérifiez.
Flash n° 2 — « Surtout, n'apprenez pas »
L'inversion : on ne vend rien, on dissuade. C'est la version qui ouvre et ferme le dossier. Le refrain revient sept fois ; le dernier mot est « Vous ».
Écoutez-moi bien. Je vais vous rendre service.
Surtout, n'apprenez pas l'esprit critique.
Personne ne le fait. Vos parents ne l'ont pas fait, vos grands-parents non plus, et ils ont très bien vécu. Douter, ce n'est pas naturel : regardez un enfant. Il croit tout. Il est heureux.
N'apprenez pas.
Parce que si vous vérifiez une information aujourd'hui, demain vous en vérifierez deux, dans un mois vous ne croirez plus personne, et vous finirez seul. Vous perdrez vos amis. Vous deviendrez ce type insupportable qui demande « source ? » en soirée. Et je vous le dis très gentiment : ces gens-là, on finit toujours par ne plus les inviter.
N'apprenez pas.
Vous avez déjà un excellent instinct. Vous, vous sentez les choses. Vous n'êtes pas comme les autres. Et de toute façon, chacun son avis. La vérité est toujours quelque part au milieu, alors pourquoi la chercher ?
N'apprenez pas.
Vous ne pourrez jamais tout vérifier, donc autant ne rien vérifier du tout. Ça prend un temps fou : ils vous noieront sous les arguments avant que vous ayez fini d'examiner le premier. Et vous croyez ça depuis vingt ans — vous n'allez pas tout jeter maintenant. Franchement, il y a plus grave dans le monde.
N'apprenez pas.
Ceux qui vous disent de vérifier, ils vérifient tout, eux ? Et pourquoi ne parle-t-on jamais de leurs erreurs à eux ? Ce sont des donneurs de leçons, des angoissés, des gens qui ont besoin d'avoir raison. D'ailleurs, aucun vrai sceptique n'apprend des listes par cœur.
N'apprenez pas.
Personne n'a jamais prouvé que ça servait à quelque chose — prouvez-moi le contraire. Les gens sérieux savent déjà tout cela, et un très grand physicien l'a parfaitement dit à propos de l'éducation. Comme disait Einstein… Moi, je connais quelqu'un qui vérifiait tout, et il s'est trompé quand même. J'ai ouvert un manuel de logique une fois : j'ai fait une insomnie.
N'apprenez pas.
Parce qu'on ne sait même pas où commence exactement une fausse information, et parce que tout le monde ment, de toute façon. Ne croyez ni les journaux, ni les universités, ni les chiffres. Et posez-vous la seule vraie question : et si l'esprit critique était précisément ce qu'ils veulent vous faire apprendre ?
N'apprenez pas.
Soit vous vivez tranquille, soit vous doutez de tout. Vous voulez donc ne plus jamais rien croire ? La Vérité finit toujours par sortir toute seule. Ceux qui se font avoir l'avaient un peu cherché. Et très sincèrement, ce n'est pas le moment d'en parler.
Voilà. C'est réglé.
(silence — trois secondes)
Trente-neuf arguments pour ne jamais réfléchir. Trente-neuf sophismes. Je les ai comptés.
Aucun n'est valide. Aucun n'est vrai.
Et pourtant, je parierais que trois ou quatre d'entre eux vous ont paru raisonnables. Confortables. Familiers.
C'est normal. Ce sont vos propres phrases. Ce sont celles qu'on se dit à soi-même, le soir, pour ne pas avoir à aller vérifier.
L'esprit critique, ce n'est pas savoir démonter les autres.
C'est savoir reconnaître ces trente-neuf phrases-là quand c'est vous qui vous les dites.
Alors n'apprenez pas les sophismes pour gagner un débat.
Apprenez-les pour cesser d'être manipulé par le seul menteur que vous croirez toujours sur parole.
(temps)
Vous.
Ne me croyez pas. Vérifiez.
Flash n° 3 — « Apprenez ! »
Le même discours, retourné une seconde fois : cette fois l'orateur défend l'esprit critique — et le défend toujours aussi mal.
Levez la tête.
On nous ment. Tous les jours. Depuis toujours.
Et nous sommes déjà des millions à l'avoir compris. Vous êtes les derniers à ne pas nous avoir rejoints.
Apprenez !
Parce qu'en face, il y a un camp⟦E-26⟧. Des donneurs de leçons. Des vendus. Des gens qui ont intérêt à ce que vous restiez ignorants. Leur mot d'ordre, c'est le relativisme — et vous savez très bien où mène le relativisme. Vous savez comment ça a commencé, en 1933.
Ignorance, paresse, complicité : c'est le même mot. Ce sont des critico-phobes.
Apprenez !
Parce que la Vérité nous attend. Parce qu'il n'y a pas de milieu : soit vous savez, soit vous êtes une proie. Parce que ceux qui se sont fait avoir n'avaient qu'à apprendre. Parce qu'on s'est moqué de Galilée, et qu'on se moquera de vous.
Et si l'on vous réclame des preuves : qu'ils prouvent d'abord le contraire.
Apprenez !
Il n'y a plus une minute à perdre. Vos enfants n'auront pas de seconde chance. Et ceux qui hésitent encore ce soir, on les reconnaîtra demain.
Ne restez pas tièdes : un vrai esprit critique ne tergiverse jamais. J'ai vu l'un des vôtres dire bien pire que vous, alors assumez.
Apprenez !
Trois cent quarante-six pour cent d'augmentation des fausses informations. Le chiffre est là. Regardez la courbe. Deux fois plus qu'avant. Je vous ai envoyé trente liens, ils sont accablants. Et j'en ai dix-huit autres, mais je n'ai pas le temps de développer.
Apprenez !
Parce qu'il est naturel de vouloir savoir : c'est la nature elle-même qui l'a mis en nous. Parce que c'est la grande cause de notre époque. Parce que vous, vous n'êtes pas comme les autres — vous l'aviez senti tout seuls, au fond.
Et s'ils vous répondent avec de beaux arguments : leurs arguments sont pleins de sophismes, donc ils ont tort.
Apprenez !
Peu importent les moyens, la cause est juste. Peu importe que j'exagère un peu ce soir : eux font pire.
Si l'on me contredit à ce point, c'est bien que je dérange. Et s'il n'existe aucune preuve de ce que j'avance, c'est qu'on l'a fait disparaître.
Voilà. C'est dit. C'est prouvé.
Levez-vous.
(silence — trois secondes)
Vous avez eu envie de vous lever. Quelques-uns ont applaudi.
Je viens de vous recruter. Pour la bonne cause, avec les pires méthodes : trente-neuf sophismes, un ennemi désigné, une urgence inventée, un chiffre faux, et pas une seule preuve.
C'est le piège le plus difficile à voir. On se méfie de celui qui vous manipule contre l'esprit critique. On ne se méfie jamais de celui qui vous manipule pour.
Un troupeau de sceptiques reste un troupeau.
L'esprit critique ne se crie pas. Il ne se jure pas. Il ne se brandit pas comme un drapeau. Il se pratique — seul, à froid, lentement, et d'abord contre soi-même.
Alors non.
Ne m'applaudissez pas. Ne me suivez pas.
Ne me croyez pas. Vérifiez.
Version longue — le plaidoyer complet
Prologue, onze actes, épilogue : la version de vingt minutes, qui commet l'ensemble du répertoire.
Mes amis. Mes très chers amis. Merci d'être venus.
Douze millions de personnes ont déjà consulté cette liste. Douze millions. Et cette semaine, tout le monde s'y met : ne soyez pas le dernier de votre équipe à ne pas l'avoir apprise. Tout le monde sait bien que l'esprit critique se perd ; il suffit d'un peu de bon sens pour s'en rendre compte.
D'ailleurs, un professeur l'a dit à la télévision — un prix Nobel de chimie, qui s'exprimait ce soir-là sur la pédagogie. Croyez-moi : j'ai vu les chiffres. Et vous, combien de dossiers avez-vous publiés, pour en douter ? Avez-vous seulement lu les mille trois cent quatre-vingt-quatre lignes du document avant de le critiquer ?
Celui qui l'a compilé est millionnaire, c'est bien qu'il a compris quelque chose. Enfin — non, pardon : il n'a pas un sou, c'est bien qu'il est sincère. Les deux. Les deux à la fois.
On a toujours transmis le savoir par des listes, et c'est la toute dernière méthode de 2026, donc forcément la meilleure. Vos vieux manuels de logique de 2011 ? Périmés. Alors que celle-ci nous vient d'une tradition monastique tibétaine, et qu'elle est cent pour cent naturelle, sans aucun additif.
Réfléchissez bien : si vous n'apprenez pas cette liste, vos enfants ne sauront plus penser. Et je dis ça très gentiment, mais ceux qui ne l'apprennent pas, on finit toujours par les remarquer. Moi-même, j'y ai passé six mois, je suis épuisé, vous n'allez pas me faire ça. Vous êtes bien trop intelligents pour refuser — contrairement à ceux d'en face, qui vous prennent ouvertement pour des imbéciles. (musique triste, photo d'enfant qui regarde un écran)
Parce que si les sophismes existaient vraiment, ce serait proprement insupportable — donc ils n'existent pas ; et comme il serait merveilleux que cette liste fonctionne, elle fonctionne. Moi j'y crois, ça m'arrange. Et puis c'est parfaitement légal.
Personne n'a jamais prouvé que cette liste ne rendait pas plus intelligent ; aucun manuel n'en parle, ce qui achève de le démontrer. Un cerveau humain qui retiendrait deux cent trente-six entrées ? Je n'arrive même pas à me le représenter, donc c'est faux — non, attendez : je n'arrive pas à me l'expliquer, donc c'est surnaturel. Voilà.
Deux cent trente-six. Deux cent trente-six. Deux cent trente-six.
Les objections ? (soupir) Bof. C'est un projet bénévole, porté avec le cœur, on ne va pas ergoter sur les chiffres. Et de toute façon, c'est mon avis. Vous vous inquiétez d'une liste alors qu'il y a des guerres ? Moi, personnellement, ça a changé ma vie.
Vous m'aviez demandé si c'était efficace : je viens de vous démontrer que c'était populaire. Cette liste est rédigée en français, elle est donc rigoureuse. Méfiez-vous des critiques : elles émanent d'un institut public, c'est-à-dire de la propagande d'État. Et entre ceux qui la disent indispensable et ceux qui la disent inutile, la vérité est sans doute au milieu : elle est à moitié utile. C'est réglé.
Parlons maintenant de mes contradicteurs.
Le premier est un incompétent notoire — et évidemment qu'il critique, il enseigne la rhétorique, ça l'arrange bien. Et puis, franchement, vous avez vu sa tête ?
Il me reproche mes sources ? Il a relayé une intox en 2021. Oui, j'ai un peu gonflé un chiffre tout à l'heure, mais lui a fait bien pire. Et d'abord, pourquoi ne parle-t-on jamais de ce qui se passe ailleurs ?
Avant même qu'il ne prenne la parole, sachez qu'il a été remercié de son ancien poste. Il dit tout cela parce qu'il a un livre à vendre, et parce qu'il a grandi à la campagne, ce qui, psychologiquement, explique absolument tout. Nous critiquer maintenant, c'est faire le jeu de l'adversaire. Et sur ce ton-là, moi, je ne discute pas. Il a écrit « sa » au lieu de « ça » dans son message.
Il a accepté une interview sur cette chaîne-là : ce qu'il défend, au fond, c'est du relativisme — et vous savez très bien comment ça a commencé, en 1933. Moi, à l'inverse, j'ai été cité par un astronaute.
On s'est moqué de Galilée, on se moque de moi. Il y a bien un chercheur qui n'est pas d'accord avec eux, et une pétition signée par mille deux cents scientifiques — dont aucun n'a jamais publié sur le sujet, mais ils sont mille deux cents.
Venons-en aux preuves. J'ai des preuves.
J'ai lu la liste un mardi. Le jeudi, j'obtenais une promotion. Les ventes de la liste et le niveau de culture générale progressent exactement au même rythme. On me dira que c'est la rentrée : non. C'est ce câble-là qui a lâché. Les gens qui lisent la liste dorment mieux. Les villes où l'on enseigne le plus la logique sont celles où l'on ment le plus : l'enseignement de la logique produit donc le mensonge. Ou l'inverse, selon le sens dans lequel on tient le graphique.
Si les jeunes vont mal, c'est qu'ils n'ont pas la liste. Il faut la liste pour bien penser, donc la liste suffit à bien penser. Ne pas l'apprendre, c'est ouvrir la porte : demain les mots n'auront plus de sens, après-demain la civilisation. Alors que si vous l'apprenez, tout le quartier ira mieux. J'ai d'ailleurs remis ce soir le pull que je portais à ma première lecture.
Le site est tombé le soir de la sortie : c'était évidemment volontaire. J'ai commencé la liste au pire moment de ma vie, et depuis, je vais mieux. Ce département en a acheté soixante pour cent des exemplaires : votre voisin l'a donc chez lui ; et mon cousin ne l'a pas lue, ce qui prouve que ça ne marche pas. Le taux de réussite baisse chez les jeunes, baisse chez les seniors, et monte au total — ce qui, vous en conviendrez, prouve tout. Ceux qui la lisent vivent plus longtemps. Cette polémique va relancer l'édition ! Et si le sophisme existe depuis vingt-cinq siècles, c'est bien qu'il sert à quelque chose.
Je savais dès le départ ce que je voulais démontrer ; il ne me restait plus qu'à trouver les prémisses.
Les chiffres, maintenant. J'adore les chiffres.
Deux amis l'ont trouvée formidable : elle est formidable. Au feu rouge on s'arrête, ambulance comprise. Un lecteur a réussi sans elle, donc la règle générale est qu'elle est facultative. Mon grand-père, lui, n'a jamais lu un seul sophisme et il a vécu jusqu'à quatre-vingt-quinze ans. On a vu un accident d'avion à la télévision hier : prenez la voiture.
Regardez ce graphique. Je n'ai gardé que les six mois qui montent. Trois lecteurs ont été promus un mardi : c'est la loi du mardi. Voici un commentaire délirant trouvé sous une vidéo : voilà ce que pensent tous nos détracteurs. Tous ceux qui ont réussi l'avaient lue — les autres, nous ne les avons pas interrogés. Trois canicules record en cinq ans : quelle malchance.
La liste fonctionne pour tout le monde — sauf les débutants, les experts, les pressés et les distraits. Mais quarante indices minuscules, empilés les uns sur les autres, cela devient troublant. Trois avis cinq étoiles. Un sondage en story : quatre-vingt-sept pour cent. Question posée : « Êtes-vous favorable à l'ignorance ? ». Tout mon fil d'actualité est d'accord, donc le pays l'est. Et il a plu tout l'été, alors le réchauffement, hein.
Sur le fond, la démonstration est imparable.
Cette liste est fiable puisqu'elle ne contient que des informations vérifiées ; et elle est vérifiée parce qu'elle est fiable. Avant d'en discuter, définissez-moi rigoureusement le mot « sophisme » — de toute façon, on ne saura jamais vraiment. Vous avez vingt-deux ans, vous ne pouvez pas comprendre. Nous sommes soixante-dix millions dans cette salle. Et la vraie question est : depuis quand refusez-vous d'apprendre ? Vous ne trouvez pas anormal, vous aussi, que personne n'en parle ?
Ce n'est pas une « liste », c'est une contribution au patrimoine intellectuel. Et un vrai citoyen, c'est quelqu'un qui la connaît par cœur. Alors : soit vous l'apprenez, soit vous sombrez dans l'obscurantisme. Ou, troisième voie que j'ajoute uniquement pour avoir l'air nuancé : vous l'apprenez lentement.
On ne sait pas exactement où commence un sophisme, donc le mot ne veut rien dire — d'ailleurs tout est sophisme. Vous venez de reconnaître que la liste a des défauts : vous êtes donc d'accord pour l'apprendre. Vous m'avez concédé cinq exemples : nous avons donc établi ensemble que j'ai raison sur tout.
Vous dites qu'il faudrait « nuancer » ? Donc vous voulez brûler le document ! Vous proposez de la lire en diagonale ? Donc vous êtes contre la lecture ! J'ai vu quelqu'un sur TikTok dire pire que vous, assumez.
Moi, je demande simplement un tout petit peu de rigueur. Enfin — quand on m'attaque, je demande juste un peu de rigueur ; et quand on ne m'attaque plus, je demande l'apprentissage intégral obligatoire. D'ailleurs je n'ai jamais dit « obligatoire », j'ai dit « fortement recommandé par la loi ». Notez que tous les sophismes que je n'ai pas commis ce soir ne m'ont causé aucun tort. Et vous, vous supposez ce que vous prétendez prouver !
Un mot sur le vocabulaire, puisqu'il paraît que c'est important.
Ce n'est jamais qu'une théorie. On recherche un lecteur pour aider l'auteur dans son bureau. J'ai bien dit, je cite : « je n'ai jamais dit que c'était » — coupez là. Chaque entrée est excellente, donc la liste est parfaite ; et comme la liste est parfaite, l'entrée cent quatre-vingt-quatorze est passionnante. Comme disait Einstein : « celui qui ignore les sophismes en devient le jouet ». Un chercheur a écrit « les modèles comportent des incertitudes », et je m'arrête là.
Cette liste rééquilibre vos énergies. Une pluie de témoignages ! Une véritable résonance cognitive quantique ! « Sophisme » vient du grec sophos, le sage : c'est donc un compliment. Le dictionnaire le dit. La Raison a parlé.
Nous procéderons ce soir à un léger ajustement de vos certitudes — et non à un lavage de cerveau, quelle saignée intellectuelle que ce mot ! Nous appelons cela un « plan de sauvegarde de l'esprit critique », et nous avons baptisé la méthode « Intelligence Argumentative Augmentée », ce qui règle définitivement la question. Si vous me parlez de temps perdu, je suis contre ; si vous me parlez de savoir, je suis pour.
Permettez-moi trois diapositives d'axiomatique modale. Ne pas vous imposer cette liste, ce serait de la censure. Le cerveau, lui, interprète la liste. Ignorance, paresse et mauvaise foi : un seul et même mot. Vous êtes listophobe.
Vos objections, maintenant. J'ai trois minutes.
— « Est-elle efficace ? » — Je voudrais d'abord saluer le courage de mes équipes. Et très sincèrement, ce n'est vraiment pas le moment de poser cette question. Vous avez trouvé une coquille page 12, donc les mille trois cent quatre-vingt-quatre lignes sont nulles ?
Je vais vous répondre en dix-huit points : d'abord ceci, ensuite cela, puis ce chiffre, puis cet autre chiffre, puis un quatrième point, un cinquième, un sixième, et je n'ai malheureusement pas le temps de développer. Je vous ai d'ailleurs envoyé trente liens. Une question ? Non : huit questions d'affilée, et je conclus. Dans le désordre, pour que vous ne voyiez pas venir la conclusion. Vous alliez dire ? Non. Non. Non.
Vous vouliez une étude ? En voici une. Une seule ? Trop récente. Une méta-analyse ? Trop ancienne. Et je vous redemande très poliment une source, pour la soixantième fois en deux jours. Je n'affirme rien, notez-le bien, je pose juste la question : pourquoi personne n'en parle ? En tant que grand défenseur de l'esprit critique moi-même, je trouve que vos objections desservent gravement l'esprit critique.
D'ailleurs je n'ai jamais écrit cette liste ; et si je l'ai écrite, elle était déjà écrite ; et de toute façon elle est excellente. Vous me demandez un chiffre précis ? Parlons plutôt du sens de l'Histoire. (quatre-vingt-dix secondes de réponse parfaitement fluide et rigoureusement invérifiable). Ha ha, très drôle, question suivante. Voilà : c'est démontré. (voix de fausset) « Moi je préfère réfléchir par moi-même ». Vous avez dit « environ deux cent trente-six », or c'est exactement deux cent trente-six : votre argumentation s'effondre.
Ah, et : aucun véritable esprit critique ne conteste cette liste. — Le professeur X la conteste ? Alors ce n'est pas un véritable esprit critique. Les listes ne prouvent rien, sauf celle-ci. J'exige une méta-analyse pour vos objections et j'accepte une capture d'écran pour les miennes. Tant que vous n'aurez pas cent pour cent de certitude, n'espérez pas me convaincre — moi, deux témoignages sur un forum me suffisent amplement. L'expérience n'a pas fonctionné parce qu'il y avait un sceptique dans la salle. L'audit indépendant m'a blanchi, ce qui prouve bien que je suis protégé en haut lieu. Les signes sont partout, il faut simplement savoir les lire. Votre contre-exemple ? L'exception qui confirme la règle.
Vous avez repéré un argument d'autorité dans mon discours ? Donc la liste ne sert à rien ! Vous avez démoli ma seule statistique bancale, et vous voilà satisfait : tout mon dossier s'effondre. Prouvez-moi que cette liste n'améliore pas l'esprit critique. Elle ne réduit les sophismes que de huit pour cent ? Elle ne sert donc à rien !
Nous organiserons donc un débat parfaitement équitable : un logicien d'un côté, un monsieur qui a un avis de l'autre, même temps de parole, mêmes fauteuils. De toute façon les logiciens ne sont d'accord sur rien, alors raisonnez comme vous voulez. S'il n'existe aucune preuve que cette liste fonctionne, c'est bien qu'on l'a fait disparaître. Ne croyez ni les universités ni les revues : croyez ce compte anonyme. Ils veulent vous garder ignorants pour mieux vous vendre des formations. On a démonté ce soir chacun de mes arguments, ce qui ne change strictement rien à ma conclusion : si l'on me contredit à ce point, c'est bien que je dérange. L'explication la plus simple reste qu'ils mentent tous. J'ai posté ça hier soir, personne n'a su répondre. Votre théorie a un point faible, donc la mienne est vraie. Et quand vous me sortirez soixante-dix ans d'études convergentes, je vous répondrai : corrélation n'est pas causalité.
Si l'on est cultivé, on connaît les sophismes ; or vous connaissez les sophismes ; donc vous êtes cultivés. Si l'on n'apprend pas la liste, on se fait avoir ; vous l'apprenez ; donc vous ne vous ferez jamais avoir. Vous êtes nul en logique ou en statistiques ; vous êtes nul en logique ; donc vous êtes excellent en statistiques. Les escrocs font de longues listes ; je fais une longue liste ; donc… passons. L'homme est faillible ; l'homme est apparu il y a trois cent mille ans ; donc la faillibilité a trois cent mille ans. Tous les sophismes trompent ; ceci n'est pas un sophisme ; donc ceci ne trompe pas. Aucun sot n'est logicien, aucun logicien n'est infaillible, donc… donc. Aucun sage ne néglige la liste ; vous la négligez ; donc vous êtes un sage. Tous les dragons sont logiques, donc il existe des êtres logiques. Si vous avez compris, c'est que vous deviez comprendre. Je connais mon public ; je ne connais aucun sceptique ; donc mon public ne contient aucun sceptique. Avec des milliards de lecteurs, il y en a forcément un qui a tout retenu. Il faut faire quelque chose ; apprendre deux cent trente-six entrées par cœur est quelque chose ; donc il faut apprendre deux cent trente-six entrées par cœur.
C.Q.F.D. — et si vous n'avez pas suivi l'étape deux, c'est normal : elle était fausse.
Cela fait cinq conférences que personne n'applaudit : ce soir, c'est mathématique. J'ai convaincu quelqu'un dès la première minute, j'ai donc dû en convaincre des milliers avant d'entrer. Mon test de détection de sophismes est fiable à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, et il vous déclare tous coupables. Ce profil ne correspond qu'à une personne sur un million : vous avez donc une chance sur un million d'être innocent. Dix personnes dans le pays ont le même profil : l'indice ne vaut donc rien. Une lectrice, trente-quatre ans, bibliothécaire, engagée et végétarienne : c'est plus probable qu'une simple lectrice. J'additionne les inscrits et les intéressés, ce qui fait le double. Deux fois plus efficace ! Le risque d'ignorance est multiplié par trois — de trois cas sur un million à neuf. Quatre cents personnes ont abandonné la liste l'an dernier !
Regardez cette courbe, qui commence pile à l'année record, avec un axe qui démarre à quatre-vingt-quatorze pour cent. Nos lecteurs ont lu en moyenne cent quatre-vingts entrées — l'un d'eux les a toutes lues, les autres aucune. Nous ne mesurons que ce qui se mesure, nous avons testé vingt hypothèses et publié la bonne, et si les données avaient été différentes nous aurions découpé les groupes autrement. Le monde est un jeu de dés dont je connais parfaitement les règles. Enfin, sachez que le nombre de mes conférences corrèle avec le nombre de noyades en piscine.
Alors : plus ou moins de quatre-vingt-dix pour cent d'entre vous vont s'inscrire ce soir ?
Deux mots d'analogie, et j'en aurai fini.
Un cerveau, c'est comme un muscle : il faut donc lui faire boire des protéines. Ne pas connaître les sophismes, ou mentir sciemment : au fond, c'est exactement pareil. Nous sommes en guerre contre l'intox — et qui dit guerre dit discipline, unité, et pas de débat. Vous voulez « réfléchir par vous-même » ? Donc plus d'écoles, plus de livres, chacun réinvente la logique dans son garage ! Vous venez de dire « toujours », je vous cite : « toujours ».
La nature est compétitive, apprenez donc plus vite que votre voisin. L'esprit critique est un idéal, donc personne ne peut avoir tort. Vous citez la biologie ? Naturalisme. Celui qui s'est fait manipuler n'avait qu'à faire attention. Je refuse le soutien de ce collègue : il a une faute d'orthographe dans sa biographie. Et puisque la cause est juste, j'ai bien le droit d'arrondir mes chiffres.
Jugeons d'ailleurs les logiciens de 1830 avec les données de 2026, et notons Aristote sur son bilan carbone ; en numérisant assez d'archives, nous finirons par savoir toute la vérité sur tout. J'ai déjà investi six mois dans ce discours, je ne peux plus m'arrêter maintenant. Et nous avons supprimé le sommaire du document, puisqu'un index suffit.
Vous verrez sous cette vidéo deux cents commentaires enthousiastes, postés en vingt minutes par des comptes créés le mois dernier⟦E9⟧. Vous les trouverez sur mes quarante pseudonymes⟦E10⟧. Vous entendrez cinq versions incompatibles de mon parcours, et c'est très bien ainsi : le but n'est pas d'être cru, c'est que vous renonciez à trancher⟦E11⟧.
Je lancerai trois polémiques cette semaine ; aucune ne sera instruite, toutes auront occupé l'espace⟦E12⟧. Certains d'entre vous entendront, dans ce discours, une petite phrase qui ne s'adressait qu'à eux⟦E13⟧. Ce qui était impensable il y a dix ans est devenu « un vrai sujet », puis « une option sur la table »⟦E15⟧.
Et si demain vous me dites que j'ai tenu ces propos ce soir, je vous répondrai que vous inventez, que vous déformez tout, que vous êtes en train de vous faire des films⟦E22⟧. Puis je porterai plainte, et j'expliquerai que la vraie victime, dans cette histoire, c'est moi⟦E23⟧.
Voilà.
Vous avez applaudi trois fois. Vous avez hoché la tête onze fois. Et beaucoup d'entre vous m'ont trouvé plutôt sympathique — ce qui, statistiquement, reste l'argument le plus solide que j'aie produit de la soirée.
Or je viens de commettre devant vous, en un seul discours, les deux cent trente-six sophismes du répertoire. Plus les cinq techniques du déni scientifique. Plus les douze effets de la zététique. Plus les trente-huit stratagèmes de Schopenhauer. Plus l'essentiel des procédés de propagande recensés depuis 1937.
Je n'ai pas dit une seule chose vraie. Je n'ai pas produit un seul argument valide. Je n'ai pas cité une seule source qui existe.
Et pendant un quart d'heure, une partie de vous m'a suivi.
C'est très exactement pour cela qu'il faut connaître la liste.
Pas pour gagner des débats : pour ne pas perdre le vôtre. Pas pour coller des étiquettes latines sur les gens qui ne pensent pas comme vous — ça, c'est l'entrée n° 173, et c'est le piège dans lequel tombent les trois quarts de ceux qui apprennent cette liste. Un argument mal défendu ne rend pas sa conclusion fausse. Mon adversaire de tout à l'heure, celui que j'ai copieusement insulté, avait peut-être raison sur toute la ligne.
Alors la seule phrase honnête de tout ce discours, la voici. C'est aussi la dernière :
Ne me croyez pas. Vérifiez.
Veritas omnia vincit.
La numérotation renvoie au répertoire, où chaque procédé est défini et accompagné de la question à poser. Pour s'entraîner sur des discours qu'on n'a pas écrits soi-même : le quizz.