Sceau Empire contre Intox L'air d'avoir raison

Compagnon I · Dossier XXIX

Le Répertoire

Deux cent quatre-vingt-quinze procédés : deux cent trente-six arguments fallacieux en quatorze familles, vingt-sept dispositifs de propagande et de manipulation, dix-huit biais cognitifs, quatorze procédés de langage.

Chaque fiche donne la définition, un cas d'école, un exemple contemporain — et surtout la question à poser. C'est le principe du dossier : un sophisme est un schème raisonnable mal employé, et la bonne réponse n'est pas une étiquette, c'est une question critique. Quand la réponse à la question est bonne, ce n'était pas un sophisme : la ligne « légitime quand… » dit à quelle condition.

Tous les exemples sont des reconstitutions anonymes : aucune citation réelle, aucune personne, aucune entreprise, aucun média nommés. Les chiffres qu'ils contiennent sont des chiffres de fiction au service de la démonstration.

295 fiches

A.1 — Sophismes de pertinence : les appels illégitimes (ad …)

A-1 Appel à la popularité

argumentum ad populum

Une affirmation serait vraie parce que la majorité y croit.

Cas d'école — « Des millions de gens utilisent ce produit, il est donc efficace. »

Aujourd'hui — « La vidéo a fait 12 millions de vues, c'est bien qu'elle dit vrai. »

Comment répondre
  • Ces millions de personnes, qu’ont-elles vérifié avant d’y croire, ou se sont-elles fiées les unes aux autres ?
  • Si demain la majorité changeait d’avis, l’affirmation deviendrait-elle fausse ?

Légitime quand l’opinion du grand nombre est elle-même le fait à établir — ce qui plaît, ce qui se dit, ce qui se vend — et non la vérité de la chose.

A-2 Effet de train en marche

bandwagon

Variante dynamique : il faut adhérer parce que tout le monde est en train d'adhérer. Joue sur la peur d'être exclu, pas sur la vérité.

Aujourd'hui — « Toute la boîte est passée à cette IA cette semaine, ne reste pas le dernier sur l'ancienne. » — l'argument, c'est la peur du retard, pas la qualité de l'outil.

Comment répondre
  • Qu’est-ce que je perdrais concrètement à comparer d’abord, plutôt qu’à suivre le mouvement cette semaine ?
  • Ceux qui ont déjà changé, ont-ils mesuré quelque chose, ou ont-ils suivi les premiers partis ?

Légitime quand l’usage commun est en lui-même un avantage — un format, une langue, un réseau — parce que sa valeur dépend du nombre de ceux qui l’adoptent.

A-3 Appel au consensus fabriqué

Invoquer un accord général qui n'existe pas, ou qui n'est l'accord que de deux ou trois voix relayées en boucle.

Cas d'école — « Tout le monde sait bien que… »

Aujourd'hui — « Tout le monde sait bien que les jeunes ne lisent plus. » — trois éditos qui se citent l'un l'autre ne font pas un fait établi.

Comment répondre
  • « Tout le monde », c’est qui précisément, et combien de sources indépendantes reste-t-il une fois retirées celles qui se citent entre elles ?
  • Où est l’enquête, le sondage ou la revue de littérature qui montre cet accord ?

Légitime quand l’accord invoqué est documenté — une synthèse des études, la position d’organismes indépendants — et qu’on peut dire d’où il vient.

A-4 Appel au bon sens

Présenter la conclusion comme une évidence populaire soustraite à l'examen.

Cas d'école — « Il suffit d'un peu de bon sens pour comprendre que… »

Aujourd'hui — « Franchement, il suffit d'un peu de bon sens : l'hiver a été glacial, alors le réchauffement… » — le bon sens est un point de départ, jamais une méthode.

Comment répondre
  • Si c’est si évident, qu’a-t-on trouvé le jour où quelqu’un a pris la peine de vérifier ?
  • L’évidence que vous invoquez, est-ce une observation ou une habitude de pensée ?

Légitime quand le bon sens sert de point de départ — une hypothèse à tester — et non de conclusion qui dispense du test.

A-5 Appel à l'autorité

argumentum ad verecundiam

Faire reposer la validité d'une thèse sur le prestige de celui qui l'énonce plutôt que sur ses preuves.

Aujourd'hui — « C'est un professeur de médecine qui l'a dit à la télé, fin du débat. » — le titre autorise à écouter attentivement, pas à cesser de vérifier.

Comment répondre
  • Sur quelles données cette personne s’appuie-t-elle, et peut-on les consulter sans elle ?
  • Les autres spécialistes du même domaine disent-ils la même chose ?

Légitime quand l’autorité est compétente sur le point précis, sans conflit d’intérêts, en accord avec ses pairs, et qu’on peut remonter à ses preuves.

A-6 Fausse autorité

Cas le plus fréquent : l'autorité invoquée est compétente dans un autre domaine.

Cas d'école — un prix Nobel de chimie qui tranche une question d'épidémiologie.

Aujourd'hui — Un acteur très aimé qui, dans son podcast, recommande un protocole de santé à trois millions d'auditeurs.

Comment répondre
  • En quoi ses compétences reconnues portent-elles sur cette question-ci, et non sur le domaine qui a fait sa réputation ?
  • Que disent ceux dont c’est le métier ?

Légitime quand la personne parle depuis son champ réel de compétence, ou se contente de relayer, en le disant, l’avis de ceux qui savent.

A-7 Autorité auto-proclamée

ipse dixit

« C'est vrai parce que je le dis », l'affirmation tenant lieu de preuve.

Aujourd'hui — « Croyez-moi, j'ai vu les chiffres. » — les chiffres, eux, ne sont jamais montrés.

Comment répondre
  • Ces chiffres que vous avez vus, pouvez-vous les montrer, pour que chacun les voie aussi ?
  • Si je ne vous croyais pas sur parole, comment pourrais-je vérifier par moi-même ?

Légitime quand la parole engage un témoignage direct et contrôlable — « j’étais là, voici ce que j’ai vu » — et que le locuteur accepte d’être vérifié.

A-8 Appel à l'accomplissement

appeal to accomplishment

Juger la thèse au palmarès de son auteur.

Cas d'école — « Tu as créé combien d'entreprises, toi, pour parler d'économie ? »

Aujourd'hui — « Combien de médailles tu as, toi, pour critiquer la sélection ? »

Comment répondre
  • Qu’est-ce qui, dans ma critique, serait différent si j’avais moi-même ce palmarès ?
  • Ses réussites prouvent-elles que cette affirmation précise est juste, ou seulement qu’il a réussi autre chose ?

Légitime quand la réussite invoquée est une expérience directe de la chose discutée et qu’elle sert à apporter des faits, pas à interdire la question.

A-9 Réponse du courtisan

courtier's reply

Disqualifier une critique en exigeant du critique une érudition sans fin dans la doctrine critiquée.

Cas d'école — « Vous n'avez pas lu les 3 000 pages du corpus, votre objection est nulle. »

Aujourd'hui — « Vous critiquez l'astrologie sans même connaître les douze maisons ? » — il faudrait donc maîtriser une doctrine pour avoir le droit de douter de ses fondations.

Comment répondre
  • Faut-il connaître tout le détail d’une doctrine pour examiner si ses fondations tiennent ?
  • Parmi ces milliers de pages, laquelle répond à mon objection ? Montrez-la-moi.

Légitime quand l’objection repose sur une méconnaissance réelle et que l’on montre le passage précis qui y répond, au lieu d’exiger une lecture sans fin.

A-10 Appel à la richesse

ad crumenam

La fortune vaut preuve.

Cas d'école — « S'il est milliardaire, c'est qu'il a compris quelque chose. »

Aujourd'hui — « Il est millionnaire à 22 ans grâce à la crypto, écoute ses conseils. » — on n'interviewe jamais les milliers qui ont tout perdu avec la même méthode (voir n° 89).

Comment répondre
  • Sa fortune vient-elle de la méthode qu’il recommande, ou d’autre chose — un héritage, une chance, une vente au bon moment ?
  • Combien ont appliqué la même méthode et ont tout perdu, et pourquoi ne les entend-on pas ?

Légitime quand la réussite matérielle est une donnée sur la question posée — comment cet argent a été gagné — et qu’on peut retracer ce qui l’a produite.

A-11 Appel à la pauvreté

ad lazarum

Symétrique : la modestie de condition vaudrait authenticité et vérité.

Aujourd'hui — « Lui au moins n'a pas un sou, il est forcément sincère. » — l'absence de conflit d'intérêts rend digne de confiance, pas dispensé de preuves.

Comment répondre
  • Qu’il n’ait rien à gagner me dit qu’il est sincère ; mais qu’est-ce qui me dit qu’il a raison ?
  • Sur quoi s’appuie-t-il, en dehors de sa situation ?

Légitime quand l’absence d’intérêt écarte un soupçon de biais et rend le témoignage crédible — à condition de vérifier ensuite ce qu’il affirme.

A-12 Appel à la tradition

ad antiquitatem

C'est vrai/bon parce qu'on a toujours fait ainsi.

Aujourd'hui — « On a toujours fait pousser comme ça ici, ce n'est pas une étude qui va nous l'apprendre. »

Comment répondre
  • On a toujours fait ainsi ; mais a-t-on jamais comparé avec autre chose, et qu’a-t-on trouvé ?
  • Cette pratique a-t-elle duré parce qu’elle marche, ou parce que personne ne l’a testée ?

Légitime quand l’ancienneté renvoie à une expérience accumulée dont on peut dire ce qu’elle a éprouvé — des siècles d’usage sont un indice, pas une preuve.

A-13 Appel à la nouveauté

ad novitatem

C'est vrai/mieux parce que c'est récent, moderne, « la science de 2026 ».

Aujourd'hui — « C'est le tout dernier protocole, sorti cette année : forcément meilleur que l'ancien. »

Comment répondre
  • Qu’est-ce que ce nouveau protocole fait mieux, mesuré comment, et par qui ?
  • A-t-il été comparé à l’ancien dans les mêmes conditions ?

Légitime quand la nouveauté repose sur des résultats comparés — le récent est meilleur parce qu’on l’a montré, pas parce qu’il est récent.

A-14 Snobisme chronologique

chronological snobbery

Rejeter une thèse au seul motif qu'elle est ancienne, ou qu'elle était crue à une époque jugée arriérée.

Aujourd'hui — « Ton étude date de 2011, elle ne vaut plus rien. » — l'âge d'une étude n'est pas un argument ; sa réplication ou sa réfutation, si.

Comment répondre
  • Cette étude a quinze ans : qu’est-ce qui, depuis, l’a réfutée ou n’a pas réussi à la reproduire ?
  • Si le résultat était faux, qui l’a montré, et où ?

Légitime quand on peut citer ce qui a effectivement changé depuis — nouvelles données, méthode dépassée, réfutation publiée — et non le seul passage du temps.

A-15 Appel à l'exotisme

Une pratique serait valide parce qu'elle est lointaine, millénaire, orientale, « ancestrale ». Variante géographique de l'appel à la tradition.

Aujourd'hui — « C'est une technique tibétaine millénaire. » — l'ancienneté et l'éloignement ne sont pas des protocoles d'évaluation.

Comment répondre
  • Millénaire et lointaine, d’accord ; mais évaluée par qui, et avec quels résultats ?
  • Là-bas, cette technique a-t-elle été jugée efficace, ou a-t-elle simplement toujours été pratiquée ?

Légitime quand l’origine lointaine est un point de départ pour étudier la pratique — bien des remèdes ont été validés ainsi — et non le certificat qui remplace l’étude.

A-16 Appel à la nature

argumentum ad naturam

Naturel = bon, artificiel = mauvais.

Cas d'école — « C'est une plante, donc c'est sans danger. » (la ciguë aussi).

Aujourd'hui — « Le sucre de canne est naturel, donc meilleur pour la santé que l'édulcorant de synthèse. »

Comment répondre
  • Naturel, soit ; mais à quelle dose, et pour qui ?
  • Qu’est-ce qui, dans le fait d’être naturel, garantirait qu’une chose ne nuit pas ?

Légitime quand « naturel » désigne un fait précis et vérifiable — aucune substance ajoutée, moins de transformation — dont on mesure l’effet, sans en déduire que c’est bon.

A-17 Appel à la peur

argumentum ad metum

Faire adhérer par la terreur des conséquences.

Aujourd'hui — « Si cette réforme passe, plus personne ne pourra se soigner dans ce pays. »

Comment répondre
  • Cette conséquence terrible, par quel enchaînement précis arrive-t-elle, et avec quelle probabilité ?
  • Qui l’a évaluée, en dehors de ceux qui ont intérêt à ce que j’aie peur ?

Légitime quand le danger est réel, documenté et proportionné à ce qu’on demande de faire — avertir d’un risque établi n’est pas un sophisme.

A-18 Appel à la force / à la menace

argumentum ad baculum

Substituer la contrainte à la preuve.

Cas d'école — « Réfléchissez à votre carrière avant de publier ces résultats. »

Aujourd'hui — « Poste ça et tu sais très bien ce qui va arriver à ton compte. »

Comment répondre
  • Ce que vous venez de dire, est-ce une raison de penser que j’ai tort, ou une raison de me taire ?
  • Si la menace disparaissait, que resterait-il de votre argument ?

Légitime quand le rappel d’une sanction porte sur un acte et ses conséquences prévues — une règle et sa peine — sans prétendre établir qu’une affirmation est vraie ou fausse.

A-19 Appel à la pitié

argumentum ad misericordiam

Emporter l'adhésion par la compassion.

Aujourd'hui — « Vous n'allez quand même pas démolir un projet porté par des bénévoles épuisés. »

Comment répondre
  • Je vois l’effort et la fatigue ; mais le projet lui-même, est-ce qu’il tient ?
  • Si les mêmes résultats venaient d’une équipe reposée et bien payée, les jugerions-nous autrement ?

Légitime quand la compassion est elle-même une raison pertinente pour la décision en jeu — accorder une aide, un délai — et non un substitut à l’examen du fond.

A-20 Appel à la flatterie

ad captandum / appeal to flattery

Amadouer l'auditoire ou l'adversaire pour obtenir son assentiment.

Cas d'école — « Vous êtes trop intelligent pour croire ça. »

Aujourd'hui — « Je sais que je m'adresse ici à des gens qui réfléchissent, pas à des moutons. »

Comment répondre
  • Puisque vous me trouvez si intelligent, montrez-moi les preuves : je saurai les lire.
  • Ce compliment change-t-il quelque chose aux faits dont nous parlons ?

Légitime quand le compliment est sincère, séparé de l’argument, et qu’on n’attend pas de lui qu’il obtienne l’accord — reconnaître une qualité n’est pas la monnayer.

A-21 Appel au dépit / à la rancune

appeal to spite

Mobiliser l'animosité contre un tiers pour faire accepter une thèse.

Aujourd'hui — « De toute façon, ceux qui disent le contraire vous prennent pour des imbéciles. »

Comment répondre
  • Si l’on met de côté ce que ces gens pensent de nous, qu’est-ce qui reste pour soutenir votre thèse ?
  • Qu’ils nous méprisent, admettons ; en quoi cela rend-il leur affirmation fausse ?

A-22 Appel à l'émotion pure

Submerger d'affects (colère, peur, orgueil, attendrissement) en lieu et place de tout raisonnement.

Aujourd'hui — Trente secondes de vidéo, une musique triste, aucun chiffre — et l'auditoire a déjà tranché.

Comment répondre
  • Une fois la musique coupée, quel fait, quel chiffre reste-t-il à vérifier ?
  • Cette émotion nous renseigne-t-elle sur ce qui s’est passé, ou seulement sur ce qu’on veut nous faire ressentir ?

Légitime quand l’émotion accompagne des faits établis qu’elle rend sensibles, sans les remplacer.

A-23 Appel aux conséquences

argumentum ad consequentiam

Une thèse serait fausse parce que ses implications sont déplaisantes (ou vraie parce qu'elles sont agréables).

Aujourd'hui — « Si le libre arbitre n'existait pas, toute la justice s'effondrerait — donc il existe. » — les conséquences d'une thèse ne disent rien de sa vérité.

Comment répondre
  • Si cette thèse était vraie malgré tout, ses conséquences la rendraient-elles moins vraie ?
  • Parlons-nous de ce qui est, ou de ce qu’il serait souhaitable qui soit ?

Légitime quand on discute d’une décision à prendre et non d’un fait à établir : les conséquences d’un choix comptent, celles d’une vérité ne la changent pas.

A-24 Pensée désirante

wishful thinking

Croire ce qu'il est réconfortant de croire. Version intime de l'appel aux conséquences.

Aujourd'hui — « Les études sur le sommeil sont sûrement exagérées. » — sinon il faudrait changer de vie.

Comment répondre
  • Qu’est-ce qui vous fait penser que ces études exagèrent, en dehors du fait que ce serait plus confortable ?
  • Si elles avaient raison, que faudrait-il changer, et n’est-ce pas cela qui gêne ?

Légitime quand l’espoir sert à agir et non à juger : on peut souhaiter guérir sans décider que le diagnostic est faux.

À ne pas confondre avec l’appel aux conséquences (A-23), qui s’adresse à un auditoire ; ici, c’est soi-même qu’on convainc.

A-25 Appel à la loi

argumentum ad legem

Confondre légal et légitime, ou illégal et faux.

Aujourd'hui — « C'est autorisé par la loi, donc c'est sans danger. » — l'amiante a été parfaitement légale pendant un siècle.

Comment répondre
  • Que la loi l’autorise, cela nous dit-il quelque chose sur son innocuité, ou seulement sur l’état du droit ?
  • La loi a-t-elle déjà changé sur ce point, et pour quelle raison ?

Légitime quand la question posée est précisément juridique : « est-ce permis ? » appelle la loi, « est-ce sans danger ? » appelle autre chose.

A-26 Appel à l'ignorance

argumentum ad ignorantiam

« Ce n'est pas prouvé faux, donc c'est vrai » (et réciproquement).

Aujourd'hui — « Personne n'a jamais prouvé que ces ondes sont inoffensives, donc elles sont dangereuses. »

Comment répondre
  • Qui affirme, ici, et qu’a-t-il apporté pour le prouver ?
  • L’absence de preuve contraire vaut-elle preuve, ou s’agit-il d’une question encore ouverte ?
  • Qu’a-t-on réellement cherché, et avec quels moyens ?

Légitime quand une recherche sérieuse et bien outillée n’a rien trouvé là où elle aurait dû trouver : l’absence devient alors un indice, pas une preuve.

A-27 Argument du silence

argumentum ex silentio

Tirer une conclusion positive de l'absence de mention dans les sources.

Cas d'école — « Aucun texte n'en parle : donc cela n'a pas existé. »

Aujourd'hui — « Aucun grand média n'en parle : c'est bien la preuve qu'on nous cache quelque chose. »

Comment répondre
  • Cette source aurait-elle eu des raisons d’en parler si le fait avait existé ?
  • Ce silence est-il un silence, ou simplement le signe qu’il n’y avait rien à dire ?
  • Avez-vous cherché ailleurs que là où vous attendiez la mention ?

Légitime quand la source muette était bien placée pour savoir, avait tout intérêt à le dire, et que rien ne l’en empêchait.

A-28 Appel à l'incrédulité personnelle

argument from incredulity

« Je n'arrive pas à l'imaginer, donc c'est faux. » Le défaut d'imagination tenu pour un argument.

Aujourd'hui — « Un kilo et demi de matière grise qui produirait la conscience ? Impossible. » — le défaut d'imagination promu au rang de preuve.

Comment répondre
  • Qu’est-ce qui, au-delà de votre étonnement, contredit cette explication ?
  • Combien de choses vraies vous ont d’abord paru impossibles ?
  • Ce que vous n’arrivez pas à imaginer, l’avez-vous étudié ?

Légitime quand l’étonnement sert de point de départ à une vérification, et non de point d’arrivée.

A-29 Appel au mystère

divine fallacy / « donc des extraterrestres »

Combler une lacune explicative par une cause extraordinaire, faute d'explication ordinaire disponible. ≠ n° 28 : l'incrédulité dit « je ne peux pas l'imaginer, donc c'est faux » ; l'appel au mystère dit « je ne peux pas l'expliquer, donc c'est cette cause extraordinaire ».

Aujourd'hui — « Les pyramides sont trop précises pour l'époque : donc des extraterrestres. »

Comment répondre
  • Avant d’invoquer une cause extraordinaire, quelles explications ordinaires avez-vous écartées, et pourquoi ?
  • Que sait-on de leurs outils et de leurs méthodes, plutôt que de ce qu’on ignore ?

Légitime quand la cause proposée explique mieux les faits que toutes les autres et se laisse tester, pas seulement quand elle comble un vide.

À ne pas confondre avec l’incrédulité personnelle (A-28) : là, on refuse d’imaginer ; ici, on ne sait pas expliquer et l’on saute à la cause extraordinaire.

A-30 Argument par la répétition

argumentum ad nauseam

Répéter jusqu'à ce que l'absence de contradiction passe pour une validation.

Aujourd'hui — Le même chiffre faux, répété dans quarante vidéos et deux plateaux, finit par devenir une évidence de comptoir.

Comment répondre
  • Combien de fois ce chiffre a-t-il été repris, et combien de fois a-t-il été vérifié à la source ?
  • Ces quarante vidéos citent-elles quarante enquêtes, ou une seule ?

Légitime quand on répète un fait déjà établi pour qu’il soit entendu : la répétition diffuse, elle ne démontre pas.

A-31 Argument d'incompréhension / mépris affiché

argumentum ad lapidem, pooh-pooh

Rejeter une affirmation comme absurde sans fournir la moindre raison, ou signifier par le ton, le rire, le soupir, qu'elle ne mérite pas d'être discutée.

Aujourd'hui — « N'importe quoi. Suivant. » — le soupir et le haussement de sourcil tiennent lieu de réfutation.

Comment répondre
  • Vous dites que c’est absurde : où est-ce que cela casse, précisément ?
  • Si c’est si évident, pouvez-vous le formuler en une phrase que je puisse vérifier ?

Légitime quand la réfutation existe, a déjà été donnée et qu’on renvoie vers elle, plutôt que de laisser le soupir en tenir lieu.

A-32 Appel à la bonne intention

Valider une thèse ou une mesure par la générosité supposée de ses promoteurs.

Cas d'école — « Ils veulent sauver la planète, on ne va pas chipoter sur les chiffres. » ≠ n° 20 (flatterie), qui vise l'interlocuteur, non les promoteurs de la thèse.

Aujourd'hui — « L'association est bénévole et pleine de cœur, on ne va pas ergoter sur ses chiffres. »

Comment répondre
  • Qu’ils veuillent bien faire, cela change-t-il quelque chose au chiffre ?
  • Si ces chiffres venaient d’un acteur moins sympathique, les accepteriez-vous sans les vérifier ?

Légitime quand on juge l’intention et non le résultat : la bonne foi excuse l’erreur, elle ne la corrige pas.

À ne pas confondre avec la flatterie (A-20), qui caresse l’interlocuteur ; ici, c’est le promoteur de la thèse qu’on pare de vertus.

A-33 « J'ai droit à mon opinion »

Substituer le droit d'énoncer au bien-fondé de l'énoncé, pour clore la discussion sans la mener.

Aujourd'hui — « C'est mon avis, on a le droit de penser ce qu'on veut. » — le droit de le dire, oui ; la garantie que ce soit vrai, non.

Comment répondre
  • Personne ne conteste votre droit de le dire ; sur quoi repose ce que vous dites ?
  • S’agit-il d’une opinion, c’est-à-dire d’une préférence, ou d’une affirmation sur des faits que l’on peut vérifier ?

Légitime quand la question est bien une question de goût ou de valeur, où il n’y a rien à trancher par les faits.

A-34 Appel à la privation relative

fallacy of relative privation

« Il y a plus grave ailleurs », donc le sujet ne mérite pas d'être traité.

Aujourd'hui — « Vous vous inquiétez du tri des déchets alors qu'il y a des guerres ? »

Comment répondre
  • Le fait qu’il y ait plus grave ailleurs rend-il ce problème moins réel ?
  • Faut-il avoir réglé toutes les guerres avant d’avoir le droit de trier ses déchets ?

Légitime quand il faut réellement arbitrer des moyens limités entre deux causes : comparer devient alors nécessaire, à condition de ne pas s’en servir pour n’en traiter aucune.

A-35 Appel à l'expérience personnelle

Opposer un vécu individuel à une donnée agrégée comme s'ils avaient la même portée probante.

Aujourd'hui — « J'ai roulé vingt ans sans ceinture et je suis toujours là. »

Comment répondre
  • Que nous apprend votre cas sur ceux qui ne sont plus là pour raconter le leur ?
  • Sur combien de personnes repose votre observation, et sur combien la donnée que vous contestez ?

Légitime quand le vécu décrit ce que les chiffres ne mesurent pas, ou signale un cas que l’étude a manqué, sans prétendre renverser la moyenne.

A-36 Conclusion hors sujet

ignoratio elenchi

Démontrer rigoureusement… autre chose que ce qui était en débat.

Aujourd'hui — On demande si la mesure est efficace ; on obtient dix minutes très documentées sur le fait qu'elle est populaire.

Comment répondre
  • Tout cela est bien documenté ; mais la question était : est-ce efficace ?
  • En quoi ce que vous venez de démontrer répond-il à ce qui était demandé ?

Légitime quand on annonce que l’on déplace la question, et pourquoi, au lieu de laisser croire qu’on y a répondu.

A-37 Non sequitur

Cas général : la conclusion ne découle pas des prémisses, quand bien même celles-ci seraient vraies.

Aujourd'hui — « Cette entreprise paie ses impôts en France, donc son produit est bon. » — les deux propositions peuvent être vraies sans avoir le moindre rapport.

Comment répondre
  • Admettons que tout cela soit vrai : par quel chemin arrive-t-on à votre conclusion ?
  • Quelle étape manque entre le fait que vous citez et ce que vous en tirez ?

A-38 Sophisme génétique

genetic fallacy

Juger une idée sur son origine — qui l'a formulée, d'où elle vient, dans quel contexte elle est née — plutôt que sur son contenu et ses preuves. Sophisme-parent d'une grande partie de la section A.2 (empoisonnement du puits, déshonneur par association, snobisme chronologique en sont des cas particuliers).

Cas d'école — « Cette statistique vient d'un think tank financé par l'industrie, elle est donc fausse. » — Le financement est une raison légitime de vérifier, jamais une réfutation.

Aujourd'hui — « Ce chiffre vient d'un institut public, donc c'est de la propagande d'État. » — l'origine oriente la vérification ; elle ne la remplace pas.

Comment répondre
  • L’origine de ce chiffre vous donne une raison de le vérifier : l’avez-vous fait ?
  • Si la même donnée venait d’une source que vous approuvez, serait-elle devenue vraie ?

Légitime quand l’origine règle l’effort de vérification sans jamais conclure : un financement suspect appelle une relecture, pas un rejet.

À ne pas confondre avec l’attaque personnelle (A-40) : ici, on juge l’origine d’une idée ; là, on vise la personne qui la porte.

A-39 Appel au juste milieu

argumentum ad temperantiam

La vérité serait forcément à mi-chemin.

Cas d'école — Terre ronde / Terre plate → « disons qu'elle est ovale ».

Aujourd'hui — Sur le plateau, entre le climatologue et le blogueur, le présentateur conclut : « la vérité est sans doute quelque part entre les deux ».

Comment répondre
  • Qu’est-ce qui vous fait penser que la vérité est entre les deux, plutôt que du côté de celui qui apporte des preuves ?
  • Si l’un des deux affirmait que deux et deux font cinq, trancheriez-vous à quatre et demi ?

Légitime quand il s’agit d’un compromis à négocier entre des intérêts, non d’un fait à établir : on partage un gâteau, pas une mesure.

A.2 — Attaques sur la personne et disqualification du messager

A-40 Attaque personnelle

argumentum ad hominem

Entrée-mère : faire porter la réfutation sur l'auteur plutôt que sur l'argument. Les n° 41 à 43 en sont les trois formes distinctes, à ne pas confondre.

Aujourd'hui — On ne discute plus du rapport : on discute de son auteur. Et à la fin de l'émission, plus personne ne sait ce que disait le rapport.

Comment répondre
  • Admettons tout ce que vous dites de l’auteur : que répondez-vous au rapport ?
  • Ce que vous lui reprochez change-t-il quelque chose aux données qu’il présente ?

Légitime quand la fiabilité de la personne est précisément l’enjeu, témoignage ou expertise invoquée, sans autre accès au fond.

À ne pas confondre entre elles ses trois formes : l’abusif (A-41) insulte au lieu d’argumenter, le circonstanciel (A-42) vise la position de l’auteur, l’ad personam (A-43) agresse hors du débat.

A-41 Ad hominem abusif

Variante 1 : l'attaque tient lieu d'argument sur le fond. « Ce rapport est faux, son auteur est un imbécile. » Le propos reste dans le débat, mais le lien logique est rompu.

Aujourd'hui — « Ce rapport ne vaut rien, son auteur est un incompétent notoire. » — l'insulte occupe exactement la place où devrait se trouver l'argument.

Comment répondre
  • Admettons que l’auteur soit incompétent : quel passage du rapport est faux, et pourquoi ?
  • Si le même texte avait été signé par quelqu’un que vous respectez, qu’auriez-vous à lui répondre ?

Légitime quand la compétence de l’auteur est elle-même la question, par exemple pour un témoignage ou une expertise, et qu’on la conteste avec des faits avant d’examiner le fond.

A-42 Ad hominem circonstanciel

Variante 2 : disqualifier par la position de l'auteur. « Évidemment que tu dis ça, tu es propriétaire / salarié / militant. »

Aujourd'hui — « Évidemment que tu défends le télétravail, tu habites à 60 km du bureau. »

Comment répondre
  • D’accord, il a un intérêt dans l’affaire : en quoi cela rend-il ses chiffres faux ?
  • Si l’on retire sa situation de l’équation, que reste-t-il de l’argument, et pouvez-vous y répondre ?

Légitime quand on signale un conflit d’intérêts comme raison de vérifier de plus près, pas comme preuve que le propos est faux.

A-43 Attaque ad personam

Variante 3 : l'agression hors du débat, quand le fond est abandonné — injure, ricanement, condescendance (stratagème 38). ≠ n° 41 : ici on ne prétend même plus argumenter, on blesse.

Aujourd'hui — « T'as vu ta tête ? » — le débat est terminé, seule l'agression continue.

Comment répondre
  • Est-ce qu’on parle encore du sujet, ou seulement de moi ?
  • Ce que vous venez de dire, en quoi cela répond-il à ce que j’ai avancé ?

À ne pas confondre avec l’ad hominem abusif, qui prétend encore argumenter : ici, le débat est quitté, il ne reste que l’agression.

A-44 Tu quoque

« et toi aussi »

Renvoyer l'accusation à l'accusateur sans répondre au fond.

Aujourd'hui — « Tu me reproches mes sources ? Toi tu as relayé une intox en 2021. »

Comment répondre
  • Supposons que j’aie commis la même erreur : cela change-t-il quelque chose à celle que je vous signale ?
  • Pouvons-nous traiter ma faute ensuite, et la vôtre maintenant ?

Légitime quand l’incohérence de l’accusateur est le sujet, par exemple pour contester sa sincérité à exiger une règle qu’il ne suit pas, sans en conclure que son reproche est faux.

À ne pas confondre avec la double faute, qui excuse sa faute par celle d’autrui, ni avec le whataboutisme, qui change de sujet.

A-45 Double faute

two wrongs make a right

Justifier une faute en invoquant celle d'autrui.

Aujourd'hui — « Oui, on a gonflé ce chiffre, mais regardez ce qu'ils ont publié la semaine dernière. »

Comment répondre
  • La faute de l’autre camp est-elle établie, et si elle l’est, en quoi rend-elle la vôtre acceptable ?
  • Si deux fautes ont été commises, pourquoi ne pas corriger les deux plutôt qu’aucune ?

Légitime quand on invoque la faute d’autrui non pour s’excuser, mais pour réclamer que la même règle s’applique à tous.

À ne pas confondre avec le tu quoque, qui cherche à disqualifier l’accusateur, ni avec le whataboutisme, qui déplace le débat ailleurs.

A-46 Whataboutisme / contre-feu

Répondre à une critique en pointant un autre problème, souvent chez l'adversaire, pour rendre la critique impossible à instruire. Départager 44 / 45 / 46 — le tu quoque renvoie la même faute à l'accusateur pour le disqualifier ; la double faute justifie sa propre faute par celle d'autrui ; le whataboutisme change carrément de sujet (« et les crimes de l'autre camp ? »).

Aujourd'hui — On l'interroge sur une pollution locale : il répond « et la Chine, alors ? ».

Comment répondre
  • Nous parlerons volontiers de cet autre problème ensuite : pour l’instant, que répondez-vous sur celui-ci ?
  • Le point que vous soulevez fait-il partie du sujet, ou remplace-t-il la réponse ?

Légitime quand la comparaison éclaire vraiment le cas présent, par exemple en montrant qu’une règle est appliquée inégalement, une fois la question initiale traitée.

À ne pas confondre avec le tu quoque (même faute renvoyée à l’accusateur) ni avec la double faute (sa faute excusée par celle d’autrui) : ici, on change de sujet.

A-47 Empoisonnement du puits

poisoning the well

Discréditer la source avant qu'elle parle, pour que rien de ce qu'elle dira ne puisse être reçu.

Aujourd'hui — « Avant même qu'elle prenne la parole, rappelons qu'elle a été remerciée de son ancien poste. »

Comment répondre
  • Ce que vous dites de cette personne est-il exact, et en quoi devrait-il nous empêcher d’écouter ce qu’elle va dire ?
  • Acceptez-vous que l’on juge ses arguments après les avoir entendus, plutôt qu’avant ?

Légitime quand on prévient d’un conflit d’intérêts avéré pour inviter à vérifier ce qui sera dit, non pour le disqualifier d’avance.

A-48 Procès d'intention / appel au motif

appeal to motive

Rejeter une thèse en supposant des mobiles cachés à celui qui la porte.

Aujourd'hui — « Vous défendez cette étude parce que vous avez un livre à vendre. »

Comment répondre
  • Admettons ce mobile : l’étude en devient-elle fausse, ou faut-il encore montrer où elle se trompe ?
  • Sur quoi vous fondez-vous pour lui prêter cette intention plutôt qu’une autre ?

Légitime quand un intérêt caché est documenté et qu’on le signale comme raison de contrôler les données de plus près, pas comme réfutation.

A-49 Bulverisme

Expliquer pourquoi l'adversaire pense ce qu'il pense (sa psychologie, son milieu) au lieu d'examiner s'il a raison. Terme forgé par C. S. Lewis.

Aujourd'hui — « Tu es contre parce que tu as grandi à la campagne. » — on explique l'opinion au lieu d'examiner si elle est juste.

Comment répondre
  • Supposons que vous ayez raison sur l’origine de mon opinion : est-elle vraie ou fausse pour autant ?
  • Si votre propre opinion s’explique aussi par votre milieu, faut-il la rejeter de la même manière ?

Légitime quand on a d’abord établi qu’une position est erronée et qu’on cherche ensuite, à part, pourquoi elle séduit.

A-50 Psychologisation / diagnostic sauvage

Requalifier un désaccord en pathologie (« complexé », « traumatisé », « paranoïaque »).

Aujourd'hui — « Ton acharnement sur ce sujet en dit long sur ton anxiété. »

Comment répondre
  • Sur quel élément de ce que j’ai dit fondez-vous ce diagnostic ?
  • Même si j’étais anxieux, en quoi les faits que j’avance en seraient-ils moins exacts ?

A-51 Sophisme du critique traître

traitorous critic

« Si tu critiques, c'est que tu es de l'autre camp / à la solde de. »

Aujourd'hui — « Critiquer notre camp maintenant, c'est faire le jeu de l'adversaire. »

Comment répondre
  • Une critique venue de l’intérieur est-elle fausse parce qu’elle sert l’adversaire, ou pouvez-vous montrer qu’elle est infondée ?
  • Si personne dans le camp n’a le droit de le critiquer, qui corrigera ses erreurs ?

Légitime quand on discute du moment ou de la manière de formuler une critique, sans en contester le droit ni en déduire qu’elle est fausse.

A-52 Police du ton

tone policing

Invalider un propos pour la façon dont il est dit (colère, émotion, vocabulaire) plutôt que pour ce qu'il dit.

Aujourd'hui — « Sur ce ton, je ne discute pas. » — la colère de quelqu'un ne rend pas ses faits faux.

Comment répondre
  • Mettons le ton de côté un instant : les faits énoncés sont-ils exacts ?
  • Si la même chose était dite calmement, qu’auriez-vous à y répondre ?

Légitime quand on demande un cadre d’échange respectueux tout en s’engageant à répondre sur le fond, ou quand l’injure a remplacé tout argument.

A-53 Attaque sur la forme

Réfuter l'orthographe, la syntaxe ou l'accent plutôt que le contenu.

Aujourd'hui — « Tu écris « sa » au lieu de « ça », on ne va pas t'écouter longtemps. »

Comment répondre
  • Une fois la faute d’orthographe corrigée, l’affirmation est-elle vraie ou fausse ?
  • La forme du message vous dispense-t-elle de répondre à ce qu’il dit ?

Légitime quand la forme touche au sens, comme une phrase ambiguë ou un chiffre mal écrit, ou quand la rigueur d’un document est exactement ce qu’il revendique.

A-54 Déshonneur par association

guilt by association

Discréditer une personne par ses fréquentations, son camp, ses relais.

Cas d'école — « Il a été invité sur telle chaîne, donc… »

Aujourd'hui — « Il a accepté une interview sur cette chaîne, donc il pense comme eux. »

Comment répondre
  • Qu’a-t-il dit lui-même, lors de cette interview, qui serait faux ?
  • Être invité quelque part, est-ce adhérer à tout ce qui s’y dit ?
  • Si le même argument venait d’un canal que vous approuvez, le trouveriez-vous meilleur ?

Légitime quand l’association est un lien réel, comme un financement ou une collaboration suivie, signalé comme raison de vérifier et non comme preuve que le propos est faux.

À ne pas confondre avec l’association dégradante, qui vise l’idée et non la personne.

A-55 Association dégradante

Discréditer une thèse en la rangeant dans une catégorie exécrable, souvent par un mot en « -isme » (stratagème 32). ≠ n° 54 : ici la cible n'est pas l'auteur mais l'idée, classée sans être examinée.

Aujourd'hui — « Encadrer les loyers ? Du soviétisme. » — un mot en -isme, et l'idée est classée sans avoir été ouverte.

Comment répondre
  • Le mot en -isme mis à part, qu’est-ce qui, concrètement, ne marche pas dans cette proposition ?
  • Quel critère vous permet de la ranger dans cette catégorie plutôt que dans une autre ?

Légitime quand la parenté est réelle, précise et argumentée, et qu’on montre ensuite en quoi la mesure hérite des défauts de la catégorie.

À ne pas confondre avec le déshonneur par association, qui vise la personne : ici, c’est l’idée qui est classée sans être examinée.

A-56 Reductio ad Hitlerum / point Godwin

Cas particulier et hyper-fréquent du précédent : l'analogie nazie comme court-circuit du débat.

Aujourd'hui — « Interdire de fumer en terrasse ? C'est exactement comme ça que ça a commencé en 1933. »

Comment répondre
  • En quoi, précisément, cette mesure ressemble-t-elle à celle que vous citez, et en quoi en diffère-t-elle ?
  • Si la comparaison ne tient pas, que reste-t-il de votre objection ?

Légitime quand la comparaison historique est précise, documentée, et porte sur un mécanisme identifiable plutôt que sur l’horreur du souvenir.

Cas particulier de l’association dégradante : la catégorie exécrable est ici le nazisme.

A-57 Honneur par association

Symétrique positif : associer sa thèse à une figure aimée pour lui transférer sa légitimité (voir transfert, partie E).

Aujourd'hui — Une blouse blanche et une photo de laboratoire sur l'emballage d'un complément alimentaire : le prestige est emprunté, pas démontré.

Comment répondre
  • Cette figure a-t-elle réellement examiné et approuvé ce produit, ou seulement prêté son image ?
  • Sans la blouse blanche, quelles preuves restent sur l’emballage ?

Légitime quand la personne associée s’est vraiment engagée sur le fond et que son soutien est présenté comme tel, avec les preuves à côté.

A-58 Sophisme de Galilée

Galileo gambit

« On s'est moqué de Galilée, on se moque de moi, donc j'ai raison. » Confond marginalité et vérité — on s'est aussi moqué de milliers de théories fausses.

Aujourd'hui — « On s'est moqué de Galilée, on se moque de moi, donc j'ai raison. » — on s'est aussi moqué de milliers de gens qui avaient simplement tort.

Comment répondre
  • On a aussi ri de milliers de gens qui avaient tort : qu’est-ce qui vous distingue d’eux, à part la moquerie ?
  • Galilée avait des observations et des calculs : quels sont les vôtres ?

Légitime quand on rappelle seulement que la moquerie n’est pas une réfutation, sans en conclure que la thèse est vraie.

A-59 Minorité magnifiée

magnified minority

Grossir l'importance d'une poignée de dissidents pour faire douter d'un consensus massif.

Aujourd'hui — « Il y a bien ce chercheur qui n'est pas d'accord. » — un, face à quatre-vingt-dix-sept sur cent.

Comment répondre
  • Sur combien de spécialistes du domaine ce chercheur pèse-t-il, et qu’ont conclu les autres ?
  • Son désaccord repose-t-il sur des travaux publiés que l’on peut lire ?

Légitime quand on souligne un désaccord minoritaire sérieux et récent pour dire que la question mérite examen, sans prétendre qu’il annule le consensus.

A-60 Faux experts en nombre

bulk fake experts

Aligner des centaines de signatures faiblement qualifiées pour simuler l'absence de consensus.

Aujourd'hui — Une pétition « signée par 1 200 scientifiques », dont l'écrasante majorité n'a jamais publié une ligne sur le sujet concerné.

Comment répondre
  • Parmi ces mille deux cents signataires, combien travaillent sur ce sujet et ont publié dessus ?
  • Une signature vaut-elle une étude, et où sont les données qu’ils avancent ?

Légitime quand la liste est composée de spécialistes du domaine et renvoie à des travaux vérifiables, non à un simple nombre.

A.3 — Sophismes de causalité

A-61 Fausse causalité chronologique

post hoc ergo propter hoc

B suit A, donc A cause B.

Aujourd'hui — « J'ai pris ces gélules, trois jours après mon rhume était parti. » — c'est très exactement la durée d'un rhume.

Comment répondre
  • Combien de temps ce rhume aurait-il duré sans les gélules, et comment le savez-vous ?
  • Qu’est-ce qui, à part l’ordre des événements, relie la cause que vous nommez à l’effet que vous constatez ?

Légitime quand la succession dans le temps s’ajoute à un mécanisme connu et à une comparaison avec ce qui se passe sans la cause supposée.

A-62 Corrélation prise pour causalité / effet cigogne

cum hoc ergo propter hoc

A et B varient ensemble, donc A causerait B. « Effet cigogne » est le nom zététique de Henri Broch, d'après la corrélation observée entre le nombre de cigognes et la natalité — les deux dépendant en réalité du degré d'urbanisation.

Aujourd'hui — « Les enfants qui font du sport ont de meilleures notes, donc le sport fait réussir à l'école. »

Comment répondre
  • Quel mécanisme ferait passer du sport aux bonnes notes, et l’a-t-on observé ailleurs que dans la courbe ?
  • Si l’on compare deux enfants de même milieu, même sommeil, même école, l’écart tient-il encore ?

Légitime quand la corrélation est le point de départ d’une enquête — une piste à tester — et non sa conclusion.

A-63 Confusion cause immédiate / cause structurelle

Désigner le déclencheur visible comme la cause, en évacuant les conditions qui l'ont rendu possible.

Cas d'école — attribuer une famine à une sécheresse sans regarder l'organisation agricole qui l'a transformée en famine.

Aujourd'hui — « La panne vient de ce câble. » — sans un mot sur les dix ans de maintenance repoussée qui l'ont rendue inévitable.

Comment répondre
  • Pourquoi ce câble-là a-t-il lâché ce jour-là, et pourquoi rien ne l’a-t-il rattrapé ?
  • Si l’on remplace ce déclencheur par un autre du même genre, la panne arrive-t-elle quand même ?

Légitime quand on cherche précisément le déclencheur — pour l’enquête, pour la réparation immédiate — et qu’on le dit, sans prétendre avoir expliqué toute l’affaire.

A-64 Cause commune ignorée

ignoring a common cause

Le facteur tiers explique les deux phénomènes.

Cas d'école — glaces et noyades → la chaleur.

Aujourd'hui — « Les ados qui ont un smartphone dorment moins. » — le smartphone, le coucher tardif et le cadre familial varient souvent ensemble.

Comment répondre
  • Existe-t-il un troisième facteur qui ferait varier les deux à la fois — l’heure du coucher, le cadre familial, la saison ?
  • À coucher égal et à milieu égal, l’écart de sommeil entre les ados équipés et les autres persiste-t-il ?

Légitime quand les facteurs tiers plausibles ont été cherchés et neutralisés avant de conclure.

A-65 Inversion de la cause et de l'effet

wrong direction

B cause A et non l'inverse.

Cas d'école — « Les pompiers sont nombreux sur les gros incendies, donc ils les aggravent. »

Aujourd'hui — « Les villes où il y a le plus de policiers ont le plus de délinquance : donc la police crée la délinquance. »

Comment répondre
  • Qu’est-ce qui est venu en premier dans ces villes : les policiers ou la délinquance ?
  • Si l’on renverse la phrase — la délinquance attire la police —, laquelle des deux versions explique le mieux ce qu’on voit ?

Légitime quand la chronologie et le mécanisme établissent le sens de la relation, et qu’on l’a vérifié plutôt que choisi.

A-66 Effet lotus

Variante : on postule une corrélation directe là où la corrélation est inverse, et on en tire une causalité.

Aujourd'hui — « Les pays où l'on boit le plus de vin ont le moins d'infarctus, donc buvez. » — la corrélation est en sens inverse de ce qu'on croit, et brouillée par le niveau de vie.

Comment répondre
  • Dans quel sens va la relation, exactement : boire protège, ou ceux qui ont moins d’infarctus sont aussi ceux qui vivent mieux et boivent du vin ?
  • Si l’on classe les pays autrement — par revenu, par alimentation, par accès aux soins —, la courbe garde-t-elle le même sens ?

A-67 Cause unique

fallacy of the single cause / réductionnisme causal

Attribuer à une cause unique un phénomène multifactoriel.

Aujourd'hui — « Si les jeunes vont mal, c'est TikTok. » — logement, précarité, sommeil, climat scolaire disparaissent du tableau d'un seul coup.

Comment répondre
  • Si l’on supprimait cette cause demain, quelle part du problème disparaîtrait, selon vous ?
  • Quels autres facteurs avez-vous écartés, et sur quelle base ?

Légitime quand on isole une cause dominante après avoir pesé les autres, et qu’on annonce sa part plutôt que le tout.

A-68 Confusion condition nécessaire / condition suffisante

« Il faut X pour Y » traité comme « X suffit à produire Y ».

Aujourd'hui — « Il faut s'entraîner pour finir un marathon » devient « je m'entraîne, donc je vais le finir ».

Comment répondre
  • Tous ceux qui s’entraînent finissent-ils leur marathon ?
  • Quand vous dites « il faut X », voulez-vous dire que X suffit, ou seulement qu’on n’y arrive pas sans ?

Légitime quand la condition est réellement les deux à la fois — nécessaire et suffisante — et qu’on l’a montré dans chaque sens.

A-69 Pente glissante

slippery slope, effet domino

Une mesure limitée entraînerait inévitablement une chaîne de conséquences catastrophiques, sans démonstration des maillons.

Aujourd'hui — « Si on passe le centre-ville à 30 km/h, demain la voiture sera interdite dans tout le pays. »

Comment répondre
  • Entre le 30 km/h en centre-ville et l’interdiction de la voiture, quelles sont les étapes, et qu’est-ce qui rend chacune obligatoire ?
  • À quel maillon peut-on encore s’arrêter, et qui nous en empêcherait ?

Légitime quand chaque maillon de la chaîne est démontré — par un mécanisme, un précédent, un engagement déjà pris — et non seulement redouté (Volokh 2003).

A-70 Pente savonneuse inversée

Symétrique optimiste : une mesure limitée déclencherait mécaniquement une chaîne de bienfaits.

Aujourd'hui — « Il suffit d'une ligne de tram et tout le quartier deviendra prospère. »

Comment répondre
  • Par quels enchaînements précis une ligne de tram produit-elle la prospérité d’un quartier, et où cela s’est-il vérifié ?
  • Que se passe-t-il si le premier bienfait attendu ne vient pas ?

Légitime quand la chaîne des effets attendus s’appuie sur des cas comparables mesurés, avec leurs conditions et leurs échecs.

A-71 Pensée magique

Attribuer un pouvoir causal à un acte symbolique ou à une intention.

Aujourd'hui — « J'ai remis le maillot de la dernière victoire, et on a gagné. »

Comment répondre
  • Par quel chemin le maillot a-t-il agi sur le score ?
  • Combien de fois l’avez-vous porté sans gagner, et ces fois-là comptent-elles ?

Légitime quand l’effet passe par un mécanisme repérable — un rituel qui calme, une intention qui change la conduite — et qu’on le nomme comme tel.

A-72 Sophisme furtif

furtive fallacy

Postuler que tout résultat fâcheux procède nécessairement d'une malveillance délibérée.

Aujourd'hui — « Le site est tombé le soir des résultats : c'est forcément volontaire. »

Comment répondre
  • Qu’est-ce qui exclut la panne, l’erreur ou la surcharge avant de conclure au sabotage ?
  • Si c’était volontaire, à qui cela aurait-il profité, et en a-t-on la trace ?

Légitime quand des indices d’intention existent — des traces, un mobile, un précédent — et pas seulement le dommage lui-même.

A-73 Sophisme de la régression

regression fallacy

Attribuer à une intervention ce qui n'est qu'un retour à la moyenne après une valeur extrême.

Cas d'école — « J'ai pris ce remède quand j'allais très mal, et je vais mieux. »

Aujourd'hui — « Mon dos me bloquait complètement, j'ai vu ce praticien, une semaine après j'allais bien. » — une lombalgie aiguë passe seule en une à deux semaines.

Comment répondre
  • Que devient une lombalgie aiguë quand on ne fait rien pendant deux semaines ?
  • Avez-vous consulté au moment où c’était au pire — c’est-à-dire au moment où cela ne pouvait qu’aller mieux ?

Légitime quand l’amélioration dépasse ce que le retour naturel à la moyenne aurait donné, mesuré contre des gens qui n’ont rien fait.

A-74 Sophisme écologique

ecological fallacy

Inférer une propriété individuelle d'une statistique de groupe.

Aujourd'hui — « Ce département vote à 60 % pour ce camp, donc mon voisin d'ici vote comme ça. »

Comment répondre
  • Que sait-on de votre voisin, à part le département où il habite ?
  • Les 40 % qui votent autrement, ils vivent où, sinon dans le même département ?

Légitime quand on parle bien du groupe — sa moyenne, sa tendance — sans en tirer une conclusion sur telle personne.

A-75 Sophisme atomiste / individualiste

exception fallacy

Symétrique : inférer une propriété du groupe d'un cas individuel.

Aujourd'hui — « Mon collègue en télétravail ne fait rien, donc le télétravail ne marche pas. »

Comment répondre
  • Combien de collègues en télétravail avez-vous observés, et que font les autres ?
  • Ce collègue est-il représentatif, ou simplement celui qu’on remarque ?

Légitime quand le cas individuel sert de contre-exemple à une affirmation universelle — « tous », « jamais » — et non de portrait d’une tendance.

A-76 Mésusage du paradoxe de Simpson

Conclure sur des données agrégées alors que la tendance s'inverse dans chaque sous-groupe (ou l'inverse).

Aujourd'hui — Un traitement supérieur chez les jeunes et chez les seniors, mais inférieur au total — parce que les deux groupes n'ont pas la même taille.

Comment répondre
  • Les sous-groupes ont-ils la même taille, et le traitement a-t-il été donné à des patients comparables dans chacun ?
  • Le chiffre qui compte, est-ce le total ou le résultat dans chaque groupe — et pourquoi celui-là ?

Légitime quand le niveau d’analyse — agrégé ou par sous-groupe — est choisi pour une raison énoncée d’avance, pas parce qu’il donne le résultat voulu.

A-77 Interprétation causale d'une étude observationnelle

observational interpretation fallacy

Lire une association épidémiologique comme un effet établi.

Aujourd'hui — « Ceux qui courent vivent plus longtemps, donc courir allonge la vie. » — ceux qui courent sont déjà, en moyenne, en meilleure santé.

Comment répondre
  • Ceux qui courent ressemblaient-ils, avant de courir, à ceux qui ne courent pas ?
  • A-t-on déjà tiré des gens au sort, fait courir les uns et non les autres, puis comparé ?

Légitime quand l’association est appuyée par un mécanisme, une relation dose-effet et des études qui ont neutralisé les différences de départ — et qu’on la présente comme probable, non comme démontrée.

A-78 Sophisme de la fenêtre brisée

Bastiat

Ne compter que les effets visibles d'un choc ou d'une dépense, en ignorant les coûts invisibles.

Aujourd'hui — « Cette tempête va relancer le bâtiment. » — on voit les chantiers de réparation, jamais ce que les sinistrés n'achèteront plus.

Comment répondre
  • L’argent des réparations, à quoi aurait-il servi si la tempête n’avait pas eu lieu ?
  • Au bout du compte, la région possède-t-elle plus qu’avant, ou la même chose payée deux fois ?

Légitime quand on compte les deux colonnes — ce qui se voit et ce qui ne se voit pas — et que le bilan reste positif une fois les deux posées.

A-79 Raisonnement panglossien

Justifier rétrospectivement l'existant en lui inventant une fonction ou une nécessité (« si ça existe, c'est que ça sert à quelque chose »).

Aujourd'hui — « Si l'appendice existe, c'est qu'il sert forcément à quelque chose. »

Comment répondre
  • À quoi ressemblerait un organe qui ne sert à rien, et comment le distinguerait-on de celui-ci ?
  • Existe-t-il des gens qui vivent sans, et que leur manque-t-il ?

Légitime quand la fonction est établie par l’observation — ce qui change quand la chose manque — et non déduite de sa seule présence.

A-80 Effet bipède

Nom zététique du raisonnement à rebours : partir du fait à démontrer et fabriquer les prémisses qui y conduisent.

Aujourd'hui — On part de « les écrans rendent violents », puis on va chercher les études qui y mènent — et seulement celles-là.

Comment répondre
  • Quelles études avez-vous lues avant de savoir ce que vous vouliez trouver, et qu’avez-vous fait de celles qui disaient le contraire ?
  • Si les écrans ne rendaient pas violents, qu’est-ce qui, dans les données, aurait dû vous faire changer d’avis ?

Légitime quand on part d’une hypothèse pour la mettre à l’épreuve — en cherchant aussi ce qui la contredirait — et non pour la garnir.

A.4 — Généralisation, échantillon et sélection des données

A-81 Généralisation hâtive

Conclure du particulier au général sur un échantillon trop petit ou non représentatif.

Aujourd'hui — « Deux amis ont eu un mauvais service, cette marque est catastrophique. »

Comment répondre
  • Sur combien de cas vous appuyez-vous, et comment ont-ils été choisis ?
  • Qu’est-ce qui vous fait penser que ces quelques cas ressemblent à tous les autres ?

Légitime quand l’échantillon est assez large, tiré sans tri, et que la conclusion reste à la mesure de ce qu’il montre.

A-82 Sophisme de l'accident

secundum quid

Appliquer une règle générale à un cas qui en est manifestement l'exception.

Cas d'école — « Mentir est mal, donc il fallait dire la vérité à la Gestapo. »

Aujourd'hui — « Au rouge on s'arrête. » — y compris l'ambulance en intervention, sirène allumée ?

Comment répondre
  • La règle a-t-elle été pensée pour un cas comme celui-ci ?
  • Qu’est-ce qui rend cette situation différente de celles que la règle vise d’ordinaire ?

Légitime quand le cas ne présente aucune circonstance particulière et que la règle s’y applique comme aux autres.

A-83 Accident inverse

converse accident

Ériger une exception en règle générale.

Aujourd'hui — « Un patient a guéri sans traitement, donc le traitement est inutile. »

Comment répondre
  • Ce cas est-il typique, ou est-ce justement une exception ?
  • Combien de cas semblables faudrait-il réunir pour que la règle générale change ?

Légitime quand le cas s’avère représentatif, ou qu’une seule exception suffit à réfuter une règle qui se voulait absolue.

A-84 Argument anecdotique

anecdotal fallacy

Opposer une histoire vécue à une série statistique.

Cas d'école — « Mon grand-père a fumé jusqu'à 95 ans. »

Aujourd'hui — « Moi je connais quelqu'un que ça a guéri. » — la phrase qui met fin à plus de débats que n'importe quelle étude.

Comment répondre
  • Votre expérience compte : contredit-elle les chiffres, ou est-elle l’un des cas qu’ils comptent déjà ?
  • Si l’on rassemblait mille histoires comme la vôtre, à quoi ressemblerait le tableau d’ensemble ?

Légitime quand l’anecdote sert à poser une question, à illustrer un mécanisme ou à signaler un cas que la statistique n’avait pas prévu.

A-85 Vividité trompeuse

misleading vividness

Un cas spectaculaire mais rarissime écrase la fréquence réelle du phénomène.

Aujourd'hui — Après un crash aérien très commenté, on annule son vol et on prend la voiture — cent fois plus meurtrière au kilomètre parcouru.

Comment répondre
  • Ce cas est frappant, mais combien de fois arrive-t-il, rapporté à combien de situations ?
  • Qu’est-ce qui vous marque ici : sa fréquence, ou son image ?

Légitime quand le cas spectaculaire sert à faire sentir une réalité que les chiffres confirment par ailleurs.

A-86 Sélection arrangeante

cherry picking

Ne retenir que les données qui confirment, ignorer celles qui contredisent.

Aujourd'hui — Ne montrer que les six mois où la courbe descend, dans une série de trente ans qui monte.

Comment répondre
  • Où commence et où s’arrête la série que vous montrez, et pourquoi là ?
  • Existe-t-il des données qui vont dans l’autre sens, et que deviennent-elles dans votre tableau ?

Légitime quand le tri est annoncé, justifié, et que l’ensemble des données reste accessible à qui veut vérifier.

A-87 Sophisme du tireur d'élite texan

Texas sharpshooter

Tirer d'abord, dessiner la cible ensuite : repérer après coup un motif dans le bruit et le déclarer significatif.

Aujourd'hui — Remarquer après coup que trois catastrophes ont eu lieu un mardi, et en faire une loi du mardi.

Comment répondre
  • Ce motif, l’aviez-vous prédit avant de regarder les données, ou l’avez-vous trouvé après ?
  • Parmi tous les regroupements possibles, pourquoi celui-là et pas un autre ?

Légitime quand la régularité repérée après coup est ensuite testée sur de nouvelles données, qui n’ont pas servi à la construire.

A-88 Pêche aux extrémistes

nut-picking

Exhiber les propos les plus délirants d'un groupe comme s'ils le représentaient.

Aujourd'hui — Sortir le commentaire le plus délirant sous une vidéo pour en faire l'opinion de tout un mouvement.

Comment répondre
  • Ce propos vient-il d’une voix représentative du groupe, ou de sa marge la plus bruyante ?
  • Que dit, sur le même sujet, la position affichée par ce mouvement ?

Légitime quand le propos extrême est tenu par un porte-parole reconnu, ou toléré sans réaction par le groupe qu’il engage.

A-89 Biais du survivant

survivorship bias

N'étudier que les cas qui ont « survécu » à un filtre.

Cas d'école — ne compter que les start-up qui ont réussi.

Aujourd'hui — « Tous ces patrons ont réussi sans diplôme. » — les milliers qui ont échoué sans diplôme n'ont pas de podcast.

Comment répondre
  • Qui manque à votre échantillon : ceux qui ont tenté la même chose et qu’on ne voit plus ?
  • Sur combien d’essais ces réussites ont-elles été comptées ?

Légitime quand on a vérifié que le filtre n’a écarté personne, ou que l’on étudie précisément les survivants pour ce qu’ils sont.

A-90 Induction paresseuse

slothful induction

Refuser la conclusion que les données imposent, en invoquant la coïncidence.

Aujourd'hui — « Trois canicules record en cinq ans ? Pas de chance, c'est tout. »

Comment répondre
  • Combien de fois faudrait-il que cela se reproduise pour que vous cessiez d’y voir un hasard ?
  • Quelle probabilité donnez-vous à une telle série si ce n’était que de la chance ?

Légitime quand la série est réellement trop courte pour conclure, et que la coïncidence reste l’explication la plus probable.

A-91 Exception écrasante

overwhelming exception

Énoncer une généralité si truffée de réserves qu'elle ne dit plus rien, tout en la présentant comme forte.

Aujourd'hui — « Le télétravail améliore la productivité — sauf pour les métiers de terrain, les juniors, les projets créatifs et les réunions. » Il reste quoi ?

Comment répondre
  • Une fois toutes vos réserves retirées, sur quels cas votre affirmation tient-elle encore ?
  • Les exceptions sont-elles rares, ou couvrent-elles la majorité des situations ?

Légitime quand les réserves restent marginales et que la règle, pour l’essentiel, décrit bien ce qu’elle prétend décrire.

A-92 Effet petits ruisseaux

Accumuler quantité de faits minuscules, individuellement insignifiants, pour bâtir une conclusion massive.

Aujourd'hui — Quarante micro-coïncidences sans valeur, empilées les unes sur les autres, deviennent « un faisceau troublant ».

Comment répondre
  • Pris un par un, lequel de ces faits prouve quelque chose ?
  • Ces indices sont-ils indépendants, ou remontent-ils tous à la même source ?
  • Combien de faits comparables pourrait-on empiler pour soutenir la thèse contraire ?

Légitime quand les indices sont indépendants, chacun un peu probant, et convergent vers une conclusion qu’un fait nouveau pourrait démentir.

A-93 Loi des petits nombres

Croire qu'un petit échantillon reproduit fidèlement les proportions de la population, et s'étonner de sa volatilité. ≠ n° 81 : la généralisation hâtive est le geste argumentatif ; la loi des petits nombres est l'intuition statistique fausse qui le rend crédible (Tversky & Kahneman).

Aujourd'hui — « Trois avis cinq étoiles : c'est le meilleur resto de la ville. »

Comment répondre
  • Avec si peu d’avis, à quoi ressemblerait le résultat si l’on interrogeait trois autres personnes ?
  • Combien de cas faudrait-il pour que ce pourcentage cesse de bouger ?

Légitime quand l’échantillon est assez grand pour que les écarts observés dépassent ce que le hasard produit seul.

À ne pas confondre avec la généralisation hâtive (A-81), qui est le geste argumentatif : ici, c’est l’intuition statistique fausse qui le rend crédible.

A-94 Échantillon auto-sélectionné

Sondage ouvert, appel à témoignages, commentaires : ceux qui répondent ne représentent qu'eux-mêmes.

Aujourd'hui — Un sondage ouvert en story qui donne 80 % — les 80 % de ceux qui avaient envie de cliquer.

Comment répondre
  • Qui a répondu, et qui aurait pu répondre mais ne l’a pas fait ?
  • Ceux qui ont pris la peine de cliquer avaient-ils une raison particulière de le faire ?

Légitime quand l’appel ne prétend mesurer que l’avis de ceux qui répondent, et le dit clairement.

A-95 Sondage biaisé / question orientée

La formulation de la question fabrique le résultat qu'on prétend ensuite constater.

Aujourd'hui — « Êtes-vous favorable à cette taxe punitive ? » contre « à cette contribution écologique ? » : vingt points d'écart, même mesure.

Comment répondre
  • Pouvez-vous me lire la question exactement comme elle a été posée ?
  • Si on la reformulait sans adjectif, obtiendrait-on le même résultat ?

Légitime quand la question est neutre, publiée avec ses résultats, et que des formulations différentes donnent des réponses voisines.

A-96 Biais de faux consensus

Prendre son entourage ou son fil d'actualité pour un échantillon du monde, et croire son opinion majoritaire. ≠ n° 3 : le consensus fabriqué est allégué par le locuteur ; le faux consensus est sincèrement perçu par lui.

Aujourd'hui — « Tout mon fil est d'accord, donc le pays l'est. » — un algorithme de recommandation n'est pas un institut de sondage.

Comment répondre
  • Les gens que vous entendez ont-ils été choisis, par vous ou par un algorithme, pour penser comme vous ?
  • Sur quelle mesure, hors de votre entourage, fondez-vous cette majorité ?

Légitime quand l’opinion majoritaire est constatée par une enquête réelle, et non déduite de ce que l’on voit passer.

À ne pas confondre avec l’appel au consensus fabriqué (A-3), que le locuteur allègue en le sachant faux : ici, il le perçoit sincèrement.

A-97 Généralisation par le cas contraire unique

Un seul contre-exemple opposé à une tendance statistique, comme s'il la réfutait.

Aujourd'hui — « Il a plu tout l'été, et vous osez parler de réchauffement ? »

Comment répondre
  • La tendance dont on parle affirme-t-elle qu’il n’y aura plus jamais d’exception ?
  • Un seul cas contraire pèse combien face à la série entière ?

Légitime quand la thèse contestée se voulait absolue et sans exception : un contre-exemple suffit alors à la réfuter.

A.5 — Structure logique et présupposition

A-98 Pétition de principe

petitio principii

Faire figurer la conclusion parmi les prémisses.

Aujourd'hui — « Ce média est fiable, puisqu'il ne publie que des informations vérifiées. »

Comment répondre
  • Comment sait-on que la prémisse est vraie, sans déjà admettre la conclusion ?
  • Si je doute de la conclusion, qu’est-ce qui, dans votre argument, reste debout ?

A-99 Raisonnement circulaire / effet cerceau

Version étendue et boucle plus longue : A prouve B qui prouve A. « Effet cerceau » en est le nom zététique.

Aujourd'hui — « Le remède marche puisque les gens guérissent — et ils guérissent grâce au remède. »

Comment répondre
  • Avez-vous une preuve de l’un des deux qui ne passe pas par l’autre ?
  • Par où entre-t-on dans la boucle : quel fait, extérieur à elle, la soutient ?

À ne pas confondre avec la pétition de principe (A-98), où la conclusion est déjà dans la prémisse : ici, la boucle passe par plusieurs étapes.

A-100 Exigence de définition préalable

definist gambit

Bloquer la discussion en exigeant une définition parfaite et consensuelle du terme avant d'accepter d'en parler. ≠ n° 110 (continuum) : ici on ne nie pas la distinction, on refuse d'entrer en matière.

Aujourd'hui — « Définissez-moi d'abord « désinformation » de façon parfaitement rigoureuse, sinon on ne peut pas commencer à discuter. »

Comment répondre
  • Une définition de travail, même imparfaite, suffirait-elle pour avancer, quitte à l’affiner en chemin ?
  • Quelle définition accepteriez-vous, vous, pour que l’on puisse commencer ?

Légitime quand le mot est réellement ambigu et que la discussion changerait de sens selon l’acception retenue.

À ne pas confondre avec le sophisme du continuum (A-110) : ici, on ne nie pas la distinction, on refuse d’entrer en matière.

A-101 Postuler ce qui n'a pas été prouvé

Introduire comme évidence acquise une proposition générale jamais démontrée, pour s'en servir de prémisse (stratagème 6). ≠ n° 98 : la proposition postulée n'est pas la conclusion elle-même, mais ce qui la rend inévitable.

Cas d'école — « La science n'a jamais de certitude ; il faut donc attendre avant d'agir. »

Aujourd'hui — « De toute façon on ne saura jamais vraiment. » — posé comme une évidence de départ, jamais comme une thèse à défendre.

Comment répondre
  • Cette évidence de départ, d’où la tenez-vous : constat partagé, ou thèse que vous devriez d’abord défendre ?
  • Si je retire cette phrase-là, que reste-t-il de votre raisonnement ?

Légitime quand la proposition de départ est déjà admise par les deux parties, ou établie ailleurs et qu’on peut le montrer.

À ne pas confondre avec la pétition de principe (n° 98) : ici, ce qu’on glisse en prémisse n’est pas la conclusion, c’est ce qui la rend inévitable.

A-102 Prémisse cachée

L'argument ne tient que par une proposition non énoncée, donc jamais discutée. Rendre les prémisses explicites est le premier geste critique.

Aujourd'hui — « Il a 22 ans, il ne peut pas diriger cette équipe. » — prémisse jamais énoncée, donc jamais discutée : l'âge ferait la compétence.

Comment répondre
  • Pour passer de ce que vous dites à ce que vous concluez, quelle idée faut-il admettre sans que vous l’ayez formulée ?
  • Pouvez-vous écrire votre argument en trois lignes, deux prémisses puis la conclusion, pour qu’on voie ce qui manque ?

Légitime quand la prémisse tue va de soi pour tout le monde et qu’une fois énoncée, personne ne songerait à la contester.

A-103 Fausse prémisse

Le raisonnement est valide, mais part d'un fait erroné : la conclusion est donc sans valeur.

Aujourd'hui — Un raisonnement impeccable… bâti sur un chiffre de population faux d'un facteur dix.

Comment répondre
  • Ce chiffre de départ, d’où vient-il, et de quand date-t-il ?
  • Si ce fait se révélait faux, votre conclusion tiendrait-elle encore ?
  • Avant de discuter la logique, pouvons-nous vérifier ensemble le fait sur lequel elle repose ?

A-104 Question complexe

plurium interrogationum / question chargée

Question dont toute réponse valide une prémisse non prouvée.

Cas d'école — « Avez-vous cessé de mentir ? »

Aujourd'hui — « Depuis quand cette plateforme censure-t-elle ses utilisateurs ? » — répondre « depuis 2023 » ou « jamais », c'est déjà accepter le mot « censure ».

Comment répondre
  • Avant de répondre, peut-on découper votre question ? Elle en contient deux, et je ne suis pas d’accord avec la première.
  • Le mot que vous mettez dans la question, l’avons-nous établi quelque part ?

Légitime quand la prémisse contenue dans la question a déjà été admise par la personne interrogée.

A-105 Question suggestive

Formulation qui contient sa réponse.

Cas d'école — « Vous reconnaissez bien que cette mesure inefficace est un échec ? »

Aujourd'hui — « Vous ne trouvez pas anormal, vous aussi, que personne n'en parle ? »

Comment répondre
  • Est-ce une question ou une affirmation ? Reformulez-la sans y mettre déjà la réponse, et je vous réponds.
  • Si je répondais non, serait-ce à vos yeux une réponse recevable ?

Légitime quand on vérifie une position que l’interlocuteur a lui-même exprimée : « vous confirmez donc que… ? »

A-106 Étiquette chargée

loaded label

Requalifier une réalité déjà nommée par un mot dont la connotation contient le jugement.

Cas d'école — « taxe » vs « contribution ». ≠ n° 138, qui porte sur le baptême d'une réalité encore sans nom.

Aujourd'hui — « Assistanat » ou « solidarité », « laxisme » ou « réinsertion » : le dispositif est le même, le verdict est déjà rendu par le mot.

Comment répondre
  • Si l’on reprend le nom neutre de la chose, celui du texte ou de la loi, votre argument change-t-il ?
  • Qu’est-ce que ce mot ajoute à la description, sinon le verdict ?

Légitime quand le mot décrit exactement le dispositif, et qu’on laisse l’autre en employer un différent sans lui en faire le procès.

À ne pas confondre avec le lexique favorable choisi d’avance (n° 138), qui baptise une réalité sans nom : ici, on rebaptise une chose déjà nommée.

A-107 Définition persuasive

Donner à un mot une définition maison tout en prétendant employer son sens courant.

Aujourd'hui — « Un vrai sportif, c'est quelqu'un qui s'entraîne tous les jours. » — définition maison, présentée comme le sens commun.

Comment répondre
  • Cette définition, est-ce celle du dictionnaire ou la vôtre ?
  • Si l’on prend le sens courant du mot, votre conclusion tient-elle encore ?
  • Acceptez-vous qu’on note votre définition et qu’on s’y tienne jusqu’au bout de l’échange ?

Légitime quand on annonce clairement qu’on propose un sens technique ou restreint, sans le faire passer pour le sens commun.

A-108 Faux dilemme

binarité abusive, false dilemma

Réduire le champ des possibles à deux options, souvent extrêmes.

Aujourd'hui — « Soit on couvre le pays d'éoliennes, soit on revient à la bougie. »

Comment répondre
  • Ces deux options sont-elles vraiment les seules, ou seulement les deux plus faciles à opposer ?
  • Pourquoi écarter la voie intermédiaire, celle qui prend une part de l’une et une part de l’autre ?
  • A-t-on le droit de refuser les deux ?

Légitime quand le dilemme est réel : deux voies qui s’excluent, aucune troisième possible, et qu’on peut montrer pourquoi.

A-109 Faux trilemme

Même mécanisme à trois branches, la troisième servant d'alibi de nuance.

Aujourd'hui — « Trois options : ne rien faire, tout interdire, ou notre plan. » — la troisième branche n'est là que pour avoir l'air raisonnable.

Comment répondre
  • La troisième option est la vôtre : les deux autres, les avez-vous choisies pour qu’elle ait l’air raisonnable ?
  • Qui défend une quatrième voie, et pourquoi n’est-elle pas sur la table ?

Légitime quand les trois branches épuisent réellement les possibles et que les deux qu’on écarte sont effectivement défendues par quelqu’un.

A-110 Sophisme du continuum

continuum fallacy / sorite

Nier une distinction réelle au motif que la frontière est floue.

Cas d'école — « On ne peut pas dire où commence le tas, donc les tas n'existent pas. »

Aujourd'hui — « On ne sait pas exactement où commence la désinformation, donc le mot ne veut rien dire. »

Comment répondre
  • Hésiter sur la frontière signifie-t-il qu’il n’y a aucune différence entre les deux extrêmes ?
  • Nul ne sait où commence l’aube ; convenez-vous qu’il y a pourtant un jour et une nuit ?

Légitime quand la place de la frontière est vraiment le point en litige, un seuil légal par exemple, sans nier la distinction.

À ne pas confondre avec l’exigence de définition préalable (n° 100) : là on refuse d’entrer en matière, ici on nie la distinction.

A-111 Corrélat supprimé

suppressed correlative

Élargir une catégorie jusqu'à vider son contraire de tout contenu.

Cas d'école — « Tout le monde est corrompu » → le mot ne distingue plus rien.

Aujourd'hui — « Tout est politique, donc rien ne l'est vraiment. »

Comment répondre
  • Si tout est cela, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Donnez-moi un seul exemple.
  • Quand vous dites que tout le monde est concerné, le mot sert-il encore à distinguer quelque chose ?

Légitime quand on montre qu’une catégorie est réellement plus large qu’on ne le croyait, sans pour autant vider son contraire.

A-112 Conclusion imposée

Tirer soi-même la conclusion et l'attribuer à l'adversaire à partir de concessions partielles (stratagème 20).

Aujourd'hui — « Vous reconnaissez que la mesure a des défauts : vous êtes donc d'accord pour la supprimer. »

Comment répondre
  • J’ai concédé un point, pas la conclusion : où est le passage de l’un à l’autre ?
  • Reconnaître un défaut, est-ce la même chose que vouloir supprimer ?
  • Pouvez-vous me laisser tirer moi-même la conclusion de ce que j’ai admis ?

Légitime quand la conclusion découle réellement des concessions faites, et que l’interlocuteur, mis devant l’enchaînement, la reconnaît comme sienne.

A-113 Généralisation tacite d'aveux particuliers

Obtenir l'accord sur des cas isolés puis introduire la généralisation comme si elle avait été concédée (stratagème 11).

Aujourd'hui — Après cinq exemples d'élus condamnés : « comme nous venons de l'établir, la classe politique est corrompue ». Rien n'a été établi.

Comment répondre
  • Nous avons parlé de cinq cas ; à partir de combien passe-t-on à « tous » ?
  • Sur combien de personnes au total ces cinq-là sont-ils prélevés ?
  • Avons-nous établi la généralisation, ou seulement dressé une liste d’exemples ?

Légitime quand les cas admis sont représentatifs, en nombre suffisant, et que la généralisation est annoncée comme une thèse à discuter, non comme une chose acquise.

A-114 Extension abusive

Élargir la thèse adverse au-delà de ce qui a été dit pour la rendre indéfendable (stratagème 1 ; parent direct de l'homme de paille).

Aujourd'hui — « Je propose d'encadrer la publicité destinée aux enfants. » → « Donc vous voulez interdire la publicité. »

Comment répondre
  • Où ai-je dit cela ? Pouvez-vous répéter ma proposition telle que je l’ai formulée ?
  • « Encadrer » et « interdire », est-ce le même mot pour vous ?

Légitime quand on demande ouvertement si la thèse s’étend à un cas voisin, en laissant à l’interlocuteur le soin de répondre oui ou non.

À ne pas confondre avec l’homme de paille (n° 115), dont c’est le parent : ici on élargit la thèse, là on la déforme.

A-115 Homme de paille

straw man

Réfuter une version déformée, exagérée ou caricaturale de la position adverse.

Aujourd'hui — « Réduire la vitesse en ville ? » → « Ah, donc tout le monde à pied ! »

Comment répondre
  • Pouvez-vous reformuler ma position de façon que je m’y reconnaisse, avant d’y répondre ?
  • À qui répondez-vous : à moi, ou à une version plus commode de moi ?
  • Quelle est la version la plus solide de ce que je défends ? C’est celle-là qui mérite votre réponse.

Légitime quand la reformulation est validée par l’intéressé : c’est le principe de charité, présenter la position adverse dans sa version la plus forte avant d’y répondre.

A-116 Homme de paille nucléaire

nuclear straw man

Attribuer à l'interlocuteur la version la plus extrême défendue par un tiers de son camp. ≠ n° 88 (nut-picking), qui prête cette version extrême au groupe entier, pas à la personne en face.

Aujourd'hui — Attribuer à son interlocuteur la position la plus radicale d'un militant croisé sur TikTok, puis lui demander de s'en justifier.

Comment répondre
  • Cette position, est-ce la mienne ou celle de quelqu’un d’autre ? Je n’ai pas à répondre pour un inconnu.
  • Qu’ai-je dit, moi, ici, qui vous autorise à me l’attribuer ?

Légitime quand l’interlocuteur s’est lui-même réclamé de cette position ou de cette personne, et qu’on lui demande simplement s’il l’assume.

À ne pas confondre avec la pêche aux extrémistes (n° 88), qui prête la version extrême au groupe entier ; ici, on la colle à la personne en face.

A-117 Homme de fer

iron man / steelman inversé

Symétrique : présenter sa propre position sous une forme si édulcorée qu'elle devient inattaquable — et sans rapport avec ce qu'on défend.

Aujourd'hui — Défendre en plateau « juste un petit peu de régulation », alors que le texte réellement soutenu va infiniment plus loin.

Comment répondre
  • Le texte que vous soutenez réellement, que dit-il exactement ? Peut-on le lire ?
  • « Un petit peu de régulation », cela se traduit par quels articles, quels chiffres ?
  • Si je suis d’accord avec ce que vous venez de dire, suis-je d’accord avec ce que vous défendez ?

Légitime quand la version modeste présentée est bien celle qu’on défend, sans thèse plus forte gardée en réserve.

A-118 Sophisme de la motte castrale

motte-and-bailey fallacy

Défendre une thèse audacieuse et contestable (la basse-cour, bailey) puis, sous le feu, se replier sur une thèse triviale et indiscutable (la motte, le donjon fortifié) — et ressortir la première une fois l'assaut passé, comme si elle avait été défendue. La métaphore vient du château à motte castrale médiéval : on cultive la basse-cour, on se réfugie sur la motte.

Cas d'école — « La science est une construction sociale » → objection → « je dis simplement que les scientifiques sont des humains dans une société » → puis retour à la thèse forte.

Aujourd'hui — « L'IA va remplacer tous les métiers » → objection → « je dis juste qu'elle transforme le travail » → et retour à la version forte trois minutes plus tard.

Comment répondre
  • Laquelle des deux thèses défendez-vous, la forte ou la modeste ? Choisissez, et discutons de celle-là.
  • Si vous ne dites « que » cela, acceptez-vous de ne plus revenir à la version forte ?

Légitime quand on renonce sincèrement à la thèse forte, qu’on le dit, et qu’on ne la ressort pas ensuite.

À ne pas confondre avec la retraite définitionnelle (n° 119), plus générale : ici, c’est sa propre thèse qu’on met à l’abri pour y revenir.

A-119 Retraite définitionnelle

definitional retreat

Changer le sens des mots dès qu'une objection porte. Entrée-mère de deux cas particuliers : le Vrai Écossais (n° 164), qui redéfinit une catégorie pour en exclure un contre-exemple, et la motte castrale (n° 118), qui redéfinit sa propre thèse pour la rendre indéfendable à attaquer.

Aujourd'hui — « Je n'ai jamais dit interdire, j'ai dit encadrer. Enfin… encadrer fermement. »

Comment répondre
  • Ce mot a-t-il le même sens maintenant qu’il y a deux minutes ?
  • Peut-on fixer une bonne fois ce que vous entendez par là, et s’y tenir ?

Légitime quand on précise un terme dès le départ, ou qu’on reconnaît ouvertement avoir changé de formulation.

À ne pas confondre avec ses deux cas particuliers : le Vrai Écossais (n° 164) redéfinit une catégorie pour exclure un contre-exemple, la motte castrale (n° 118) redéfinit sa propre thèse pour la protéger.

A-120 Vérité vide

vacuous truth

Énoncé techniquement vrai mais sans contenu informatif.

Aujourd'hui — « Tous les vaccins que j'ai refusés m'ont épargné leurs effets secondaires. » — techniquement vrai, informativement nul.

Comment répondre
  • Qu’est-ce que votre phrase m’apprend que je ne savais pas déjà ?
  • Existe-t-il une situation où elle serait fausse ?
  • Que compare-t-on, au juste ? Avec quoi ?

Légitime en logique et en mathématiques, où un énoncé vrai d’un ensemble vide a toute sa place ; ailleurs, la phrase doit apporter une information.

A-121 Fausse accusation de pétition de principe

Accuser à tort l'adversaire de raisonner en cercle pour ne pas avoir à le suivre (stratagème 22). ≠ n° 173 (sophisme du sophisme), qui conclut à la fausseté de la thèse à partir d'un défaut d'argumentation réel.

Aujourd'hui — « Vous supposez ce que vous voulez prouver ! » — lancé à quelqu'un qui vient précisément de citer trois études indépendantes.

Comment répondre
  • Quelle prémisse, précisément, répète la conclusion ? Pouvez-vous me la citer ?
  • Les études que je viens de citer supposent-elles ce qu’elles démontrent, ou l’établissent-elles par des données indépendantes ?

Légitime quand la prémisse et la conclusion disent réellement la même chose sous deux formulations, et qu’on peut le montrer.

À ne pas confondre avec le sophisme du sophisme (n° 173), qui conclut à la fausseté d’une thèse à partir d’un défaut d’argumentation bien réel.

A.6 — Ambiguïté, sémantique et manipulation du sens

A-122 Équivocation

Employer un même mot dans deux sens différents au cours d'un même raisonnement.

Aujourd'hui — « La science n'est qu'une théorie. » — « théorie » au sens de café du commerce (une supposition) et au sens scientifique (un cadre validé) ne sont pas le même mot.

Comment répondre
  • Le mot « théorie » a-t-il le même sens au début et à la fin de votre phrase ?
  • Si l’on remplace ce mot par sa définition à chaque occurrence, le raisonnement tient-il encore ?

Légitime quand le mot garde un sens unique et stable d’un bout à l’autre du raisonnement.

A-123 Amphibologie

Phrase dont la syntaxe autorise plusieurs lectures, dont on exploite l'écart.

Aujourd'hui — « On recherche un stagiaire pour aider le comptable dans son bureau. » — le bureau de qui ?

Comment répondre
  • La phrase peut se lire de deux façons : laquelle est la vôtre ?
  • Pouvez-vous la reformuler pour qu’une seule lecture reste possible ?

Légitime quand l’ambiguïté est involontaire et se dissipe dès qu’on demande de préciser.

A-124 Sophisme de l'accent / de l'intonation

Changer le sens en déplaçant l'emphase, ou en détachant un mot de sa prosodie.

Aujourd'hui — Diffuser l'extrait « je n'ai jamais dit que c'était sans risque » en coupant juste après « sans risque ».

Comment répondre
  • Peut-on entendre la phrase entière, jusqu’au bout, sans coupure ?
  • Où commence et où finit l’extrait, et qu’y avait-il juste avant et juste après ?

Légitime quand l’extrait garde le sens que la phrase complète lui donnait.

A-125 Composition

Ce qui est vrai des parties serait vrai du tout.

Aujourd'hui — « Chaque joueur est le meilleur à son poste, donc c'est la meilleure équipe. » — le football entier démontre le contraire chaque saison.

Comment répondre
  • Qu’est-ce qui garantit que cette propriété passe des parties à l’ensemble ?
  • Le tout dépend-il seulement de ses éléments, ou aussi de la manière dont ils s’assemblent ?

Légitime quand la propriété s’additionne réellement : si chaque pièce pèse un kilo, l’ensemble pèse bien la somme.

À ne pas confondre avec la division (n° 126), qui fait le chemin inverse, du tout vers chaque partie.

A-126 Division

Ce qui est vrai du tout serait vrai de chaque partie.

Aujourd'hui — « C'est le meilleur club d'Europe, donc son troisième gardien est excellent. »

Comment répondre
  • Ce qui est vrai de l’ensemble l’est-il de chacun de ses membres, ou seulement en moyenne ?
  • Sur quoi repose la réputation du tout : sur chaque élément, ou sur quelques-uns ?

Légitime quand la propriété se distribue vraiment : si toute la cargaison est en cuivre, chaque lingot l’est.

À ne pas confondre avec la composition (n° 125), qui va des parties vers le tout.

A-127 Citation apocryphe

Attribuer à une figure prestigieuse une phrase qu'elle n'a jamais prononcée, pour lui emprunter son autorité.

Cas d'école — les innombrables « citations d'Einstein » sur l'intuition ou l'abeille. ≠ n° 128 : la citation existe, mais elle est tronquée. (La version formelle de l'ambiguïté du moyen terme est traitée au n° 192.)

Aujourd'hui — « Si l'abeille disparaissait, l'humanité n'aurait plus que quatre ans à vivre. — Einstein » : il n'a jamais écrit cela, nulle part.

Comment répondre
  • Dans quel texte, à quelle date et à quelle page cette phrase figure-t-elle ?
  • Avez-vous la source primaire, ou seulement une image qui l’attribue ?

Légitime quand on présente la phrase pour ce qu’elle est, une maxime d’origine incertaine, sans lui prêter une signature.

À ne pas confondre avec la citation hors contexte (n° 128), où la phrase existe bel et bien mais a été tronquée.

A-128 Citation hors contexte

quoting out of context / quote mining

Extraire un fragment dont l'entourage inverse ou nuance le sens.

Aujourd'hui — Couper la phrase d'un chercheur à « les modèles comportent des incertitudes » en supprimant « …mais ils convergent tous ».

Comment répondre
  • Quelle est la phrase suivante ?
  • Si l’on lit le paragraphe entier, la conclusion de l’auteur est-elle celle que vous lui prêtez ?
  • Où puis-je consulter le passage complet ?

Légitime quand le fragment cité dit la même chose que le passage dont il est tiré.

À ne pas confondre avec la citation apocryphe (n° 127), que l’auteur n’a jamais écrite.

A-129 Effet paillasson

Nom zététique : désigner une chose par un mot qui renvoie en réalité à une autre, en profitant du glissement.

Cas d'école — « énergie », « quantique », « vibration ».

Aujourd'hui — « Cette pierre rééquilibre vos énergies. » — le mot « énergie » n'a plus aucun rapport avec le joule qu'il désigne en physique.

Comment répondre
  • Quand vous dites « énergie », de quelle grandeur parlez-vous, et dans quelle unité la mesure-t-on ?
  • Ce mot désigne-t-il ici la même chose que dans le domaine auquel vous l’empruntez ?

Légitime quand le mot est employé dans son sens courant sans laisser croire qu’il porte le sens savant.

A-130 Effet impact

Exploiter la connotation et le poids affectif des mots pour induire une idée différente de ce qu'ils désignent.

Aujourd'hui — « Une pluie de plaintes » pour trois signalements ; « des millions d'euros » pour 0,3 % du budget.

Comment répondre
  • Derrière « une pluie de plaintes », combien exactement ?
  • Si l’on remplace le mot par le chiffre ou par le fait, l’énoncé impressionne-t-il encore autant ?

Légitime quand le mot fort est à la mesure du fait qu’il décrit.

A-131 Escroquerie sémantique

Emprunter le vocabulaire d'une science pour en capter le prestige, hors de tout contenu scientifique.

Aujourd'hui — « Eau quantique », « fréquence vibratoire cellulaire », « résonance ADN » : le vocabulaire d'une science sans un gramme de sa méthode.

Comment répondre
  • Que signifie « quantique » dans votre produit, et quelle mesure, quel protocole le montrent ?
  • Un physicien reconnaîtrait-il ce mot tel que vous l’employez ?

Légitime quand le vocabulaire scientifique s’accompagne de la méthode qui va avec : définitions, mesures, résultats.

A-132 Sophisme étymologique

Faire dire à un mot son sens d'origine plutôt que son sens actuel.

Aujourd'hui — « Travail vient de tripalium, un instrument de torture : le travail est donc par nature une souffrance. »

Comment répondre
  • Le sens d’origine du mot dit-il quelque chose de la réalité qu’il désigne aujourd’hui ?
  • Si le mot venait d’une autre racine, votre conclusion changerait-elle ?

Légitime quand l’étymologie sert à éclairer l’histoire d’un mot, non à trancher ce que la chose est.

A-133 Sophisme du dictionnaire

Trancher une question de fait ou de norme par une définition lexicographique.

Aujourd'hui — « Le dictionnaire donne cette définition, la question est réglée. » — un dictionnaire enregistre les usages, il ne tranche pas les faits.

Comment répondre
  • La question porte-t-elle sur l’usage d’un mot ou sur un fait ?
  • Deux dictionnaires qui donnent deux définitions différentes régleraient-ils la question dans deux sens opposés ?

Légitime quand le désaccord est réellement un désaccord de vocabulaire, et qu’on cherche à parler de la même chose.

A-134 Réification / hypostase

Traiter une abstraction comme une chose douée de volonté.

Cas d'école — « Le Marché a décidé », « la Nature veut ».

Aujourd'hui — « Les marchés ont sanctionné cette décision », « l'Algorithme a décidé de ne plus me montrer ». Personne n'a rien décidé.

Comment répondre
  • Qui, concrètement, a décidé : quelles personnes, dans quelle institution, selon quelle règle ?
  • Si l’on remplace « le marché » par les acteurs qu’il désigne, l’énoncé reste-t-il vrai ?

Légitime quand la personnification est une commodité de langage que l’on peut, sur demande, retraduire en acteurs et en mécanismes.

A-135 Euphémisme stratégique

Atténuer par le mot ce qu'on ne veut pas voir jugé.

Cas d'école — « dommages collatéraux », « plan social ».

Aujourd'hui — « Ajustement des effectifs », « frappe de précision », « fin de contrat anticipée ».

Comment répondre
  • Concrètement, que se passe-t-il pour les personnes concernées ?
  • Si l’on décrivait la même chose sans le mot choisi, le jugement resterait-il le même ?

Légitime quand le mot ménage sans dissimuler : on peut dire les choses avec tact, tant que chacun comprend de quoi il s’agit.

À ne pas confondre avec le dysphémisme stratégique (n° 136), son exact symétrique.

A-136 Dysphémisme stratégique

Symétrique : durcir le mot pour disqualifier d'avance.

Aujourd'hui — « Saignée fiscale » pour un impôt, « fichage » pour un identifiant administratif.

Comment répondre
  • Si l’on nomme la mesure par son nom technique, l’objection tient-elle encore ?
  • Le mot choisi décrit-il ce que fait la chose, ou ce que vous voulez qu’on en pense ?

Légitime quand la dureté du mot est à la hauteur du fait, et qu’on est prêt à l’établir.

À ne pas confondre avec l’euphémisme stratégique (n° 135), qui adoucit au lieu de durcir.

A-137 Novlangue / requalification

Renommer une réalité pour en modifier la perception, sans rien changer à la réalité.

Aujourd'hui — Rebaptiser un plan de licenciements « plan de sauvegarde de l'emploi » : la réalité est inchangée, sa perception non.

Comment répondre
  • Qu’est-ce qui a changé dans les faits depuis qu’on a changé le nom ?
  • Qui a choisi ce nom, et à quoi sert-il ?

Légitime quand le nouveau nom accompagne un changement réel de la chose nommée.

A-138 Lexique favorable choisi d'avance

Nommer une réalité nouvelle avec un mot qui présuppose la thèse défendue (stratagème 12).

Aujourd'hui — Baptiser « intelligence artificielle » un modèle statistique : le mot a fait la moitié du travail de conviction avant le premier argument.

Comment répondre
  • Ce mot suppose-t-il déjà la réponse à la question que nous débattons ?
  • Peut-on décrire la même chose dans un vocabulaire neutre, et le débat tient-il encore ?

Légitime quand le nom est descriptif et accepté par les deux camps, ou qu’on convient de le mettre entre guillemets le temps de la discussion.

A-139 If-by-whiskey

Répondre par un discours à double détente qui soutient les deux camps selon l'écoute, grâce à un terme émotionnellement ambigu.

Aujourd'hui — « Le nucléaire ? Si vous me parlez de déchets, je suis contre ; si vous me parlez de climat, je suis pour. » — et les deux camps applaudissent.

Comment répondre
  • Concrètement, dans le cas qui nous occupe, êtes-vous pour ou contre ?
  • Sur quel critère tranchez-vous quand les deux considérations s’opposent ?

Légitime quand la position dépend réellement des cas et qu’on dit lequel s’applique ici.

A-140 Jargonnage / enfumage / preuve par intimidation

proof by intimidation

Recourir à un vocabulaire abscons, à une opacité volontaire, pour dissuader l'examen et faire passer l'obscurité pour de la profondeur (stratagème 36).

Aujourd'hui — Trois diapositives d'équations devant un public non spécialiste : le but n'est pas d'expliquer, c'est de rendre l'objection socialement coûteuse.

Comment répondre
  • Pouvez-vous le dire en mots simples ?
  • Que perd l’argument si l’on retire le vocabulaire technique ?
  • Un spécialiste du domaine reconnaîtrait-il ce que vous venez d’exposer ?

Légitime quand le vocabulaire technique est nécessaire à la précision et qu’on accepte de le traduire dès qu’on le demande.

A-141 Inflation conceptuelle

concept creep

Étirer progressivement le sens d'un mot fort jusqu'à ce qu'il recouvre des situations sans commune mesure, tout en conservant sa charge initiale.

Cas d'école — employer « censure », « génocide » ou « traumatisme » hors de leur périmètre. ≠ n° 122 : ici le glissement est lent et collectif, pas ponctuel dans un raisonnement.

Aujourd'hui — Appeler « censure » le fait de ne pas être invité sur un plateau — le mot garde toute sa charge, il a juste perdu son sens.

Comment répondre
  • Si ce mot s’applique aussi à ce cas-là, quel mot gardez-vous pour le cas qui lui a donné sa force ?
  • Ce que vous nommez ainsi partage-t-il avec le sens d’origine autre chose que l’émotion du mot ?

Légitime quand l’extension du mot est proposée ouvertement, définie et assumée comme un choix, non glissée comme allant de soi.

À ne pas confondre avec l’équivocation, où le sens change au sein d’un seul raisonnement : ici, le glissement est lent et collectif.

A-142 Sophisme de l'homoncule

homunculus fallacy

Expliquer un phénomène par un mécanisme qui présuppose ce qu'il devait expliquer.

Aujourd'hui — « Le cerveau interprète les images qu'il reçoit. » — et qui les regarde, à l'intérieur ?

Comment répondre
  • Le mécanisme que vous décrivez a-t-il lui-même besoin de ce qu’il était censé expliquer ?
  • À l’étape suivante, qui ou quoi fait le travail — l’avez-vous expliqué, ou seulement déplacé d’un cran ?

Légitime quand l’image est présentée comme une commodité provisoire et que le mécanisme réel est décrit à côté, sans petit bonhomme caché.

A-143 Amalgame

Fusionner deux notions distinctes sous un même terme pour transférer le jugement de l'une à l'autre.

Aujourd'hui — Fondre « immigration », « délinquance » et « insécurité » dans un même mot-valise, puis discuter du mot-valise.

Comment répondre
  • Ces deux choses que vous rangez sous un seul mot, peut-on les nommer séparément et en parler l’une après l’autre ?
  • Ce que vous reprochez à la première vaut-il aussi pour la seconde, et sur quelles données ?

Légitime quand le regroupement repose sur un lien démontré et qu’on peut encore examiner chaque terme à part.

A-144 Argument par le préfixe

Traiter « -phobe », « -iste », « -isme » comme des réfutations.

Aujourd'hui — « Vous êtes technophobe. » — l'étiquette a remplacé l'examen des faits, en trois syllabes.

Comment répondre
  • Une fois l’étiquette posée, quel fait précis, dans ce que j’ai dit, est faux ?
  • Si j’étais effectivement ce que vous dites, cela rendrait-il mon chiffre inexact ?

Légitime quand le mot décrit une position réellement défendue par la personne et qu’il ouvre l’examen au lieu de le clore.

A.7 — Diversion, saturation et esquive

A-145 Hareng saur / technique du chiffon rouge

red herring

Introduire un élément étranger, souvent clivant, pour dévier l'attention de la question posée. ≠ n° 36 (ignoratio elenchi) : le hareng saur est délibéré et tactique, la conclusion hors sujet peut être une simple erreur de cible.

Aujourd'hui — On interroge un dirigeant sur ses résultats trimestriels : il répond, longuement et sincèrement, sur le courage de ses équipes.

Comment répondre
  • Ce que vous venez d’évoquer répond-il à la question posée, ou en ouvre-t-il une autre ?
  • Pouvons-nous garder ce sujet pour après et terminer d’abord celui-ci ?

Légitime quand l’élément introduit change vraiment les données du problème et qu’on explique en quoi.

À ne pas confondre avec la conclusion hors sujet, qui peut être une simple erreur de cible : le hareng saur est un détour choisi.

A-146 Esquive par l'appel à l'urgence

Écarter l'objection non sur le fond mais sur le moment : « ce n'est pas le moment de poser ces questions », « il y a urgence à agir ». Suspend l'examen en le renvoyant à un après qui n'arrive jamais.

Aujourd'hui — « Ce n'est vraiment pas le moment de poser ces questions. » — et le moment n'arrive jamais.

Comment répondre
  • Si ce n’est pas le moment, quand est-ce le moment — quel jour, et qui répondra ?
  • En quoi l’urgence rend-elle la question moins pertinente, plutôt que plus ?

Légitime quand un vrai délai impose d’agir d’abord, et que le rendez-vous pour examiner la question est fixé, puis tenu.

A-147 Poisson-globe

blowfish

Grossir un détail insignifiant d'une étude pour jeter le doute sur l'ensemble de ses conclusions. ≠ n° 163 : ici on attaque par le détail ; là on s'esquive dans le détail.

Aujourd'hui — « Ce rapport de 900 pages contient une erreur de date page 412, donc il est nul. »

Comment répondre
  • Cette erreur change-t-elle la conclusion de l’étude, ou seulement une ligne ?
  • Si l’on corrige ce point, les résultats principaux bougent-ils, et de combien ?

Légitime quand le détail relevé touche la méthode ou les données dont la conclusion dépend.

À ne pas confondre avec le coupage de cheveux en quatre, où l’on s’esquive dans le détail : ici, on attaque par le détail.

A-148 Mille-feuille argumentatif / Gish gallop

Empiler une masse d'arguments faibles ou faux, dont le seul nombre tient lieu de force ; en débat oral, en débiter assez pour qu'aucun ne puisse être réfuté dans le temps imparti. Repose sur l'asymétrie du coût : affirmer prend une seconde, réfuter prend dix minutes (loi de Brandolini, E.2-20).

Aujourd'hui — Dix-huit affirmations fausses en quatre-vingt-dix secondes : il faudrait deux heures pour les traiter, on dispose de trois minutes.

Comment répondre
  • Je prends la première affirmation ; laquelle, selon vous, porte toutes les autres ?
  • Si celle-là tombe, retirez-vous le reste, ou faut-il tout reprendre une par une ?

Légitime quand plusieurs arguments indépendants convergent réellement et que chacun accepte d’être examiné seul, dans le temps qu’il demande.

A-149 Bombardement de sources

Joindre trente liens, références ou captures que personne ne lira, en comptant sur leur masse pour valoir preuve — alors qu'aucun ne dit ce qu'on leur fait dire. Version documentaire du n° 148.

Aujourd'hui — Trente liens collés en réponse, dont aucun ne contient l'affirmation qu'ils sont censés prouver — et que personne n'ouvrira.

Comment répondre
  • Parmi ces liens, lequel contient précisément l’affirmation que vous défendez, et à quelle page ?
  • Pouvez-vous n’en choisir qu’un et citer le passage qui vous donne raison ?

Légitime quand chaque référence est citée pour un point précis, avec le passage qui l’appuie.

À ne pas confondre avec le mille-feuille argumentatif, qui sature par le nombre d’affirmations : ici, c’est la pile de références qui tient lieu de preuve.

A-150 Noyer le poisson

Enchaîner les questions puis exposer très vite une argumentation bancale pour perdre l'auditoire (stratagème 7).

Aujourd'hui — Huit questions d'affilée, puis une conclusion expédiée que plus personne n'a le temps de rattacher à quoi que ce soit.

Comment répondre
  • Vous avez posé huit questions ; quelle conclusion voulez-vous en tirer, et laquelle de ces questions la porte ?
  • Pouvons-nous reprendre votre raisonnement lentement, une étape à la fois ?

Légitime quand la série de questions est un cheminement annoncé, et que la conclusion est ensuite posée assez lentement pour être examinée.

A-151 Questions posées en désordre

Masquer la direction du raisonnement pour empêcher toute défense (stratagème 9).

Aujourd'hui — Un interrogatoire décousu dont on ne comprend la cible qu'au moment de la conclusion — trop tard pour la désamorcer.

Comment répondre
  • Où voulez-vous en venir — quelle thèse ces questions cherchent-elles à établir ?
  • Puis-je répondre à chacune sans être engagé d’avance sur celles qui suivent ?

Légitime dans un cours ou un entretien où la découverte progressive est le but annoncé, et où l’interlocuteur y consent.

A-152 Interruption et détournement

Empêcher l'adversaire d'achever sa démonstration (stratagème 18).

Aujourd'hui — Couper systématiquement à la quatrième seconde de chaque réponse : aucune démonstration n'atteint jamais sa fin.

Comment répondre
  • Puis-je aller au bout de ma phrase — trente secondes — avant que vous répondiez ?
  • Voulez-vous entendre la fin de la démonstration avant de la juger ?

Légitime quand l’interruption corrige un fait immédiat ou rappelle un temps de parole partagé, puis rend la parole.

A-153 Déplacement des poteaux de but

moving the goalposts

Une fois la preuve demandée fournie, en exiger une autre, plus exigeante.

Aujourd'hui — « Montrez-moi une étude. » → « Une seule ? » → « Pas celle-là, elle est trop récente. » → « Et une méta-analyse ? »

Comment répondre
  • Avant que je cherche : quelle preuve, exactement, vous convaincrait ?
  • Ce que je vous apporte est ce que vous aviez demandé ; qu’est-ce qui a changé depuis ?

Légitime quand le critère est relevé pour une raison dite d’avance, par exemple parce que la première preuve a révélé un vrai défaut de méthode.

A-154 Sealioning

Harceler de demandes de preuves polies et incessantes jusqu'à épuisement, tout en se réclamant de la simple curiosité.

Aujourd'hui — Soixante messages très polis en 48 heures réclamant « une source, s'il vous plaît » pour chaque virgule.

Comment répondre
  • Parmi toutes les sources que vous réclamez, laquelle, si je la fournis, vous fera changer d’avis ?
  • Après celle-ci, à quel moment considérerez-vous la question réglée ?

Légitime quand la demande de source est ponctuelle, porte sur un point qui compte, et s’arrête une fois la source fournie.

A-155 « Je pose juste des questions »

JAQing off

Insinuer par l'interrogation ce qu'on n'ose pas affirmer, tout en restant intouchable.

Aujourd'hui — « Je n'affirme rien du tout, je pose juste la question : pourquoi personne n'en parle ? »

Comment répondre
  • Votre question contient une réponse ; pouvez-vous la formuler comme une affirmation, pour qu’on puisse l’examiner ?
  • Qu’est-ce qui vous fait penser que personne n’en parle ?

Légitime quand la question est ouverte pour de bon, qu’on accepte une réponse qui la referme et qu’on ne la repose pas ensuite à l’identique.

A-156 Troll bienveillant

concern trolling

Feindre l'inquiétude pour le camp adverse afin d'en saper la position de l'intérieur.

Aujourd'hui — « Écolo moi-même, je trouve que ces actions desservent gravement la cause. » — l'inquiétude est feinte, la démobilisation est réelle.

Comment répondre
  • Puisque vous partagez l’objectif, que proposez-vous à la place pour l’atteindre ?
  • Votre inquiétude porte-t-elle sur la méthode, ou sur le but lui-même ?

Légitime quand la critique vient réellement de l’intérieur, s’accompagne d’une proposition et accepte d’être contredite sur les faits.

A-157 Logique du chaudron

kettle logic

Aligner plusieurs défenses mutuellement incompatibles.

Cas d'école — « Je n'ai pas emprunté le chaudron ; il était déjà fêlé ; je l'ai rendu intact. »

Aujourd'hui — « Je n'y étais pas ; et si j'y étais, je n'ai rien fait ; et de toute façon c'était justifié. »

Comment répondre
  • Ces trois défenses ne peuvent pas être vraies en même temps ; laquelle gardez-vous ?
  • Si vous n’y étiez pas, pourquoi expliquer que c’était justifié ?

Légitime dans un raisonnement par cas annoncé comme tel : « même si ce point était faux, celui-ci tiendrait », à condition de le dire.

A-158 Refus du débat par généralisation

Sommé de répondre sur un point précis, se lancer dans un discours général (stratagème 19).

Aujourd'hui — Interrogé sur un chiffre précis, il embraye sur le sens de l'Histoire et la nécessité de retrouver du commun.

Comment répondre
  • Je reviens au chiffre : est-il exact, oui ou non ?
  • Ce que vous dites du sens général, comment s’applique-t-il à ce cas précis ?

Légitime quand le cadre général est nécessaire pour répondre au point précis, et qu’on y revient ensuite.

A-159 Langue de bois / non-réponse

Occuper le temps de parole sans produire d'énoncé réfutable.

Aujourd'hui — Quatre-vingt-dix secondes de réponse fluide, sans un seul énoncé qu'on pourrait aller vérifier.

Comment répondre
  • Dans ce que vous venez de dire, quelle affirmation puis-je aller vérifier ?
  • Si votre réponse était fausse, à quoi le verrait-on ?
  • Vous engagez-vous sur un chiffre, une date ou un nom ?

Légitime quand la réserve est assumée et motivée : « je ne peux pas répondre, et voici pourquoi ».

A-160 Esquive par l'humour

Transformer l'objection en plaisanterie pour la rendre indiscutable.

Aujourd'hui — Une vanne bien placée, l'auditoire rit — et la question a disparu du plateau.

Comment répondre
  • La plaisanterie était bonne ; et la question, y répondez-vous ?
  • Ce qui fait rire dans mon objection, est-ce que cela la rend fausse ?

Légitime quand l’humour accompagne une vraie réponse ou détend une tension, sans se substituer à l’examen.

A-161 Clamer victoire abusivement

Proclamer la démonstration achevée alors que rien n'a été établi (stratagème 14).

Aujourd'hui — « Voilà, c'est démontré, on peut passer à la suite. » — rien ne l'a été, mais le ton est ferme et le sujet suivant est déjà lancé.

Comment répondre
  • Pouvez-vous me redire, en une phrase, ce qui vient d’être établi, et par quel argument ?
  • Sur quel point précis estimez-vous que j’ai concédé ?

Légitime quand la conclusion a réellement été démontrée et que chacun peut en reconstituer les étapes.

A-162 Appel au ridicule

appeal to ridicule

Rendre la thèse adverse risible plutôt que de la réfuter.

Aujourd'hui — Reprendre la phrase de l'adversaire en voix de fausset plutôt que d'y répondre.

Comment répondre
  • Une fois le rire retombé, qu’est-ce qui reste faux dans ce que j’ai dit ?
  • Pouvez-vous reformuler ma position sans la caricaturer, puis me dire où elle pèche ?

Légitime quand la moquerie accompagne une réfutation réelle au lieu de la remplacer.

A-163 Coupage de cheveux en quatre

logic chopping

Se réfugier dans un détail pointilleux pour esquiver l'argument central.

Aujourd'hui — « Vous avez dit « environ 30 % », or c'est 29,4 % : toute votre démonstration s'effondre. »

Comment répondre
  • Si je corrige ce détail, est-ce que cela change la conclusion ?
  • Admettons 29,4 % au lieu de 30 : que devient mon argument ?

Légitime quand la précision contestée porte réellement la conclusion, par exemple un seuil ou une date décisive.

A.8 — Exclusion, définition mouvante et critères asymétriques

A-164 Vrai Écossais

no true Scotsman

Redéfinir la catégorie en cours de route pour en exclure le contre-exemple gênant.

Aujourd'hui — « Aucun vrai scientifique ne conteste cela. — Le professeur X le conteste. — Alors ce n'est pas un vrai scientifique. »

Comment répondre
  • Quelle définition de cette catégorie aviez-vous au départ, et le contre-exemple y entrait-il ?
  • Ce critère que vous ajoutez maintenant, l’auriez-vous exigé si l’exemple vous arrangeait ?

Légitime quand la catégorie était définie d’avance par un critère précis et que le contre-exemple ne le remplit vraiment pas.

A-165 Plaidoyer spécial

special pleading

Invoquer pour son cas une exception aux règles qu'on applique à tous les autres.

Aujourd'hui — « Les sondages se trompent toujours — sauf celui-ci, qui me donne gagnant. »

Comment répondre
  • En quoi votre cas diffère-t-il des autres, au point de mériter une règle à part ?
  • Accepteriez-vous cette même exception si votre adversaire la réclamait pour lui ?

Légitime quand la différence invoquée est réelle, vérifiable et pertinente pour la règle en question.

A-166 Effet bi-standard

Deux poids, deux mesures : exiger de l'adversaire un niveau de preuve qu'on ne s'applique pas.

Cas d'école — invoquer « la science » quand elle appuie, la dénoncer quand elle contredit.

Aujourd'hui — Exiger une méta-analyse pour l'étude qui dérange, et accepter une capture d'écran pour celle qui arrange.

Comment répondre
  • Quel niveau de preuve exigez-vous, et l’appliquez-vous aussi aux études qui vous donnent raison ?
  • Si je vous apportais pour ma thèse exactement le type de source que vous acceptez pour la vôtre, la recevriez-vous ?

Légitime quand les deux affirmations n’ont pas le même poids : une allégation extraordinaire peut exiger davantage qu’une affirmation banale.

A-167 Attentes impossibles

impossible expectations

Exiger une certitude absolue avant toute décision, standard qu'aucune science ne peut atteindre.

Aujourd'hui — « Tant qu'on n'aura pas 100 % de certitude, on ne change rien. » — aucune science n'a jamais délivré 100 %.

Comment répondre
  • Quel degré de certitude vous suffirait, et quelle science l’a déjà atteint ?
  • En attendant cette certitude, ne pas décider est-il vraiment plus sûr que décider ?

Légitime quand l’enjeu est grave et irréversible et que la preuve disponible est réellement mince.

À ne pas confondre avec les attentes abaissées, son symétrique, qui se contente de presque rien quand la conclusion plaît.

A-168 Attentes abaissées

lowered expectations

Symétrique : se contenter d'un niveau de preuve dérisoire quand la conclusion plaît.

Aujourd'hui — « Deux témoignages sur un forum, moi ça me suffit. »

Comment répondre
  • Accepteriez-vous ce même niveau de preuve pour une conclusion qui vous déplaît ?
  • Que faudrait-il vérifier pour que ces témoignages deviennent une preuve ?

Légitime quand l’enjeu est faible et qu’un indice modeste suffit à une décision sans conséquence.

À ne pas confondre avec les attentes impossibles, son symétrique, qui exige une certitude absolue avant toute décision.

A-169 Sauvetage ad hoc

ad hoc rescue

Ajouter à chaque réfutation une hypothèse de secours non testable. (« L'expérience a échoué parce qu'un sceptique était dans la pièce. »)

Aujourd'hui — « Le détecteur n'a rien vu parce que les entités refusent d'être filmées. »

Comment répondre
  • Cette explication supplémentaire, comment pourrait-on la tester séparément ?
  • Avant l’expérience, aviez-vous prévu qu’un tel facteur pouvait tout annuler ?

Légitime quand l’hypothèse ajoutée est vérifiable indépendamment et qu’elle prédit quelque chose de nouveau.

À ne pas confondre avec l’immunisation contre la preuve et la non-falsifiabilité : ici, l’hypothèse arrive après la réfutation.

A-170 Immunisation contre la preuve

Retourner la preuve contraire en preuve favorable, en l'attribuant au complot lui-même. (« L'enquête qui les blanchit fait partie du complot. »)

Aujourd'hui — « Le rapport d'expertise les innocente ? Évidemment, c'est eux qui ont choisi les experts. »

Comment répondre
  • Existe-t-il un résultat d’enquête que vous auriez accepté comme les innocentant ?
  • Si le rapport les avait accablés, l’auriez-vous jugé fiable ?

Légitime quand on dispose de preuves indépendantes que l’enquête elle-même a été truquée, et non du seul fait qu’elle déplaît.

À ne pas confondre avec le sauvetage ad hoc : ici, la preuve contraire est retournée au moment même où elle arrive.

A-171 Non-falsifiabilité

Formuler d'emblée la thèse de sorte qu'aucune observation concevable ne puisse la contredire — et présenter cette invulnérabilité comme une force. (Les trois se ressemblent ; ce qui les sépare est le moment : avant la preuve (171), au moment de la preuve (170), après la réfutation (169).)

Aujourd'hui — « Les signes sont partout, il faut juste savoir les lire. » — aucune observation concevable ne pourrait constituer un démenti.

Comment répondre
  • Quelle observation, si elle se produisait, vous ferait renoncer à cette thèse ?
  • Si aucun fait ne peut la contredire, en quoi nous apprend-elle quelque chose sur le monde ?

Légitime quand la thèse ne prétend pas décrire le monde : un principe moral ou une définition n’a pas à être falsifiable.

À ne pas confondre avec le sauvetage ad hoc ni l’immunisation : ici, la thèse est blindée avant même toute preuve.

A-172 « L'exception qui confirme la règle »

Détourner un adage juridique pour neutraliser un contre-exemple.

Aujourd'hui — « Ce contre-exemple ? C'est l'exception qui confirme la règle. » — l'adage juridique détourné en bouclier universel.

Comment répondre
  • En quoi ce contre-exemple confirme-t-il votre règle, plutôt que de la contredire ?
  • Combien d’exceptions faudrait-il pour que la règle cesse d’être une règle ?

Légitime dans son sens juridique d’origine : une exception explicitement prévue prouve qu’une règle existe pour les autres cas.

A.9 — Sophismes logiques et méthodologiques (les méta-sophismes)

A-173 Sophisme du sophisme

argumentum ad logicam / fallacy fallacy

Conclure qu'une thèse est fausse parce qu'un argument avancé pour la défendre est fallacieux.

Aujourd'hui — « Il a utilisé un argument d'autorité, donc le vaccin ne marche pas. » — le raisonnement était mauvais ; la conclusion peut rester vraie.

Comment répondre
  • Si je retire cet argument, la thèse a-t-elle d’autres appuis ?
  • Vous avez montré que l’argument était mauvais ; avez-vous montré que la conclusion était fausse ?

Légitime quand on se borne à dire que la thèse n’est pas établie par cet argument, sans conclure qu’elle est fausse.

À ne pas confondre avec son exploitation tactique, où l’on abat sciemment un dossier solide par son seul point faible.

A-174 Un mauvais argument vaut réfutation totale

Réfuter l'unique argument maladroit d'un adversaire qui a raison, et déclarer sa position entière abattue (stratagème 37).

Aujourd'hui — Réfuter la seule statistique bancale d'un dossier par ailleurs solide, et déclarer le dossier mort.

Comment répondre
  • Cette statistique mise à part, que répondez-vous aux autres pièces du dossier ?
  • Le point que vous venez de réfuter était-il celui qui portait la conclusion ?

Légitime quand l’argument réfuté était bien le seul appui de la position adverse.

À ne pas confondre avec le sophisme du sophisme, l’erreur de raisonnement dont ce procédé est l’exploitation délibérée.

A-175 Renversement de la charge de la preuve

Exiger de l'autre qu'il démontre la fausseté de ce qu'on avance sans preuve. (Rappel : la charge incombe à qui affirme.)

Aujourd'hui — « Prouvez-moi que ce n'était pas une opération sous fausse bannière. »

Comment répondre
  • Quels éléments vous ont conduit à cette affirmation, avant de me demander de la réfuter ?
  • Si personne ne pouvait prouver le contraire, cela rendrait-il votre affirmation vraie ?

Légitime quand l’affirmation contestée est déjà solidement établie : c’est alors la contestation qui devient une affirmation nouvelle, à prouver.

A-176 Sophisme du Nirvana / de la solution parfaite

Rejeter une solution imparfaite mais efficace au nom d'un idéal inatteignable.

Aujourd'hui — « Cette mesure ne réduit les émissions que de 8 %, donc elle ne sert à rien. »

Comment répondre
  • Comparée à la situation actuelle, et non à l’idéal, cette mesure améliore-t-elle les choses ?
  • Quelle solution proposez-vous à la place, et fait-elle mieux que 8 % ?

Légitime quand la solution imparfaite empêche réellement une meilleure, disponible et réalisable.

A-177 Faux équilibre

false balance / faux débat

Donner un temps de parole symétrique à une position massivement étayée et à une position marginale, produisant l'illusion d'une controverse scientifique.

Aujourd'hui — Un climatologue et un blogueur, deux fauteuils identiques, le même temps de parole : le décor a déjà tranché à la place du public.

Comment répondre
  • Sur ce point, quel est l’état des connaissances, et le plateau le reflète-t-il ?
  • Le temps de parole a-t-il été réparti selon le poids des preuves, ou selon le nombre de chaises ?

Légitime quand la question est réellement ouverte entre experts, ou quand le débat porte sur des valeurs et non sur des faits.

A-178 Inflation du conflit

inflation of conflict

Du désaccord entre experts sur un point de détail, conclure que rien n'est su.

Aujourd'hui — « Les nutritionnistes ne sont d'accord sur rien, donc mangez ce que vous voulez. »

Comment répondre
  • Sur quoi précisément les experts sont-ils en désaccord, et sur quoi sont-ils d’accord ?
  • Ce désaccord de détail remet-il en cause la conclusion d’ensemble ?

Légitime quand le désaccord porte sur le cœur de la question et non sur ses marges.

A-179 Appel à la conspiration

Expliquer l'absence de preuve par la dissimulation organisée.

Aujourd'hui — « S'il n'y a aucune preuve, c'est bien qu'ils les ont fait disparaître. »

Comment répondre
  • Quelle trace positive avez-vous de cette dissimulation, en dehors de l’absence de preuve ?
  • Si les preuves existaient, à quoi ressembleraient-elles, et où faudrait-il les chercher ?

Légitime quand des documents, des témoins ou des aveux attestent la dissimulation, indépendamment du silence qu’elle est censée expliquer.

A-180 Soupçon généralisé

overriding suspicion

Scepticisme nihiliste envers toute source officielle, couplé à une crédulité totale envers les sources alternatives.

Aujourd'hui — Rejeter en bloc l'INSEE, l'INSERM et les agences sanitaires — et croire sur parole un compte anonyme sur un chiffre invérifiable.

Comment répondre
  • Ce compte anonyme, quelles vérifications lui appliquez-vous que vous refusez aux sources officielles ?
  • Quelle source, officielle ou non, accepteriez-vous, et à quelles conditions ?

Légitime quand la méfiance vise une source précise pour des raisons documentées, et s’applique avec la même rigueur à toutes les autres.

A-181 Intention malveillante présumée

nefarious intent

Prêter d'office des motivations ignobles aux acteurs institutionnels.

Aujourd'hui — « S'ils veulent nous faire manger des insectes, c'est pour nous contrôler. »

Comment répondre
  • Quel fait précis vous permet de conclure à une intention, plutôt qu’à une erreur, un intérêt ordinaire ou une simple maladresse ?
  • Si cette mesure avait été prise de bonne foi, en quoi aurait-elle l’air différent de ce que vous observez ?

Légitime quand l’intention est établie par des documents, des aveux ou des actes répétés, et non déduite du seul fait que l’acteur est une institution.

A-182 « Quelque chose ne tourne pas rond »

something must be wrong

Maintenir la conclusion complotiste après l'effondrement de chacune de ses prémisses.

Aujourd'hui — Chaque élément du récit est démonté un par un ; la conclusion, elle, sort intacte de l'opération.

Comment répondre
  • Maintenant que chacun de ces éléments a été écarté, sur quoi repose encore votre conclusion ?
  • Qu’est-ce qui, concrètement, vous ferait dire que finalement rien ne cloche ?

Légitime quand un malaise persistant conduit à formuler une nouvelle hypothèse que l’on peut tester, et non à mettre l’ancienne conclusion à l’abri.

A-183 Victime persécutée

persecuted victim

Se poser en cible d'une persécution organisée pour faire de toute contradiction une preuve supplémentaire.

Aujourd'hui — « Si on me contredit autant, c'est bien que je dérange. » — toute objection devient une confirmation.

Comment répondre
  • Si l’on vous contredit, est-ce que cela peut aussi vouloir dire, tout simplement, que vous vous trompez ?
  • Existe-t-il une objection que vous accepteriez comme une objection, et non comme une attaque ?

Légitime quand la persécution est documentée et qu’elle ne sert pas à répondre à la place des arguments.

A-184 Rasoir d'Occam détourné

Invoquer la simplicité pour préférer l'explication la plus séduisante, non la moins coûteuse en hypothèses.

Aujourd'hui — « L'explication la plus simple, c'est qu'ils mentent tous. » — c'est en réalité la plus coûteuse : elle exige des milliers de complices parfaitement silencieux.

Comment répondre
  • Combien de suppositions faut-il ajouter pour que votre explication tienne, et combien pour l’autre ?
  • Simple à raconter, d’accord ; mais reste-t-elle simple une fois qu’on compte tout ce qu’elle exige de complices et de coïncidences ?

Légitime quand, à pouvoir explicatif égal, on retient bel et bien l’explication qui demande le moins d’hypothèses, et non la plus séduisante.

A-185 Preuve par l'absence de contradiction

« Personne ne m'a répondu, donc j'ai raison. »

Aujourd'hui — « J'ai posté ça hier soir, personne n'a su répondre. »

Comment répondre
  • Combien de personnes compétentes ont eu l’occasion de vous lire, et en ont-elles eu le temps ?
  • Si personne ne vous répond, cela prouve-t-il que vous avez raison, ou seulement qu’on ne vous a pas répondu ?

Légitime quand l’affirmation a été soumise, sur la durée, à un examen sérieux et public, et que le silence est celui de gens qui l’ont vraiment étudiée.

A-186 Argument par l'échec de l'adversaire

false dichotomy scientifique

« Votre théorie a un point faible, donc la mienne est vraie. »

Aujourd'hui — « Les modèles climatiques ont des marges d'erreur, donc c'est le Soleil. » — démolir une explication ne fabrique pas la sienne.

Comment répondre
  • Admettons cette faiblesse : quel argument positif avez-vous en faveur de votre propre explication ?
  • Existe-t-il d’autres explications que la vôtre et la mienne ?
  • Votre théorie rend-elle compte de tout ce que la mienne explique déjà, marges d’erreur comprises ?

Légitime quand il n’existe effectivement que deux explications possibles et que l’une vient d’être exclue.

A-187 Sophisme du « ce n'est que » corrélationnel

Utiliser « corrélation n'est pas causalité » comme formule magique pour écarter des faisceaux de preuves convergents.

Aujourd'hui — « Corrélation n'est pas causalité ! » brandi contre soixante-dix ans d'études convergentes sur le tabac.

Comment répondre
  • Une corrélation seule ne suffit pas, d’accord ; mais que faites-vous du mécanisme, de la dose, de la chronologie et des études indépendantes qui convergent ?
  • Puisque l’expérience contrôlée est ici impossible, quelle preuve accepteriez-vous ?

Légitime quand la corrélation est vraiment isolée, sans mécanisme plausible ni convergence d’études indépendantes.

A.10 — Sophismes formels (erreurs de déduction)

A-188 Affirmation du conséquent

« Si A alors B ; or B ; donc A. »

Cas d'école — « S'il pleut, le sol est mouillé ; le sol est mouillé, donc il a plu. »

Aujourd'hui — « Un vrai passionné se lève tôt ; il se lève tôt ; donc c'est un passionné. » — il peut aussi avoir un train.

Comment répondre
  • D’autres causes pourraient-elles produire exactement le même effet ?
  • Vous partez de ce qu’on observe pour remonter à sa cause : avez-vous écarté les autres chemins qui mènent au même résultat ?

Légitime quand on le présente comme un indice qui rend la cause plus probable, et non comme une preuve, après avoir écarté les autres causes possibles.

A-189 Négation de l'antécédent

« Si A alors B ; or non-A ; donc non-B. »

Aujourd'hui — « S'il pleut, le match est annulé. Il ne pleut pas, donc le match a lieu. » — il peut neiger.

Comment répondre
  • Cette condition est-elle la seule qui puisse produire ce résultat, ou seulement l’une d’entre elles ?
  • Quand vous dites « si A, alors B », vouliez-vous dire « seulement si A » ?

Légitime quand la condition est nécessaire et non simplement suffisante, c’est-à-dire quand le « si » voulait dire « si et seulement si ».

A-190 Affirmation d'un disjoint

« A ou B ; or A ; donc non-B » (alors que le « ou » est inclusif).

Aujourd'hui — « Il est nul en maths ou en français. Il est nul en maths, donc il est bon en français. » — le « ou » n'excluait rien.

Comment répondre
  • Ce « ou » exclut-il vraiment que les deux soient vrais en même temps ?
  • Qu’est-ce qui empêche que l’on soit dans les deux cas à la fois ?

Légitime quand les deux branches sont incompatibles par nature, comme « pair ou impair ».

A-191 Moyen terme non distribué

Le terme intermédiaire du syllogisme ne couvre jamais toute sa classe.

Cas d'école — « Les chats sont mortels ; Socrate est mortel ; donc Socrate est un chat. »

Aujourd'hui — « Les escrocs promettent des rendements élevés ; ce fonds promet des rendements élevés ; donc c'est une escroquerie. »

Comment répondre
  • Le trait qui vous sert à relier les deux est-il propre à cette catégorie, ou partagé par beaucoup d’autres ?
  • Tous ceux qui présentent cette caractéristique appartiennent-ils au groupe dont vous parlez ?

Légitime quand le terme commun couvre toute sa classe dans l’une des prémisses : « tous les X sont Y », et non seulement « certains ».

A-192 Syllogisme à quatre termes / moyen terme ambigu

quaternio terminorum

Le terme qui relie les deux prémisses n'y a pas le même sens : le syllogisme compte en réalité quatre termes et ne conclut rien. C'est la traduction formelle de l'équivocation (n° 122).

Aujourd'hui — « L'homme est mortel ; l'homme est apparu il y a 300 000 ans ; donc un mortel est apparu il y a 300 000 ans. » — « homme » a changé de sens en route.

Comment répondre
  • Le mot qui fait le lien entre vos deux phrases a-t-il exactement le même sens dans chacune ?
  • Si l’on remplace ce mot par sa définition dans les deux prémisses, le raisonnement tient-il encore ?

À ne pas confondre avec l’équivocation, dont il est la mise en forme logique : ici, le glissement de sens fait dérailler un syllogisme entier.

A-193 Majeure illicite / mineure illicite

Un terme non distribué en prémisse l'est en conclusion.

Aujourd'hui — « Tous les virus mutent ; ce pathogène n'est pas un virus ; donc il ne mute pas. »

Comment répondre
  • Votre prémisse parlait-elle de tous, ou seulement de certains ?
  • Vous avez dit que tous les X font ceci ; avez-vous établi que seuls les X le font ?

Légitime quand la prémisse porte sur la totalité du terme que la conclusion reprend.

A-194 Prémisses exclusives

Deux prémisses négatives ne permettent aucune conclusion.

Aujourd'hui — « Aucun chat n'est un chien ; aucun chien n'est un poisson ; donc… » — donc rien. Deux négations ne concluent pas.

Comment répondre
  • Vous m’avez dit deux fois ce que les choses ne sont pas : que sont-elles, positivement ?
  • Quel lien affirmatif reliez-vous entre ces deux catégories ?

A-195 Conclusion affirmative tirée d'une prémisse négative

Erreur formelle : tirer une conclusion affirmative alors que l'une des prémisses est négative — et son symétrique, tirer une conclusion négative de deux prémisses affirmatives. Un syllogisme valide ne peut pas conclure positivement à partir d'une exclusion.

Aujourd'hui — « Aucun sportif de haut niveau ne néglige son sommeil ; il néglige le sien ; donc c'est un sportif de haut niveau. »

Comment répondre
  • Vous partez d’une exclusion : comment en tirez-vous une appartenance ?
  • Ne pas faire partie de ce groupe vous place-t-il forcément dans l’autre ?

A-196 Sophisme existentiel

Tirer une conclusion sur des cas existants de prémisses purement universelles.

Aujourd'hui — « Tous les dragons crachent du feu, donc il existe des animaux qui crachent du feu. »

Comment répondre
  • Existe-t-il au moins un cas réel de ce dont vous parlez ?
  • Votre règle décrit-elle des choses qui existent, ou seulement ce qui se passerait si elles existaient ?

Légitime quand l’existence d’au moins un membre de la classe est établie par ailleurs.

A-197 Sophisme modal

Confondre nécessité et possibilité, ou déplacer la portée du « nécessairement ».

Aujourd'hui — « S'il a gagné, c'est qu'il devait gagner. » — le nécessaire s'est glissé de la relation vers le résultat.

Comment répondre
  • Ce qui était nécessaire, est-ce le lien entre les deux, ou le résultat lui-même ?
  • Le résultat aurait-il pu être différent si les circonstances l’avaient été ?

Légitime quand la nécessité porte sur la conclusion prise isolément, et pas seulement sur l’enchaînement qui y mène.

A-198 Sophisme de l'homme masqué

masked-man fallacy

Substituer deux désignations d'un même objet dans un contexte de croyance.

Cas d'école — « Je sais qui est mon père ; je ne sais pas qui est l'homme masqué ; donc l'homme masqué n'est pas mon père. »

Aujourd'hui — « Je connais très bien mon voisin ; je ne connais pas ce streameur ; donc mon voisin n'est pas ce streameur. »

Comment répondre
  • Parlez-vous de ce que vous savez, ou de ce qui est ?
  • Si vous découvriez que ces deux noms désignent la même personne, votre raisonnement tiendrait-il encore ?

Légitime quand le raisonnement porte sur des propriétés de l’objet lui-même, et non sur ce que quelqu’un en sait ou en croit.

A-199 Sophisme de probabilité

appeal to probability

« C'est possible, donc c'est le cas. »

Aujourd'hui — « Avec des milliards de planètes, il y a forcément une civilisation qui nous observe en ce moment. »

Comment répondre
  • Possible, d’accord ; mais avec quelle probabilité, et sur quelle base la chiffrez-vous ?
  • Entre « cela peut arriver » et « cela arrive », quelle étape avez-vous franchie ?

Légitime quand la probabilité est très élevée et qu’on conclut avec le degré de certitude correspondant, pas davantage.

A-200 Syllogisme du politicien

« Il faut faire quelque chose ; ceci est quelque chose ; donc il faut faire ceci. »

Aujourd'hui — « Il faut agir pour la jeunesse ; interdire les réseaux avant 15 ans est une action ; donc il faut le faire. »

Comment répondre
  • Pourquoi cette mesure-ci plutôt qu’une autre, et qu’est-ce qui montre qu’elle atteindra le but visé ?
  • Ne rien faire, ou faire autre chose, serait-il pire que faire cela ?

Légitime quand la mesure a été comparée à ses alternatives et qu’on a montré qu’elle répond au problème posé.

A-201 Faux syllogisme volontaire

Aligner une déduction d'apparence valide dont une étape est truquée, en comptant sur la vitesse du débat (stratagème 24).

Aujourd'hui — Une démonstration en quatre étapes dont la deuxième est fausse — mais à la vitesse du direct, personne ne la rattrape.

Comment répondre
  • Pouvez-vous reprendre votre démonstration étape par étape, en me laissant valider chacune avant de passer à la suivante ?
  • La deuxième étape, d’où vient-elle exactement, et tient-elle encore si l’on ralentit ?

Légitime quand chaque étape de la déduction résiste à un examen posé, une fois le rythme du direct retombé.

A.11 — Biais statistiques et probabilistes

A-202 Sophisme du parieur

gambler's fallacy / Monte-Carlo

Croire qu'une série passée modifie la probabilité d'un tirage indépendant.

Aujourd'hui — « Ça fait cinq tirages sans gain, ma chance arrive. » — la machine, elle, n'a aucune mémoire.

Comment répondre
  • Qu’est-ce qui, dans cette machine ou ce tirage, garderait la mémoire des coups précédents ?
  • Si les tirages sont indépendants, en quoi le sixième a-t-il plus de chances que le premier ?

Légitime quand les tirages ne sont pas indépendants, par exemple des cartes tirées sans remise, où chaque sortie modifie réellement ce qui reste dans le paquet.

A-203 Sophisme du parieur inversé

Inférer d'un résultat improbable qu'il a été précédé d'un grand nombre d'essais.

Aujourd'hui — « J'ai gagné dès mon premier jeton : cette table doit tourner depuis des heures. »

Comment répondre
  • Que savez-vous du nombre d’essais réels avant celui-ci, en dehors du résultat lui-même ?
  • Un premier coup gagnant est-il moins possible qu’un centième ?

Légitime quand on dispose d’une information indépendante sur la série, par exemple un compteur de parties ou un témoin, et non du seul résultat observé.

A-204 Confusion des taux de base

base rate fallacy

Ignorer la fréquence de base de la population et sur-interpréter un indice particulier.

Aujourd'hui — Un test fiable à 99 % pour une maladie qui touche 1 personne sur 10 000 : la grande majorité des positifs sont des faux positifs.

Comment répondre
  • Sur dix mille personnes prises au hasard, combien ont réellement ce que ce test détecte ?
  • Parmi tous les positifs, combien sont des faux positifs une fois la rareté de la maladie prise en compte ?

Légitime quand la fréquence de base est connue et intégrée au calcul, ou quand la personne testée appartient déjà à un groupe où la maladie est fréquente.

A-205 Sophisme du procureur

prosecutor's fallacy

Confondre P(indice | innocent) et P(innocent | indice). Source d'erreurs judiciaires réelles.

Aujourd'hui — « Ce profil ADN ne correspond qu'à une personne sur un million, donc il a une chance sur un million d'être innocent. » — dans un bassin de dix millions d'habitants, ils sont dix.

Comment répondre
  • Une chance sur un million de correspondre par hasard : dans une population de combien de personnes ?
  • Combien de personnes, en tout, présentent ce profil, et qu’est-ce qui désigne celle-ci plutôt qu’une autre ?

Légitime quand la probabilité de coïncidence est rapportée à la taille réelle du bassin de suspects et combinée aux autres indices du dossier.

A-206 Sophisme de l'avocat de la défense

Symétrique : diluer un indice fort dans une population de référence artificiellement élargie.

Aujourd'hui — « Dix personnes dans le pays partagent ce profil, l'indice ne vaut donc rien. » — une seule d'entre elles était sur les lieux.

Comment répondre
  • Parmi ces dix personnes, combien se trouvaient sur les lieux, ou seulement dans la région ?
  • Pourquoi étendre la population de référence au pays entier plutôt qu’aux personnes qui pouvaient être là ?

Légitime quand l’indice est réellement le seul élément du dossier et que la population de référence retenue est celle qui a pu être présente.

A-207 Sophisme de conjonction

conjunction fallacy / problème de Linda

Juger un scénario détaillé plus probable que le scénario général qui le contient.

Aujourd'hui — « Cette description détaillée colle tellement bien » — plus un scénario est précis, moins il est probable, jamais l'inverse.

Comment répondre
  • Ce scénario détaillé peut-il être vrai sans que le scénario général le soit aussi ?
  • Si l’on retire un détail, la probabilité monte-t-elle ou descend-elle ?

Légitime quand on cherche le récit le plus cohérent pour décider où enquêter, sans le présenter comme le plus probable.

A-208 Double comptage

Compter deux fois le même événement dans un calcul de probabilité.

Aujourd'hui — Additionner « victimes déclarées » et « victimes estimées », qui se recouvrent largement.

Comment répondre
  • Ces deux catégories se recouvrent-elles, et combien de cas figurent dans les deux à la fois ?
  • D’où vient chacun des deux chiffres, et le second inclut-il déjà le premier ?

Légitime quand les catégories additionnées sont réellement disjointes, ou quand le recouvrement a été soustrait du total.

A-209 Comparaison incomplète

« 30 % plus efficace » — plus efficace que quoi, mesuré comment ?

Aujourd'hui — « Deux fois plus rapide ! » — que la version précédente, que la concurrence, ou que rien du tout ?

Comment répondre
  • Plus efficace que quoi, exactement ?
  • Mesuré comment, par qui, et dans quelles conditions ?
  • Si l’on compare à la meilleure solution existante, l’écart reste-t-il ?

Légitime quand le point de comparaison, la mesure et les conditions sont nommés, et que le lecteur peut les vérifier.

A-210 Risque relatif vs risque absolu

« Le risque double » (de 1 sur 100 000 à 2 sur 100 000) présenté comme une alerte majeure.

Aujourd'hui — « Ce comportement multiplie le risque par trois. » — de 3 cas sur un million à 9 sur un million.

Comment répondre
  • Le risque triple : de combien à combien ?
  • Sur dix mille personnes exposées, combien de cas en plus ?

Légitime quand le risque relatif est donné avec le risque absolu de départ, ou quand ce dernier est déjà élevé et connu de tous.

A-211 Dénominateur manquant

Un nombre brut d'événements sans la population de référence.

Aujourd'hui — « 400 accidents avec ce modèle l'an dernier ! » — sur combien de véhicules en circulation ?

Comment répondre
  • Quatre cents accidents : sur combien de véhicules, et sur combien de kilomètres parcourus ?
  • Rapporté à la population concernée, ce nombre est-il au-dessus ou au-dessous de la moyenne ?

Légitime quand le nombre brut est la donnée utile, par exemple pour dimensionner des secours, et que le dénominateur est fourni à côté.

A-212 Choix arrangeant de la date de départ

cherry-picked baseline

Faire commencer la courbe à l'année qui produit la tendance souhaitée. Cas particulier du n° 86 appliqué aux séries temporelles — le plus fréquent dans les graphiques de désinformation.

Aujourd'hui — La courbe des températures qui démarre pile en 1998, année record — et qui semble donc plate pendant quinze ans.

Comment répondre
  • Pourquoi la courbe commence-t-elle cette année-là, et que montre-t-elle si on la fait démarrer cinq ans plus tôt ?
  • Cette année de départ est-elle une année ordinaire ou une année record ?

Légitime quand la date de départ correspond à une rupture réelle, le début d’une mesure ou d’une politique, et qu’elle est annoncée comme telle.

À ne pas confondre avec la sélection arrangeante en général : ici, seul le point de départ de la série fabrique la tendance.

A-213 Axes tronqués / échelles trompeuses

Le graphique ment sans qu'aucun chiffre soit faux.

Aujourd'hui — Un axe vertical qui commence à 94 % : une variation d'un point devient une falaise.

Comment répondre
  • Où est le zéro sur cet axe, et à quoi ressemble le graphique quand il y figure ?
  • L’écart entre ces deux barres représente combien de points en réalité ?

Légitime quand l’axe tronqué est signalé clairement et sert à rendre visible une variation réelle mais faible, dont l’ampleur est aussi donnée en chiffres.

A-214 Moyenne trompeuse

Utiliser la moyenne là où la médiane ou la dispersion racontent l'inverse.

Aujourd'hui — « Salaire moyen de l'équipe : 12 000 € » — le fondateur en gagne 100 000, les neuf autres 2 200.

Comment répondre
  • Et la médiane, elle dit quoi ?
  • Combien de personnes dans l’équipe gagnent au moins cette moyenne ?
  • Quelles sont la valeur la plus haute et la plus basse ?

Légitime quand la distribution est à peu près symétrique et sans valeurs extrêmes, ou quand c’est le total qui compte, par exemple la masse salariale.

A-215 Sophisme de McNamara

Ne tenir pour réel que ce qui est mesurable, et évacuer le reste.

Aujourd'hui — Piloter une école au seul taux de réussite à l'examen, puisque le reste ne se laisse pas mettre en tableau.

Comment répondre
  • Qu’est-ce que cet indicateur ne mesure pas, et que devient-il quand on l’optimise seul ?
  • Ce qui ne se met pas en tableau, comment le prenez-vous en compte ?

Légitime quand l’indicateur retenu capte réellement l’essentiel de l’objectif et que ses angles morts sont nommés.

A-216 P-hacking

Multiplier les analyses jusqu'à obtenir un résultat « significatif ».

Aujourd'hui — Tester vingt aliments contre une maladie et publier le seul qui ressort « significatif ».

Comment répondre
  • Combien de tests ont été faits avant celui-ci, et combien ont été publiés ?
  • L’hypothèse était-elle écrite avant de voir les données ?
  • Avec vingt tests, combien de résultats significatifs attendez-vous par simple hasard ?

Légitime quand l’analyse exploratoire est présentée comme telle, avec tous les tests effectués, puis confirmée sur de nouvelles données.

A-217 Jardin des sentiers qui bifurquent

Les choix d'analyse successifs invalident le seuil statistique sans qu'aucune fraude ait eu lieu. ≠ n° 216 : le p-hacking suppose qu'on ait essayé plusieurs analyses ; ici une seule a été menée, mais elle aurait été différente si les données l'avaient été.

Aujourd'hui — Une seule analyse a été menée — mais si les données avaient été un peu différentes, les groupes auraient été découpés autrement.

Comment répondre
  • Si les données avaient été un peu différentes, auriez-vous découpé les groupes de la même façon ?
  • Le plan d’analyse a-t-il été fixé avant la collecte, et où peut-on le lire ?

Légitime quand le plan d’analyse a été déposé à l’avance, ou quand les choix faits en route sont déclarés et vérifiés sur des données nouvelles.

À ne pas confondre avec le p-hacking, où plusieurs analyses ont été tentées : ici, une seule l’a été, mais les données ont guidé sa conduite.

A-218 Sophisme ludique

ludic fallacy

Traiter le monde réel comme un jeu de hasard aux règles connues, en ignorant les inconnues inconnues.

Aujourd'hui — Modéliser un krach avec les probabilités d'un dé : aucune place n'est prévue pour l'événement jamais vu.

Comment répondre
  • Quels événements votre modèle ne peut pas produire, et que se passe-t-il si l’un d’eux survient ?
  • Les règles du jeu, qui les a fixées, et sont-elles vraiment connues dans le monde réel ?

Légitime quand le système étudié est réellement fermé et ses règles connues, comme un dé ou une roulette, ou quand le modèle annonce lui-même ses limites.

A-219 Corrélation fallacieuse

spurious correlation

Deux séries qui corrèlent par pure coïncidence, souvent parce que toutes deux suivent le temps. ≠ n° 62 : ici il n'y a aucun lien à chercher, pas même un facteur commun — c'est l'artefact statistique lui-même.

Aujourd'hui — Le nombre de films avec un acteur donné corrèle avec les noyades en piscine : les deux suivent simplement le temps qui passe.

Comment répondre
  • Si l’on retire aux deux séries leur tendance dans le temps, la corrélation tient-elle encore ?
  • Parmi les milliers de séries disponibles, combien en avez-vous comparées avant de trouver celle-ci ?

Légitime quand la corrélation survit une fois la tendance commune retirée et qu’un mécanisme plausible est proposé : une piste, pas une preuve.

À ne pas confondre avec l’effet cigogne, où un facteur commun relie réellement les deux séries : ici, la coïncidence est l’artefact lui-même.

A-220 Ancrage numérique

anchoring

Faire dépendre le jugement d'un premier chiffre lancé, même arbitraire.

Aujourd'hui — « À votre avis, plus ou moins de 90 % ? » — toute la discussion se jouera désormais autour de 90.

Comment répondre
  • D’où sort ce chiffre de 90 %, et sur quoi repose-t-il ?
  • Si vous n’aviez pas entendu ce nombre, qu’auriez-vous répondu ?
  • Quelle est la valeur réellement mesurée, indépendamment de la question posée ?

Légitime quand le premier chiffre avancé est une estimation fondée, présentée comme un point de départ à corriger et non comme une évidence.

A.12 — Analogie, comparaison et équivalence

A-221 Analogie douteuse

false analogy

Deux choses se ressemblent sur un point, on en déduit qu'elles se ressemblent sur un autre.

Aujourd'hui — « Un pays, c'est comme un ménage : il ne peut pas dépenser plus qu'il ne gagne. » — un ménage n'émet pas sa monnaie et ne perçoit pas d'impôts.

Comment répondre
  • Sur quel point précis ces deux choses se ressemblent-elles, et est-ce bien ce point-là qui fait marcher votre argument ?
  • Où la ressemblance s’arrête-t-elle, et cette différence change-t-elle la conclusion ?

Légitime quand le point de ressemblance invoqué est celui qui porte l’argument et que sa limite est dite.

A-222 Fausse équivalence

false equivalence / pommes et oranges

Mettre sur le même plan deux réalités d'ampleur ou de nature incomparables.

Aujourd'hui — « Le télétravail et le chômage, au fond, c'est pareil : on n'est pas au bureau. »

Comment répondre
  • Ces deux réalités sont-elles comparables par leur ampleur, leur nature et leurs conséquences, ou seulement par un trait de surface ?
  • Si l’on mettait un ordre de grandeur en face de chacune, resteraient-elles sur le même plan ?

Légitime quand les deux cas se ressemblent sur ce qui compte pour la question posée, et que l’écart d’échelle est reconnu.

A-223 Métaphore captive

Choisir la métaphore qui présuppose la conclusion (stratagème 12).

Cas d'école — parler d'« invasion » pour une migration.

Aujourd'hui — Parler de « guerre » contre un virus impose aussitôt les réflexes de la guerre : un ennemi, une discipline, une unité nationale, et pas de débat.

Comment répondre
  • Si l’on retire l’image et que l’on décrit la situation en termes plats, l’argument tient-il encore ?
  • Quelle autre image aurait pu décrire la même chose, et vers quelle conclusion nous aurait-elle menés ?

Légitime quand la métaphore sert à faire comprendre un mécanisme et qu’on accepte de la lâcher dès qu’elle ne décrit plus rien.

A-224 Reductio ad absurdum abusif

Pousser la thèse adverse jusqu'à l'absurde en ajoutant des prémisses qu'elle ne contient pas.

Aujourd'hui — « Vous voulez plus de vélos ? Donc les pompiers à vélo, les déménagements à vélo, les urgences à vélo ? »

Comment répondre
  • Ai-je bien dit cela, ou avez-vous ajouté une étape que ma position ne contient pas ?
  • À quel moment précis ma thèse impose-t-elle la conséquence absurde que vous décrivez ?

Légitime quand l’absurdité découle réellement des prémisses adverses, sans rien y ajouter, et que l’on peut montrer chaque étape du passage.

A-225 Forcer l'adversaire à l'exagération

Le pousser à durcir sa position, puis réfuter la version durcie (stratagème 23).

Aujourd'hui — Agacer l'autre jusqu'à ce qu'il lâche un « toujours », puis passer vingt minutes à réfuter « toujours ».

Comment répondre
  • Est-ce ma position que vous réfutez, ou le mot que je viens de lâcher sous l’agacement ?
  • Si je remplace « toujours » par « souvent », que reste-t-il de votre objection ?

Légitime quand on demande calmement à l’autre de préciser la portée de sa thèse, puis qu’on réfute la version qu’il assume réellement.

À ne pas confondre avec l’homme de paille ordinaire : ici, c’est l’interlocuteur lui-même qu’on amène à prononcer la version caricaturale avant de la réfuter.

A.13 — Sophismes normatifs et de valeur

A-226 Sophisme naturaliste

is-ought / loi de Hume

Déduire ce qui doit être de ce qui est.

Aujourd'hui — « La compétition existe dans la nature, donc la société doit être compétitive. » — le parasitisme aussi existe dans la nature.

Comment répondre
  • Le fait que cela existe dans la nature nous dit-il quoi que ce soit sur ce qu’il faudrait faire ?
  • Quelle prémisse de valeur, non dite, faut-il ajouter pour passer de ce constat à cette règle ?
  • D’autres faits naturels, tout aussi réels, conduiraient-ils à la règle inverse ?

Légitime quand la prémisse de valeur est explicitée et défendue à part, le fait ne servant qu’à dire ce qui est possible ou ce que cela coûte.

A-227 Sophisme moraliste

Symétrique : déduire ce qui est de ce qui devrait être.

Cas d'école — « Les humains sont égaux en droit, donc il n'existe aucune différence biologique. »

Aujourd'hui — « Nous sommes tous égaux, donc aucun test ne peut mesurer de différence entre nous. »

Comment répondre
  • Que nous devions traiter les gens de la même façon dit-il quelque chose sur ce que la mesure va trouver ?
  • Si le fait se révélait différent de ce que vous souhaitez, la règle morale que vous défendez en serait-elle affaiblie ?

À ne pas confondre avec le sophisme naturaliste, son symétrique : là, on tire une règle d’un fait ; ici, un fait d’une règle.

A-228 Sophisme du sophisme naturaliste

Disqualifier à tort toute inférence du fait à la norme.

Aujourd'hui — « Vous citez la biologie, donc vous faites du naturalisme. » — alors qu'aucune norme n'a été déduite d'aucun fait.

Comment répondre
  • Quelle norme ai-je réellement déduite de ce fait, et à quel endroit de mon propos ?
  • Citer un fait biologique dans une discussion suffit-il à en faire un argument sur ce qui doit être ?

Légitime quand une règle a bel et bien été tirée d’un simple constat, sans prémisse de valeur : c’est alors le sophisme naturaliste qu’on nomme à bon droit.

À ne pas confondre avec le sophisme naturaliste lui-même : ici, c’est l’accusation qui est portée à tort, contre quelqu’un qui n’a rien déduit.

A-229 Sophisme du monde juste

Si cela lui arrive, c'est qu'il l'a mérité.

Aujourd'hui — « S'il s'est fait arnaquer, c'est qu'il n'a pas fait attention. »

Comment répondre
  • Qu’a-t-il fait précisément qui aurait causé ce qui lui arrive, et quelqu’un qui ne l’aurait pas fait en aurait-il été protégé ?
  • Si cela m’arrivait demain, accepterais-je qu’on en conclue que je l’ai mérité ?

Légitime quand un lien de cause à effet précis relie un choix de la personne à ce qui lui arrive, et qu’on le démontre au lieu de le supposer.

A-230 Sophisme de la pureté

Rejeter un allié imparfait plutôt qu'un adversaire, au nom de la cohérence intégrale.

Aujourd'hui — Refuser une avancée réelle parce que celui qui la porte n'est pas irréprochable sur un autre sujet.

Comment répondre
  • Le défaut que vous lui reprochez change-t-il quelque chose à la valeur de ce qu’il propose ici ?
  • En refusant cette avancée, qu’obtenons-nous de mieux, et qui en profite ?
  • Exigez-vous la même cohérence intégrale de ceux qui s’opposent à cette avancée ?

Légitime quand le manquement reproché touche directement la proposition en discussion, ou rend la coopération réellement impossible.

A-231 La fin justifie les moyens

Traiter la valeur de l'objectif comme une preuve de la légitimité du procédé.

Aujourd'hui — « La cause est juste, donc exagérer un peu les chiffres est acceptable. » — c'est exactement ainsi qu'on perd la cause.

Comment répondre
  • Si le même procédé servait une cause que vous jugez mauvaise, le trouveriez-vous encore acceptable ?
  • Que devient la cause le jour où l’exagération est découverte ?
  • Est-ce la justesse de l’objectif qui est en discussion, ou seulement la méthode ?

Légitime quand on met réellement en balance le coût du moyen et la valeur de la fin, en disant lequel l’emporte et pourquoi, au lieu de faire disparaître le coût.

A.14 — Sophismes historiques, économiques et de décision

A-232 Sophisme de l'historien

historian's fallacy

Juger une décision passée à l'aune d'informations dont l'acteur ne disposait pas.

Aujourd'hui — Juger une décision prise en mars 2020 avec les données dont on dispose en 2026.

Comment répondre
  • Que savait-on à ce moment-là, et que pouvait-on raisonnablement savoir ?
  • Avec les informations disponibles alors, quelle autre décision était réellement possible ?

Légitime quand on juge la décision sur ce que l’acteur savait, ou aurait dû chercher à savoir, et non sur ce que la suite a révélé.

A-233 Présentisme

Appliquer sans médiation les catégories morales du présent au passé (ou l'inverse : justifier le présent par le passé).

Aujourd'hui — Noter les ingénieurs du XIXᵉ siècle sur leur bilan carbone.

Comment répondre
  • Ces personnes disposaient-elles des notions et des connaissances que vous leur reprochez d’avoir ignorées ?
  • Certains, à la même époque, pensaient-ils déjà autrement ? Si oui, est-ce à eux que vous les comparez ?

Légitime quand on distingue ce qu’on comprend aujourd’hui d’une époque de ce que ses acteurs pouvaient comprendre, et que des voix du temps montrent qu’un autre choix était pensable.

A-234 Sophisme baconien

Croire qu'accumuler assez de preuves livrerait « toute la vérité » d'un objet historique.

Aujourd'hui — Croire qu'en numérisant assez d'archives, on finira par obtenir « la vérité » sur une bataille.

Comment répondre
  • Une fois toutes les archives lues, qui décide de ce qu’elles veulent dire, et à quelles questions elles répondent ?
  • Quelles traces n’ont jamais été écrites, ou n’ont pas survécu, et que fait-on de ce silence ?

Légitime quand accumuler des sources sert à répondre à une question posée d’avance, en sachant que l’interprétation reste à faire et que des vides demeureront.

A-235 Coûts irrécupérables

sunk cost

Persévérer parce qu'on a déjà investi. Cousin de l'effet escalade zététique.

Aujourd'hui — « J'ai déjà payé neuf mois d'abonnement à la salle, je ne peux pas arrêter maintenant. » — l'argent est parti de toute façon.

Comment répondre
  • Si vous n’aviez encore rien dépensé, prendriez-vous cette décision aujourd’hui ?
  • Ce qui a déjà été investi peut-il revenir, quelle que soit la décision prise maintenant ?

Légitime quand ce qui a été investi produit encore un avantage réel pour la suite, comme une compétence acquise ou un chantier presque achevé, et non par simple regret.

À ne pas confondre avec l’effet escalade, son cousin, qui décrit le durcissement d’une position à mesure qu’on s’y est engagé, plutôt qu’une décision de dépense.

A-236 Sophisme du portier

doorman fallacy

Réduire une fonction à sa tâche visible, puis la supprimer en ignorant tout ce qu'elle produisait par ailleurs.

Aujourd'hui — Supprimer l'accueil physique parce qu'« un badge suffit » — et découvrir tout ce que l'accueil réglait sans que ce soit écrit nulle part.

Comment répondre
  • Que faisait réellement cette fonction, en dehors de la tâche pour laquelle on la remplace ?
  • Avez-vous demandé à ceux qui en dépendaient ce qu’ils vont perdre ?
  • Si nous la supprimons et que quelque chose casse, comment le saurons-nous, et combien de temps après ?

Légitime quand on a fait l’inventaire de tout ce que la fonction produisait, visible ou non, et qu’on décide en sachant ce qu’on abandonne.

E.1 — Les sept techniques classiques (Institute for Propaganda Analysis, 1937)

E-1 L'étiquetage infamant

name-calling

Coller un mot répulsif sur l'adversaire pour dispenser d'examiner ses idées. (Mise en œuvre médiatique des n° 55 et 106.)

Aujourd'hui — « Ce sont des collapsologues » / « ce sont des productivistes » — dans les deux cas, le dossier n'a pas été ouvert.

Comment répondre
  • Une fois le mot retiré, quelle idée précise reste-t-il à examiner chez la personne ainsi désignée ?
  • Ce terme, qui l’a défini, et l’intéressé s’en réclame-t-il lui-même ?

Légitime quand le mot désigne une position réellement revendiquée par l’intéressé et qu’on discute ensuite ce qu’elle contient.

À ne pas confondre avec l’étiquette chargée (A-106), qui est le geste argumentatif ; ici, c’est sa diffusion à grande échelle qui est décrite.

E-2 Les généralités séduisantes

glittering generalities

Draper sa cause dans des mots-vertus indiscutables : liberté, vérité, bon sens, souveraineté.

Aujourd'hui — « Nous voulons simplement rendre le pouvoir aux gens. » — qui pourrait être contre ?

Comment répondre
  • Liberté, souveraineté, bon sens : dans cette phrase, quel est le mot qui engage réellement quelque chose ?
  • Si je retire le mot-vertu, que propose exactement le texte, et à qui cela coûte-t-il ?

Légitime quand la valeur invoquée est ensuite traduite en mesures précises que l’on peut discuter une à une.

E-3 Le transfert

transfer

Accoler à sa cause un symbole respecté (drapeau, blouse blanche, croix) pour lui transférer son prestige. (Voir n° 57.)

Aujourd'hui — Un drapeau derrière l'orateur, une blouse blanche dans une publicité, un stéthoscope sur une photo de complément alimentaire.

Comment répondre
  • Ce drapeau, cette blouse, cette croix : quel lien réel existe entre le symbole et ce qu’on me propose ?
  • L’institution que le symbole représente a-t-elle donné son avis, ou seulement son image ?

Légitime quand le symbole appartient de droit à celui qui le porte — un médecin en blouse qui parle de médecine.

À ne pas confondre avec l’honneur par association (A-57), forme d’argument ; le transfert en est la mise en scène visuelle.

E-4 Le témoignage

testimonial

Faire cautionner par une personnalité aimée, hors de toute compétence. (Voir n° 6.)

Aujourd'hui — Un champion olympique qui recommande une boisson, un acteur qui recommande un protocole de santé.

Comment répondre
  • Cette personne que j’aime, sur quoi précisément est-elle compétente, et est-ce le sujet ?
  • Est-elle rémunérée pour cette recommandation, et le dit-elle ?

Légitime quand le témoin parle de ce qu’il a vécu ou pratiqué, sans prétendre à une expertise qu’il n’a pas.

À ne pas confondre avec la fausse autorité (A-6) : ici, personne ne prétend être expert, on compte sur l’affection.

E-5 L'homme du peuple

plain folks

Se présenter comme un des leurs pour rendre le message indiscutable.

Aujourd'hui — « Moi je ne suis pas un expert, je suis juste un père de famille comme vous. » — souvent dit par un professionnel de la communication.

Comment répondre
  • Cette personne « comme vous », quel est son métier, et qui a écrit son texte ?
  • Que change à la vérité de l’énoncé le fait que son auteur soit un père de famille ?

Légitime quand la personne raconte sa propre expérience sans en tirer une autorité sur les faits.

E-6 L'empilement de cartes

card stacking

Ne présenter qu'un côté du dossier, en taisant tout le reste. (Voir n° 86.)

Aujourd'hui — Une infographie qui liste dix arguments pour et aucun contre, sans jamais mentir sur un seul chiffre.

Comment répondre
  • Où est la colonne d’en face, et qui a décidé qu’elle ne figurerait pas ?
  • Chaque chiffre est exact, soit ; qu’a-t-on laissé hors du tableau ?

Légitime quand le document s’annonce comme un plaidoyer — une plaquette, une tribune — et non comme un bilan.

À ne pas confondre avec la sélection arrangeante (A-86), le geste ; l’empilement de cartes est le document entier construit sur lui.

E-7 Le train en marche

bandwagon

Créer le sentiment que tout le monde a déjà rejoint le mouvement. (Voir n° 2.)

Aujourd'hui — « Des millions de personnes ont déjà rejoint le mouvement, et vous ? »

Comment répondre
  • Ces millions, qui les a comptés, et comment ?
  • Si personne n’avait encore rejoint le mouvement, l’idée serait-elle moins juste ?

Légitime quand le nombre est le fait à établir — l’audience d’un événement, la diffusion d’un usage.

À ne pas confondre avec l’effet de train en marche (A-2) : ici, c’est la mise en scène de la foule qui est décrite, pas le raisonnement.

E.2 — Procédés contemporains

E-8 Astroturfing

Fabriquer un faux mouvement spontané (« gazon synthétique ») pour simuler une opinion populaire.

Aujourd'hui — Deux cents commentaires quasi identiques sous une vidéo, postés en vingt minutes par des comptes créés le même mois.

Comment répondre
  • Ces comptes ont-ils une histoire avant cette campagne — des publications, des amis, un âge ?
  • Combien de ces messages sont écrits avec les mêmes mots, à la même heure ?
  • Ouvrir cinq profils au hasard avant de conclure à une vague populaire.

Légitime quand le mouvement dit qui le finance et qui l’organise — c’est alors une campagne, pas un gazon synthétique.

À ne pas confondre avec les faux nez (E-9) : l’astroturfing est le mouvement fabriqué, les faux nez sont l’un de ses outils.

E-9 Faux nez / marionnettes à chaussette

sock puppets

Multiplier les identités fictives pour donner le nombre à une position.

Aujourd'hui — Un seul opérateur, quarante identités, une impression d'unanimité populaire.

Comment répondre
  • Ces quarante voix ont-elles quarante styles, quarante fuseaux horaires, quarante passés ?
  • Qui bénéficie qu’on croie cette position nombreuse ?

Légitime quand un pseudonyme protège une personne réelle qui parle une seule fois, sous un seul nom.

À ne pas confondre avec les faux experts en nombre (A-60), qui existent vraiment mais n’ont pas la compétence.

E-10 Lance à incendie du mensonge

firehose of falsehood

Diffuser un volume massif de messages, rapides, répétitifs, sans souci de cohérence : l'objectif n'est pas de convaincre mais d'épuiser la capacité à trancher.

Aujourd'hui — Le même événement expliqué simultanément par cinq versions incompatibles — l'objectif n'est pas d'être cru, c'est d'épuiser la capacité à trancher.

Comment répondre
  • Parmi ces cinq versions, laquelle l’émetteur accepte-t-il de défendre, et de retirer si elle est fausse ?
  • Choisir une seule affirmation, la vérifier jusqu’au bout, et dire à voix haute qu’on laisse les autres.
  • Deux récits incompatibles venus de la même source, que valent-ils ensemble ?

À ne pas confondre avec le mille-feuille argumentatif (A-148), qui tient en une prise de parole ; la lance à incendie est un dispositif de diffusion continu.

E-11 Saturer la zone

flooding the zone

Enchaîner les polémiques pour qu'aucune ne puisse être instruite.

Aujourd'hui — Trois polémiques lancées dans la même semaine : aucune ne sera instruite, toutes auront occupé l'espace.

Comment répondre
  • De la polémique de lundi, que sait-on aujourd’hui de plus qu’hier ?
  • Tenir une liste des sujets ouverts et revenir au premier avant d’entrer dans le troisième.

Légitime quand l’actualité est réellement dense : trois événements en une semaine ne prouvent pas une stratégie.

À ne pas confondre avec le hareng saur (A-145), qui détourne d’un sujet ; la saturation les noie tous.

E-12 Sifflet à chiens

dog whistle

Message à double détente : anodin pour le grand public, explicite pour la cible visée.

Aujourd'hui — Une formule qui passe pour anodine au grand public et qui est parfaitement explicite pour ceux à qui elle s'adresse.

Comment répondre
  • Si je demande à l’orateur d’expliciter cette formule, la reprend-il à son compte ou dit-il que j’ai mal compris ?
  • Qui, dans le public visé, a entendu autre chose que moi, et quoi ?

À ne pas confondre avec l’insinuation (G-3) : l’insinuation s’adresse à tout le monde, le sifflet à chiens ne vise qu’un public.

E-13 Cadrage

framing

Choisir l'angle, le périmètre et le vocabulaire d'un sujet : décider ce qui est en débat, et ce qui n'y est pas.

Aujourd'hui — Parler de « charges » plutôt que de « cotisations », de « migrants » plutôt que de « réfugiés » : le cadre a tranché avant le débat.

Comment répondre
  • Qui a choisi le mot — charges ou cotisations — et qu’est-ce que l’autre mot ferait voir ?
  • Qu’est-ce qui a été décidé hors sujet avant que la discussion commence ?
  • Reformuler la question avec le vocabulaire de l’autre camp et voir si le problème a changé.

Légitime quand le cadre est annoncé : « je ne parlerai ici que du coût, pas de l’efficacité ».

À ne pas confondre avec le faux dilemme (A-108), qui réduit les options ; le cadrage décide de ce qui compte comme option.

E-14 Déplacement de la fenêtre d'Overton

Énoncer une position extrême pour rendre acceptable ce qui, hier, ne l'était pas.

Aujourd'hui — Une proposition jugée impensable il y a dix ans devient « un vrai sujet », puis « une option sur la table ».

Comment répondre
  • Cette proposition « désormais sur la table », par quels arguments nouveaux y est-elle arrivée ?
  • Ce qui a changé en dix ans, sont-ce les faits, ou seulement ce qu’on ose dire ?

Légitime quand une idée gagne l’acceptable parce que les faits ou l’expérience lui ont donné raison.

À ne pas confondre avec la pente glissante (A-69), qui prédit une dérive ; ici, c’est le déplacement organisé du dicible qu’on décrit.

E-15 Le gros mensonge

big lie

Une contre-vérité si énorme et si répétée qu'elle échappe au soupçon ordinaire.

Aujourd'hui — Une contre-vérité si énorme que la démentir donne encore l'impression de la discuter.

Comment répondre
  • Cette affirmation énorme, quelle trace matérielle exigerait-elle, et où est-elle ?
  • Depuis quand la répète-t-on, et a-t-elle jamais été établie une seule fois ?
  • Refuser de débattre de la version et demander d’abord la pièce.

À ne pas confondre avec l’illusion de vérité (E-16, F-9), qui est l’effet ; le gros mensonge est l’objet répété.

E-16 Illusion de vérité par répétition

Un énoncé répété est perçu comme plus vrai, y compris quand on sait qu'il est faux. (Le même phénomène vu à trois niveaux : argument n° 30 → dispositif E.2-10 → biais, partie F.)

Aujourd'hui — Une intox lue trois fois dans trois formats différents finit par paraître familière — donc vraisemblable.

Comment répondre
  • La troisième fois que je lis ceci, l’ai-je vu vérifié une seule fois ?
  • Remonter les trois formats jusqu’à leur source — souvent, c’est la même.

Même phénomène que l’argument par la répétition (A-30) et l’illusion de vérité (F-9) : ici, on décrit sa diffusion en plusieurs formats.

E-17 Décontextualisation d'image

Photo ou vidéo authentique, mais d'un autre lieu ou d'une autre date : le principal vecteur de désinformation visuelle.

Aujourd'hui — Une vidéo authentique d'une manifestation, republiée trois ans plus tard dans un autre pays, avec un autre commentaire.

Comment répondre
  • Où et quand cette image a-t-elle été prise, et qui l’a publiée en premier ?
  • Lancer une recherche d’image inversée avant tout partage — trente secondes contre trois ans d’erreur.
  • Le commentaire dit-il ce que l’image montre, ou ce qu’il faudrait qu’elle montre ?

Légitime quand l’image est présentée comme illustration, avec sa date et son lieu réels.

À ne pas confondre avec la citation hors contexte (A-128) : même geste, appliqué au texte.

E-18 Fabrication de preuve

Faux documents, faux graphiques, contenus synthétiques.

Aujourd'hui — Une capture d'écran de média fabriquée en deux minutes, partagée dix mille fois avant tout démenti.

Comment répondre
  • Cette capture d’écran, peut-on la retrouver sur le site qu’elle prétend citer, à la date indiquée ?
  • Ce graphique, d’où viennent ses données, et existe-t-il ailleurs que dans ce message ?
  • Aller à l’original avant de partager la copie.

À ne pas confondre avec la décontextualisation (E-17) : ici le document est faux, là il est vrai mais déplacé.

E-19 Pied dans la porte / porte au nez

Techniques d'engagement : obtenir un petit accord pour en préparer un grand, ou l'inverse.

Aujourd'hui — « Signez juste cette pétition. » Puis « vous avez signé, alors venez à la réunion. » Puis…

Comment répondre
  • Ma signature d’hier m’engage-t-elle réellement à venir aujourd’hui ?
  • Si on m’avait demandé la réunion d’emblée, aurais-je dit oui ?
  • Cette grosse demande refusée, était-elle faite pour que j’accepte la suivante ?

Légitime quand chaque étape est proposée pour elle-même et qu’on peut s’arrêter sans reproche.

E-20 Loi de Brandolini

bullshit asymmetry principle

« L'énergie nécessaire pour réfuter une ânerie est d'un ordre de grandeur supérieur à celle nécessaire pour la produire. » Ce n'est pas un sophisme mais la loi économique qui les rend rentables — argument central du dossier.

Aujourd'hui — Une intox se produit en dix secondes ; la réfuter sérieusement demande une demi-journée de travail documentaire. C'est tout le modèle économique de l'intox.

Comment répondre
  • Cette intox structure-t-elle le récit adverse, ou ne fait-elle que l’orner ?
  • Ne pas répondre à tout : choisir le point qui, s’il tombe, entraîne le reste.
  • Combien coûte la vérification, et qui la paie ?

Ce n’est pas un sophisme : c’est la contrainte économique qui rend la lance à incendie (E-10) rentable.

E.3 — Manipulation relationnelle

E-21 Gaslighting / détournement cognitif

Amener quelqu'un à douter de sa propre perception ou de sa mémoire.

Aujourd'hui — « Tu inventes, je n'ai jamais dit ça, tu déformes tout, tu es en train de te faire des films. »

Comment répondre
  • Ai-je une trace — message, témoin, note — qui dit ce que j’ai vu, et l’ai-je consultée avant de douter de moi ?
  • Est-ce moi qui me trompe sur un fait, ou la phrase « tu inventes » qui remplace la réponse ?
  • Écrire les faits à chaud, pour soi, avant que la version d’en face les recouvre.

Légitime quand deux souvenirs divergent de bonne foi et qu’on cherche ensemble la trace qui tranche.

À ne pas confondre avec un désaccord sur les faits : le mécanisme vise la confiance en sa propre perception, pas le fait lui-même.

E-22 DARVO

Deny, Attack, Reverse Victim and Offender

Nier, attaquer, puis inverser les rôles de victime et d'agresseur. Séquence documentée en psychologie des abus, très transposée dans le débat public.

Aujourd'hui — Une accusation documentée est suivie d'une contre-attaque, puis d'un renversement complet : l'accusé se présente en victime d'une cabale.

Comment répondre
  • Revenons à l’accusation d’origine : que répond-on sur les pièces, avant de parler de cabale ?
  • La victime désignée maintenant, était-elle l’accusée il y a une minute, et qu’est-ce qui a changé entre-temps ?
  • Garder l’ordre chronologique — le déni, l’attaque, puis l’inversion — et le nommer calmement.

Légitime quand l’accusé apporte des éléments qui renversent réellement les faits, et non seulement les rôles.

À ne pas confondre avec l’attaque personnelle (A-40) : la contre-attaque n’est qu’une étape ; c’est l’inversion des rôles qui définit la séquence.

E-23 Chantage affectif

Faire dépendre l'affection ou l'appartenance de l'accord.

Aujourd'hui — « Après tout ce que j'ai fait pour toi, tu me contredis en public ? »

Comment répondre
  • Ce qu’on a fait pour moi rend-il mon désaccord faux ?
  • Puis-je dire « je te suis reconnaissant, et je pense autre chose » sans que cela compte comme une rupture ?

Légitime quand quelqu’un dit simplement qu’une contradiction publique l’a blessé, sans exiger qu’on la retire.

À ne pas confondre avec l’argument tribal (E-26), qui joue l’appartenance au groupe ; ici, c’est le lien à une personne.

E-24 Injonction paradoxale

Poser des attentes contradictoires : quoi que fasse la cible, elle a tort.

Aujourd'hui — « Sois plus spontané ! » — obéir, c'est déjà désobéir.

Comment répondre
  • Existe-t-il une conduite qui satisferait cette demande — et sinon, est-ce encore une demande ?
  • Poser à voix haute les deux attentes côte à côte, et demander laquelle prime.

Légitime quand la tension est reconnue : « je sais que je demande deux choses contraires, arbitrons ».

E-25 Culpabilisation préventive

Rendre coûteuse la contradiction elle-même.

Aujourd'hui — « Ceux qui vont critiquer ce texte se reconnaîtront. » — la contradiction est disqualifiée avant d'exister.

Comment répondre
  • Si critiquer ce texte est déjà s’avouer coupable, comment pourrait-on en discuter ?
  • Que fait-on d’une objection fondée, venue d’une personne qui « se reconnaît » ?
  • Formuler l’objection quand même, et sur le fond seulement.

À ne pas confondre avec l’immunisation contre la preuve (A-170) : ici, c’est le contradicteur qu’on disqualifie d’avance, pas l’objection.

E-26 Argument tribal

nous contre eux

Faire du désaccord une trahison d'appartenance.

Aujourd'hui — « Tu n'es plus vraiment des nôtres si tu doutes de ça. »

Comment répondre
  • Douter d’un fait, est-ce trahir un groupe — le fait, lui, ne sait pas à qui j’appartiens ?
  • Qui a le droit de dire qui est encore « des nôtres », et depuis quand cette liste existe-t-elle ?

Légitime quand un groupe rappelle une valeur commune sans en faire un test de loyauté sur des faits.

À ne pas confondre avec le chantage affectif (E-23) : le levier n’est plus l’affection d’une personne, c’est l’appartenance.

E-27 Effet Barnum exploité

Voir effet puits (partie C) : bases des voyances, tests de personnalité et « profils » vendus comme des diagnostics.

Aujourd'hui — « Vous êtes quelqu'un de loyal, mais on a parfois abusé de votre confiance. » — vrai pour tout le monde, ressenti comme personnel.

Comment répondre
  • Cette phrase, à qui ne s’appliquerait-elle pas ?
  • Lire le « profil » à quelqu’un d’autre sans dire pour qui il a été écrit — s’il s’y reconnaît, la méthode est jugée.
  • Qu’est-ce que ce diagnostic prédit que je pourrais vérifier ?

Même mécanisme que l’effet puits (partie C) ; ici, on décrit son exploitation commerciale — voyance, profils, tests vendus.

Partie F — biais cognitifs

F-1 Biais de confirmation

On cherche, retient et croit ce qui confirme ce qu'on pense déjà.

Cas d'école — on tape « pourquoi X est dangereux » dans le moteur de recherche, jamais « X est-il dangereux ».

Aujourd'hui — on tape « pourquoi X est dangereux » dans le moteur de recherche, jamais « X est-il dangereux ».

Comment répondre
  • Taper aussi la requête inverse — « X est-il sûr ? » — à côté de « pourquoi X est dangereux ».
  • Qu’est-ce qui me ferait changer d’avis, et l’ai-je cherché ?
  • Depuis quand n’ai-je pas lu un texte sérieux qui me contredit ?

À ne pas confondre avec la sélection arrangeante (A-86), qui est le geste d’un locuteur ; le biais est ce qui, chez l’auditeur, le rend invisible.

F-2 Raisonnement motivé

On dépense plus d'énergie critique contre ce qui nous dérange.

Cas d'école — la même étude est « solide » quand elle nous arrange et « financée par qui ? » quand elle nous dérange.

Aujourd'hui — la même étude est « solide » quand elle nous arrange et « financée par qui ? » quand elle nous dérange.

Comment répondre
  • Appliquer à l’étude qui m’arrange les questions que je pose à celle qui me dérange — qui finance, quel échantillon, quelle revue ?
  • Si cette étude concluait l’inverse, la trouverais-je aussi solide ?

Légitime quand l’examen critique est le même des deux côtés — c’est alors de la rigueur, pas de la motivation.

À ne pas confondre avec le biais de confirmation (F-1) : là, on cherche ce qui confirme ; ici, on attaque plus fort ce qui dérange.

F-3 Biais d'autorité

On sur-évalue l'avis de celui qui a l'air d'un expert.

Cas d'école — une blouse blanche dans une publicité augmente mesurablement la confiance dans le produit.

Aujourd'hui — une blouse blanche dans une publicité augmente mesurablement la confiance dans le produit.

Comment répondre
  • Cette personne a-t-elle l’air compétente, ou est-elle compétente sur ce point précis ?
  • Retirer le titre et la blouse, puis regarder ce qui reste de l’argument.

Légitime quand la confiance suit une compétence vérifiable sur le sujet même — c’est ainsi qu’on choisit un chirurgien.

À ne pas confondre avec l’appel à l’autorité (A-5), forme d’argument ; le biais est la pente qui le rend convaincant.

F-4 Biais de conformité / d'Asch

On aligne son jugement sur celui du groupe.

Cas d'école — personne ne pose la question évidente en réunion, parce que personne ne l'a posée.

Aujourd'hui — personne ne pose la question évidente en réunion, parce que personne ne l'a posée.

Comment répondre
  • Écrire sa réponse avant d’entendre celle des autres, puis la comparer.
  • Si j’étais seul dans la pièce, poserais-je cette question ?
  • Désigner à l’avance quelqu’un chargé de poser la question évidente.

Légitime quand le groupe a réellement plus d’information que soi et qu’on s’aligne en connaissance de cause.

À ne pas confondre avec l’appel à la popularité (A-1) : ici, personne n’argumente, on se tait.

F-5 Biais de disponibilité

Ce qui vient facilement à l'esprit est jugé fréquent.

Cas d'école — après trois reportages sur les cambriolages, on les croit en explosion — même quand ils baissent.

Aujourd'hui — après trois reportages sur les cambriolages, on les croit en explosion — même quand ils baissent.

Comment répondre
  • Trois reportages, est-ce une tendance ou trois reportages ?
  • Chercher la série chiffrée sur dix ans avant de dire « ça explose ».

Légitime quand ce qui vient à l’esprit est effectivement fréquent — la mémoire n’a pas toujours tort.

À ne pas confondre avec la loi des petits nombres (A-93) : ici, ce n’est pas l’échantillon qui est petit, c’est la mémoire qui trie.

F-6 Biais de représentativité

On juge par ressemblance au stéréotype plutôt que par fréquence.

Cas d'école — « discret, ordonné, aime les livres » : bibliothécaire ou commercial ? Il y a cent fois plus de commerciaux.

Aujourd'hui — « discret, ordonné, aime les livres » : bibliothécaire ou commercial ? Il y a cent fois plus de commerciaux.

Comment répondre
  • Combien y a-t-il de bibliothécaires, combien de commerciaux, avant même de regarder le portrait ?
  • Commencer par la fréquence de base, puis seulement ajuster avec la ressemblance.

Légitime quand les fréquences de base sont comparables et que la ressemblance apporte réellement une information.

F-7 Effet de halo

Une qualité perçue (beauté, éloquence) rejaillit sur toutes les autres.

Cas d'école — à contenu strictement identique, un intervenant élégant et posé est jugé plus compétent.

Aujourd'hui — à contenu strictement identique, un intervenant élégant et posé est jugé plus compétent.

Comment répondre
  • Si cette même phrase était dite par quelqu’un de maladroit et mal habillé, qu’en penserais-je ?
  • Lire le texte de l’intervention sans la vidéo avant de juger la compétence.

À ne pas confondre avec le biais d’autorité (F-3) : le halo ne vient pas d’un titre, mais d’une qualité sans rapport avec le sujet.

F-8 Effet de simple exposition

La familiarité produit l'adhésion.

Cas d'école — le candidat dont on a vu l'affiche trente fois paraît plus fiable que celui qu'on découvre.

Aujourd'hui — le candidat dont on a vu l'affiche trente fois paraît plus fiable que celui qu'on découvre.

Comment répondre
  • Ce candidat me paraît fiable : que sais-je de lui, à part son affiche ?
  • Se demander à quoi on n’a pas été exposé, et aller le voir une fois.

Légitime quand la familiarité vient d’une expérience réelle et répétée de la chose, pas seulement de son image.

À ne pas confondre avec l’illusion de vérité (F-9) : ici, on aime ce qu’on connaît ; là, on croit ce qu’on a entendu.

F-9 Illusion de vérité

La répétition produit le sentiment de vérité.

Cas d'école — une intox déjà lue trois fois paraît plus crédible — y compris à ceux qui savent qu'elle est fausse.

Aujourd'hui — une intox déjà lue trois fois paraît plus crédible — y compris à ceux qui savent qu'elle est fausse.

Comment répondre
  • Où l’ai-je lu la première fois, et qu’est-ce que la deuxième fois a ajouté comme preuve ?
  • Compter les sources indépendantes, pas les occurrences.

Même phénomène que l’argument par la répétition (A-30) et la répétition organisée (E-16) : ici, c’est la sensation de familiarité elle-même.

F-10 Aversion à la perte

Perdre pèse deux fois plus que gagner : levier des discours de peur.

Cas d'école — « ne perdez pas vos droits » mobilise bien plus fort que « gagnez des droits ».

Aujourd'hui — « ne perdez pas vos droits » mobilise bien plus fort que « gagnez des droits ».

Comment répondre
  • « Ne perdez pas vos droits » : de quel droit s’agit-il, et est-il réellement menacé ?
  • Reformuler la perte annoncée en gain équivalent et voir si l’urgence tient encore.

Légitime quand la perte est réelle, chiffrée et irréversible — la prudence est alors un calcul, pas un réflexe.

À ne pas confondre avec l’appel à la peur (A-17), l’argument ; l’aversion à la perte est le levier qu’il actionne.

F-11 Effet Dunning-Kruger

La faible compétence s'accompagne d'une confiance excessive.

Cas d'école — après deux vidéos de vingt minutes, on se sent de taille à contredire une équipe de recherche.

Aujourd'hui — après deux vidéos de vingt minutes, on se sent de taille à contredire une équipe de recherche.

Comment répondre
  • Combien d’heures ai-je passées sur ce sujet, et combien en faudrait-il pour connaître les objections à ma propre position ?
  • Avant de contredire une équipe, chercher ce qu’elle a déjà répondu à mon objection.

À ne pas confondre avec l’angle mort du biais (F-12) : ici, on surestime sa compétence ; là, son objectivité.

F-12 Angle mort du biais

On voit très bien les biais des autres, jamais les siens.

Cas d'école — « moi je suis objectif, ce sont les autres qui sont manipulés ». Statistiquement improbable.

Aujourd'hui — « moi je suis objectif, ce sont les autres qui sont manipulés ». Statistiquement improbable.

Comment répondre
  • Quel est le dernier biais que j’ai reconnu chez moi, et quand ?
  • Demander à quelqu’un qui pense autrement de relire son raisonnement avant de le publier.

À ne pas confondre avec le raisonnement motivé (F-2) : l’angle mort ne porte pas sur les faits, mais sur ses propres mécanismes.

F-13 Apophénie / paréidolie

On perçoit des motifs et des visages dans le bruit.

Cas d'école — le visage sur Mars, la silhouette dans le nuage, le message caché dans un logo.

Aujourd'hui — le visage sur Mars, la silhouette dans le nuage, le message caché dans un logo.

Comment répondre
  • Ce visage, cette coïncidence : combien de rochers, de nuages, de logos ai-je regardés sans rien y voir ?
  • Demander à quelqu’un de regarder l’image sans lui dire quoi chercher.

Légitime — et même utile — quand le motif perçu est ensuite testé : c’est le point de départ de toute hypothèse.

F-14 Biais rétrospectif

« Je l'avais bien dit » — le passé paraît prévisible une fois connu.

Cas d'école — après le résultat, tout le monde « avait vu venir » ce que personne n'avait annoncé.

Aujourd'hui — après le résultat, tout le monde « avait vu venir » ce que personne n'avait annoncé.

Comment répondre
  • Qu’avais-je écrit avant le résultat — et si rien, l’avais-je vraiment prévu ?
  • Noter ses prédictions datées et les relire après coup, sans en corriger une seule.

F-15 Effet de retour de flamme

backfire effect

La réfutation peut renforcer la croyance. Effet contesté : la réplication récente est faible, à mentionner avec prudence.

Cas d'école — corriger frontalement une croyance identitaire peut la raffermir — mais l'effet résiste mal à la réplication.

Aujourd'hui — corriger frontalement une croyance identitaire peut la raffermir — mais l'effet résiste mal à la réplication.

Comment répondre
  • Corriger quand même, calmement, en donnant le fait juste plutôt qu’en répétant le faux.
  • Cet effet supposé sert-il d’excuse pour ne rien répondre, alors que les réplications le trouvent rare ?
  • Ce qui braque, est-ce la correction elle-même, ou le ton sur lequel elle est faite ?

F-16 Biais d'ancrage

Le premier chiffre entendu contamine tout le jugement suivant.

Cas d'école — un prix barré à 199 € fait paraître 129 € raisonnable, quel que soit l'objet.

Aujourd'hui — un prix barré à 199 € fait paraître 129 € raisonnable, quel que soit l'objet.

Comment répondre
  • Ce 199 € barré, quelqu’un l’a-t-il jamais payé ?
  • Se fixer un chiffre de référence avant d’entendre le premier chiffre proposé.

À ne pas confondre avec l’ancrage numérique (A-220), le geste du locuteur qui pose le chiffre ; le biais est ce qui, chez l’auditeur, le fait tenir.

F-17 Biais d'intentionnalité

On voit une intention là où il n'y a qu'un mécanisme.

Cas d'école — « l'algorithme m'en veut » — il n'y a ni volonté ni destinataire, seulement une pondération.

Aujourd'hui — « l'algorithme m'en veut » — il n'y a ni volonté ni destinataire, seulement une pondération.

Comment répondre
  • L’algorithme, que pondère-t-il exactement — et si je peux le décrire, ai-je encore besoin d’une volonté ?
  • Chercher d’abord le mécanisme, et n’invoquer une intention que s’il manque une explication.

Légitime quand une intention est documentée — un mémo, une décision, un aveu — et non seulement supposée.

À ne pas confondre avec le procès d’intention (A-48), l’accusation ; le biais est le réflexe qui la rend plausible.

F-18 Illusion de profondeur explicative

On croit comprendre un mécanisme jusqu'à devoir l'expliquer.

Cas d'école — tout le monde sait comment marche une fermeture éclair. Essayez de l'expliquer.

Aujourd'hui — tout le monde sait comment marche une fermeture éclair. Essayez de l'expliquer.

Comment répondre
  • Expliquer le mécanisme à voix haute, étape par étape, avant de le défendre — le trou apparaît vite.
  • Sur une échelle de un à sept, à quel point est-ce que je comprends ceci, et maintenant que je l’ai expliqué ?

Partie G — procédés de langage détournés

G-1 Question rhétorique orientée

Une affirmation déguisée en question, non réfutable.

Aujourd'hui — « Faut-il vraiment continuer à financer ça ? » — ce n'est pas une question, c'est un verdict avec un point d'interrogation.

Comment répondre
  • Est-ce une question, et la réponse « oui » est-elle alors recevable ?
  • Retirer le point d’interrogation, lire l’affirmation qui reste, et demander qu’on la défende.

Légitime quand l’orateur assume la question comme une thèse et accepte qu’on y réponde par l’inverse.

À ne pas confondre avec la question complexe (A-104), qui cache une prémisse ; ici, la question cache une conclusion.

G-2 Prétérition

Dire en annonçant qu'on ne le dira pas.

Cas d'école — « Je ne parlerai pas de son passé judiciaire. »

Aujourd'hui — « Je ne parlerai pas de son passé judiciaire, ce serait indigne. » — c'est fait.

Comment répondre
  • Puisque vous n’en parlerez pas, retirons-le : que reste-t-il de votre argument ?
  • Ce passé dont vous ne parlez pas, qu’a-t-il à voir avec le sujet dont nous parlons ?

Légitime quand la figure est visible et assumée — une plaisanterie, un effet de style que le public reconnaît.

G-3 Insinuation

Suggérer sans énoncer, pour n'avoir rien à assumer.

Aujourd'hui — « Je dis ça, je dis rien. »

Comment répondre
  • « Je dis ça, je dis rien » : que dites-vous exactement, et pouvez-vous le dire en phrase affirmative ?
  • Reformuler l’insinuation en affirmation nette et demander à son auteur s’il la signe.

À ne pas confondre avec « je pose juste des questions » (A-155) : même refus d’assumer, mais par la question plutôt que par le sous-entendu.

G-4 Hyperbole

L'amplification tenue pour une intensité de preuve.

Aujourd'hui — « C'est le pire scandale sanitaire de l'histoire de l'humanité. »

Comment répondre
  • « Le pire de l’histoire » : comparé à quoi, mesuré comment ?
  • Remplacer le superlatif par le chiffre, et voir si la phrase tient encore.

Légitime quand l’exagération est manifestement une figure, et que personne n’est censé la prendre pour une mesure.

G-5 Litote / euphémisme

L'atténuation qui désamorce le jugement.

Aujourd'hui — « Il y a eu quelques imprécisions dans la communication. »

Comment répondre
  • « Quelques imprécisions » : combien, lesquelles, avec quelles conséquences ?
  • Remettre le mot exact à la place du mot doux et relire la phrase.

Légitime quand l’atténuation ménage une personne sans dissimuler un fait — la pudeur n’est pas un procédé.

Jumelle de l’euphémisme stratégique (A-135) ; ici, c’est le procédé de langage lui-même, hors de tout argument.

G-6 Anaphore martelée

La répétition rythmique qui produit l'évidence par la forme.

Aujourd'hui — « Ils savaient. Ils savaient et ils n'ont rien fait. Ils savaient depuis le début. »

Comment répondre
  • « Ils savaient » : qui, quoi, depuis quand, et d’après quel document ?
  • Dire la phrase une seule fois, sans le rythme, et voir si elle est encore évidente.

Légitime quand la répétition souligne un fait déjà établi, et non quand elle en tient lieu.

À ne pas confondre avec l’argument par la répétition (A-30), qui répète d’un jour à l’autre ; l’anaphore répète dans la même phrase.

G-7 Accumulation

Le nombre d'items qui simule la solidité.

Aujourd'hui — douze arguments alignés, dont onze redondants — mais la liste est longue, donc ça fait sérieux.

Comment répondre
  • Sur ces douze arguments, combien sont réellement différents les uns des autres ?
  • Regrouper les doublons, puis compter ce qui reste — c’est ce nombre-là qui compte.

Légitime quand chaque élément de la liste apporte une raison distincte et vérifiable.

À ne pas confondre avec le mille-feuille argumentatif (A-148), qui empêche de répondre ; l’accumulation cherche seulement à impressionner.

G-8 Antiphrase et ironie

Rendre la position adverse ridicule sans jamais l'énoncer.

Aujourd'hui — « Ah oui, bien sûr, la science, cette grande infaillible. »

Comment répondre
  • Sous l’ironie, quelle est la thèse, et pouvez-vous la dire au premier degré pour qu’on la discute ?
  • La science « infaillible » : qui a prétendu cela ?

Légitime quand l’ironie accompagne un argument qu’on retrouve intact en la retirant.

À ne pas confondre avec l’appel au ridicule (A-162), qui moque ouvertement ; l’antiphrase moque sans énoncer.

G-9 Personnification des abstractions

« La rue a parlé », « la science dit ».

Aujourd'hui — « La rue a parlé », « la science dit », « l'Histoire jugera ».

Comment répondre
  • « La science dit » : quelle étude, quel organisme, quelle année ?
  • « La rue a parlé » : combien de personnes, comptées par qui, et que dit le reste de la rue ?

Légitime comme raccourci, quand on peut le déplier aussitôt en sources précises.

G-10 Nominalisation

Effacer l'agent : « des erreurs ont été commises ».

Aujourd'hui — « Des erreurs ont été commises. » — par qui, on ne le saura pas.

Comment répondre
  • « Des erreurs ont été commises » : par qui, précisément ?
  • Remettre un sujet devant le verbe, et regarder qui apparaît.

Légitime quand l’agent est réellement inconnu ou collectif, et qu’on le dit.

À ne pas confondre avec le passif sans agent (G-11) : même effacement, obtenu ici par le nom plutôt que par le verbe.

G-11 Passif sans agent

Même effet : plus personne n'est responsable.

Aujourd'hui — « La décision a été prise. » — le sujet du verbe a disparu du texte et du procès.

Comment répondre
  • « La décision a été prise » : par qui, quand, et où en trouve-t-on la trace ?
  • Mettre la phrase à la voix active — si le sujet manque, c’est la question à poser.

Légitime quand l’agent est évident ou sans importance — « le pont a été construit en 1932 ».

À ne pas confondre avec la nominalisation (G-10) : ici, le verbe reste, seul son sujet a disparu.

G-12 Guillemets de distanciation

Disqualifier un mot en le mettant à distance : les « experts ».

Aujourd'hui — les « experts », les « faits », la « science » — trois paires de guillemets valent une réfutation.

Comment répondre
  • Les « experts », avec guillemets : lesquels, et qu’ont-ils dit de faux ?
  • Retirer les guillemets et demander l’argument qu’ils remplaçaient.

Légitime quand les guillemets citent réellement un mot employé par quelqu’un, et qu’on dit qui.

G-13 Pseudo-précision chiffrée

« 87,3 % » sans source : le chiffre décoratif comme signal de sérieux.

Aujourd'hui — « 87,3 % des cas » — la décimale fait plus sérieux que le pourcentage, et la source n'existe pas.

Comment répondre
  • 87,3 % de combien de cas, comptés par qui, et où est publié le tableau ?
  • Demander la source, et à défaut traiter la décimale comme un ornement.

Légitime quand la décimale vient d’une mesure documentée dont on peut retrouver la marge d’erreur.

À ne pas confondre avec le jargonnage (A-140) : ici, ce n’est pas le vocabulaire qui intimide, c’est le chiffre.

G-14 Formule qui clôt la pensée

thought-terminating cliché

« C'est comme ça », « il faut être réaliste », « ça part d'un bon sentiment ». Sert à arrêter le raisonnement, pas à l'avancer.

Aujourd'hui — « Il faut être réaliste », « c'est plus compliqué que ça », « ça part d'un bon sentiment ».

Comment répondre
  • « Il faut être réaliste » : réaliste, c’est-à-dire quoi, ici, concrètement ?
  • « C’est plus compliqué que ça » : d’accord, compliquons — qu’est-ce qui manque à ce que j’ai dit ?
  • Prendre la formule comme une invitation à continuer, pas comme une conclusion.

Légitime quand la formule ouvre sur une explication au lieu de la remplacer.

À ne pas confondre avec l’appel à la bonne intention (A-32) : « ça part d’un bon sentiment » en est la version qui coupe court.